‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 22 sur 36 · RUBENS · texte numérisé non relu

RUBENS

Pierre-Paul Rubens naquit à Cologne, le 29 juin 1577. Sa famille, originaire de Styrie, était noble et attachée à la maison de l'empereur Charles-Quint. Barthélémy Rubens, son aïeul, ayant été amené en Flandre lors du couronnement de cet empereur, qui eut lieu à Aix-la- Chapelle, s'y maria et obtint de quitter la charge qu'il occupait â la cour, pour aller s'établir à Anvers, dans la famille de sa femme.

Jean Rubens, père du grand artiste, naquit de cette union, et épousa, lui aussi, une jeune fille d'Anvers. On la nommait Marie Pipeling. Jean Rubens jouissait dans cette ville d'une estitne et d'une considération générales; il fut élu conseiller du sénat et en remplit les fonctions pendant six ans. Plus tard Jean Rubens allait se fixer à Cologne. La fortune de Jean ayant souffert quelques atteintes, il s'établit argentier, fit d'excellentes af^ires et acheta une maison, dans laquelle devait mourir plus tard la reine Marie de Médids.

Il avait déjà six enfants quand Pierre-Paul vint au monde; et cette famille était non-seulement l'une des plus honnêtes, mais des plus heureuses de Cologne. La naissance de ce septième enfant fut accueillie comme une nouvelle faveur de la Providence, et pourtant nul ne pouvait prévoir combien serait glorieux un jour le nom de cette frêle petite créature.

Le prince de Chimay et la comtesse de Lalaing voulurent tenir Pierre-Paul sur les fonts du baptême. Ses

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premières années s'écoulèrent au milieu des caresses de ses aînés, qui Taimaient passionnément et l'eussent gâté à plaisir, si son père et sa mère, sachant de quelle importance est la première éducation des enfants, ; n'y eussent mis bon ordre. Pierre-Paul était d^une remarquable beauté et d'une telle précocité d'intell^ence, qu'à l'âge de quatre ou cinq ans il étonnait tont le monde par ses reparties. Il avait un bon cœur, un caractère gai et aimable, mais d'une pétulance extrême, et il supportait difficilement- la moindre contrariété.

Jean donna les plus grands soins à son éducation ; il lui choisit un gouverneur français ; et comme lui-même ne parlait jamais à l'enfant qu'en latin et dame Kub^ns. qu'en flamand, Pierre-Paul apprit, sans y songer, ce» trois langues. On le mit ensuite au collège, et à Vê/g^ de dix ans il traduisait les auteurs grecs à la première vue ; il jouait aussi fort bien du luth, montait â cheval, faisait des armes ; en un mot, excellait dans tout ce qu'il voulait apprendre.

Jean Rubens se préoccupait fort de l'avenir de cet enfant ; il comprenait que Dieu ne l'avait pas si merveilleusement doué pour que ses jours s'écoulassent inutiles ; il le priait de diriger vers le bien ces étonnantes faculté» et de lui faire connaître quelle carrière Pierre-Paul devrait embrasser. Le digne homme n'eut pas la joie de voir l'effet de sa prière. Un soir qu'il lisait paisiblement au coin du feu, il entendit dans la rue une voix qui appelidt au secours ; il se leva pour courir vers ceux qui étaient en pérîl ; mais, dans sa précipitation, il se heurta la tète contre la corniche de la cheminée et se brisa la tempe.

Cette perte cruelle décida la mère de Pierre-Paul â réaliser sa fortune et à revenir à Anvers, où elle avait encore des parents. Le jeune Rubens y continua ses études avec autant de succès qu'à Cologne ; il l'emporta bientôt sur tous ses condisciples,' et les travaux du collège ne suffisant pas à son ardeur, il apprit l'anglais, Fespagnol et l'italien. Si Jean s'était inquiété de savoir ce qu'il ferait de son fils, on comprend combien ce souci devait occuper sa veuve. La comtesse de Lalaing ayant témoigné le désir d'avoir Pierre-Paul au nombre de ses pages, dame Rubens assembla sa famille, et, chacun lui ayant conseillé d'accepter les propositions de la noble châtelaine, le filleul de la comtesse quitta le collège pour entrer chez sa marraine.

Mais la vie dissipée des jeunes gentilshommes ne put plaire longtemps à Rubens, habitué à l'austère simplicité. de la maison paternelle. Après une année d'absence, il revint passer quelques jours auprès de sa mère, et, pour charmer ses loisirs, il s'occupa de peinture. H avait dès sa plus tendre enfance montré beaucoup de goût pour le dessin, et depuis quelque temps, pour échapper à l'ennui inséparable de l'oisiveté, il avait repris son crayon. Sa mère, étant, un matin, entrée dans sa chambre, le trouva occupé à achever un petit tableau et se montra charmée de son habileté. Pierre-Paul en profita pour la prier de lui permettre d'entrer comme élève chez quelque peintre en renom.

A cette demande, la surprise de dame Rubens ftit grande: elle ne croyait pas qu'un jeune gentilhomme, ayant, comme son fils, tout ce qu'il fallait pour réussir

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dans le monde, pût songer â se faire peintre. Elle le dît â Pierre-Paul, qui insista en lui représentant le vide et l'inutilité de la vie qu'il menait chez la comtesse de Lalaing. La sage mère partagea sur ce point l'opinion de Pierre-Paul et décida qu'il resterait auprès d'elle. C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas tout. Le goût du jeune Rubens pour la peinture prenait tous les caractères d'une véritable vocation. Plusieurs fois il en reparla â sa mère, dans les moments où il la croyait le mieux disposée à l'écouter; mais il ne fut pas plus heureux. Il insista de nouveau et s'efforça de persuader à dame Rubens que l'état de peintre, qu'elle regardait comme indigne d'un homme noble, était au contraire la plus belle et la plus glorieuse des professions. La veuve, n'osant prendre sur elle de s'opposer aux volontés de son fils ni d'y accéder, convoqua cette fois encore les membres de sa famille, et, après que Rubens eut exposé devant eux ses désirs et ses espérances, ils jugèrent â propos de ne point le contredire.

Quelques jours après, Pierre-Paul, conduit par son tuteur, se présenta chez Adam Van Ort, peintre qui jouissait d'une grande réputation â Anvers, et fut admis au nombre de ses élèves. Adam Van Ort était un homme brusque, grossier, sans aucune éducation. Il fallut à Rubens une patience admirable pour supporter son humeur dure et acariâtre ; mais, soutenu par l'amour de l'art, il sut imposer silence â sa vivacité naturelle. Il resta pen- , dant dix-huit mois sous la direction de ce m^tre ; mais un jour, Adam rentra plus ivre que de coutume ; après avoir injurié ses élèves, il voulut battre Jacques Jordaens,

le plus jeune et le plus faible d'entre eux. Rubens et quelques-uns de ses condisciples arrachèrent l'enfant de ses mains et résolurent de quitter enfin un professeur qui se conduisait si mal. Pierre-Paul revint chez sa mère, qui l'engagea â renoncer pour toujours à la peinture, puisque des gens aussi mal élevés que Van Ort s'y livraient.

Le jeune Rubens n'avait pas encore répondu, lorsqu'on annonça la visite du prince de Chimay, son parrain. Le prince présenta à dame Rubens un étranger qui l'accompagnait et qui n'était autre que maître Otto VaBnius, le plus célèbre peintre qu'eût alors la Flandre. Paul, qui le connaissait depuis longtemps de réputation, le supplia de l'accepter pour disciple, et dame Rubens, voyant quels témoignages d'estime et de respect étaient prodigués à cet artiste, reconnut que l'art de la peinture avait de plus dignes représentants que Van Ort. Otto Vœnius, avant de s'engager à rien, voulut voir quelque ouvrage du jeune Rubens. On lui montra un petit tableau représentant l'enlèvement d'Orythée, tableau que le jeune homme avait fait pour l'anniversaire de la naissance de sa mère. A la vue de ce travail, le peintre ne put retenir un cri de surprise et d'admiration ; il embrassa Rubens et lui prédit qu'il serait un jour le plus grand peintre de la Flandre et de l'univers.

Dame Rubens, entendant s'exprimer ainsi celui qu'on regardait comme un maître des plus habiles, n'hésita plus à lui confier son fils. Dès le lendemain, Otto VaBnius retourna à Bruxelles, où Rubens l'accompagna. Les rares dispositions du jeune homme, son ardeur au tra-

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vail, son charraant caractère le firent aimer de ce maître» qui le regarda bientôt comme son fils. Otto Ysenius savait bien qae son nouvel élève le surpasserait, mais il n'en éprouvait nulle jalousie et s'attachait de tout son pouvoir à développer le génie que la Providence avait mis en lui.

Pendant trois ans, Rubens fut, de sa part, l'objet de la plus tendre sollicitude ; mais alors, Otto Yaenius, sentant qu'il était indispensable que le jeune homme voyageât, provoqua lui-même cette séparation, qui devait lui être si douloureuse.

— Je n'ai depuis longtemps plus rien à t'apprendre, mon fils, lui dit-il, et mes conseils te seraient désormais superflus ; il faut que tu visites l'Italie ; car l'étude des œuvres des grands maîtres achèvera de te perfectionner.

A cette annonce de son prochain départ, Bubens ne put retenir ses laimes ; car, s'il souhaitait ardemment de faire le voyage de Kome, il était navré de se séparer de son second père. Mais il suivait avec tant de confiance et de docilité les avis de ce digne maître, qu'il ne fit aucune objection et se rendit, en compagnie d'Otto VsBnius, auprès de dame Rubens, afin d'obtenir son consentement à ce voyage. Les parents et tuteur de PieiTe- Paul délibérèrent de nouveau, et le jeune peintre obtint la permission de quitter la Flandre.

Otto Vaenius avait de nombreux amis en Italie; il donna à son cher élève des lettres de recommandation pour tous et se chargea de le présenter, avant son départ, à l'archiduc Albert et à son épouse Isabelle. Rubens

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reçut d'eux le plus aimable accueil: l'archiduc détacha de son cou une chaîne d'or qu'il passa â celui du jeune peintre, afin, dit-il, de lui rappeler les liens qui devaient l'attacher â son pays, et l'archiduchesse lui fit présent d'une bague magnifique. Après avoir reçu la bénédiction de sa mère, les adieux de ses frères, de ses sœurs, et les souhaits de son bon maître, il se mit en route au mois de mai de l'an 1600.

Venise fut la première des villes de l'Italie qu'il visita. Les chefs-d'œuvre du Titien, de Giorgione, de Paul Véronèse, le transportèrent ; il les étudia avec ardeur et s'efforça d'imiter ce qui le frappait le plus dans la manière de chacun de ces grands maîtres. IJn noble mantouan, qui habitait la même maison que Rubens, ayant vu quelques-uns de ses tableaux, les trouva si beaux, qu'il écrivit à Vincent de Gonzague, duc de Mantoue, pour lui faire l'éloge de ce jeune artiste. Vincent invita aussitôt Bubens â venir â sa cour, et, reconnaissant que l'éloge fait de son talent n'était point exagéré, il le nomma son peintre ordinaire, le combla de présents et lui témoigna en toutes rencontres beaucoup d'estime et d'affection. Quelques différends étant survenus entre le roi d'Espagne et le duc de Mantoue, ce prince, désirant envoyer à Madrid un homme capable de dissiper les préventions que le roi pouvait avoir conçues contre lui, ne vit personne qu'il pût charger de ce soin avec plus de confiance que Rubens. Le jeune homme accepta cette mission et partit pour l'Espagne avec une suite de vingtdeux personnes.

Il offrit à Philippe III, de la part de Vincent, un ma-

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gnifique carrosse attelé de six chevaux napolitains, et, bien qu'il ne fïït alors âgé que de vingt ans, il surpassa toutes les espérances que le duc avait fondées sur ce voyage. Sa loyauté, sa franchise, la conviction avec laquelle il parla des sentiments de la cour de Mantoue lui assurèrent le succès le plus complet. Philippe III lui témoigna sa satisfaction de ce que le duc Peut choisi pour ambassadeur, et lui fit remettre, lors de son départ, des marques de sa bienveillance. A son retour à Mantoue, le duc le reçut à bras ouverts, le proclama aussi habile diplomate que grand peintre, et voulut qu'il passât la journée dans les appartements de la duchesse, comme unjUs de la maison^ dit un historien ferrarais.

Une année s'écoula sans que Rubens pût songer à quitter Mantoue ; cependant, comme les bontés du duc ne pouvaient lui faire oublier dans quel but il était venu en Italie, il sollicita son congé et l'obtint enfin. Vincent le força d'accepter une somme considérable et lui fit présent d'une superbe chaîne d'or, quoique, dit encore le même historien, "Rubens en eût tant reçu en Espagne,' qu'il ne restait guère de place sur sa poitrine pour la nouvelle ; car il portait pour plus de 20,000 ducats d'or et de pierreries, présents et témoignages honorables des rois, princes et princesses dont il avait peint les portraits ou dont il avait visité les cours."

Rubens se rendit à Rome et y fut accueilli avec distinction par le cardinal Cynthio Aldobrandini, auquel le duc Vincent l'avait recommandé. Aldobrandini le présenta au pape Clément VII, son oncle, qui, ravi du beaa talent de cet artiste, tenta de le retenir à Rome ; mais

Pierre-Paul n'y voulut séjourner que quelques mois, et, après avoir fait pour la chapelle de Sainte-Hélène, dans l'église de Sainte-Croix, trois tableaux que lui avait commandés l'archiduc Albert, il partit pour Florence.

Le duc, heureux de sa visite, le chargea de faire son propre portrait et le plaça dans la galerie où étaient rassemblés les portraits des plus grands peintres de l'univers. Après avoir exécuté à Florence quelques travaux importants, il alla à Bologne visiter les Carrache et retourna à Venise, pour revoir encore les immortelles compositions des peintres qui ont illustré cette ville. Il était encore à Venise quand une lettre du pape le rappela à Rome, où il peignit, pour le palais Rospigliosi, douze tableaux représentant les douze apôtres. Il lit aussi plusieurs toiles pour la princesse Scalamara, le cardinal Chigi, le prince Colonna, le saint-père, et, commençant à désirer de revoir la Flandre, il partit pour Milan, qu'il voulait visiter, ainsi que Gênes, avant de quitter l'Italie.

A Milan, il dessina la fameuse Cène de Léonard de Vinci. A Gênes, qu'il ne devait voir qu'en passant, il s'arrêta beaucoup plus longtemps ; il y dessina et y fit graver une splendide collection, qui fut depuis publiée â Anvers sous le titre de Palazzi di Qenua (palais de Gênes).

Pierre-Paul ne voulut entreprendre aucun autre travail avant d'avoir revu sa patrie et embrassé sa mère ; depuis sept ans qu'il avait quitté cette mère chérie, il avait acquis assez de fortune et de gloire pour contenter l'ambition la plus exigeante ; il avait assez fait pour

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rendre célèbre le nom qu'il portait; il avait besoin de voir la joie de dame Rubens à son retour et de recevoir, après tant d'autres félicitations, les félicitations maternelles. Il fréta un petit vaisseau qui devait le conduire promptement en Flandre et se disposa à partir. Au moment où il allait s'embarquer, il reçut une lettre par laquelle cette bonne mère, dangereusement malade, exprimait le désir de le revoir avant de mourir. Qu'on juge de sa douleur et des transes mortelles auxquelles il fut en proie pendant la traversée ! En arrivant en Flandre, il apprit qu'il était trop tard.... Alors, au lieu de se rendre à Anvers, où l'attendait sa famille, il alla s'enfermer au couvent de Saint-Michel, où l'on avait inhumé dame Rubens. *I1 y passa quatre mois, tout entier à sa douleur et au soin pieux de faire élever un monument â sa mère bien-aimée. Il ne voulait plus quitter le cloître, et il fallut toutes les instances d'Otto YaBuius, son bon maître, et celles de l'archiduc Albert, pour le décider à reprendre son pinceau.

L'archiduc l'appela â sa cour, le nomma son peintre et lui remit la clef d'or de chambellan. Rubens, touché de tant de bienveillance, ne résista plus ; mais, craignant de ne pouvoir, s'il restait au palais, consacrer assez de temps au travail, il obtint de se fixer à Anvers. H j acheta une maison, qu'il fit reconstruire à la romaine, et y réunit tous les objets d'art qu'il avait achetés dans ses voyages, tels que peintures, statues antiques, bustes, basreliefs, médailles et camées. Il s'y ménagea un magnifique atelier, auquel conduisait un escalier royal par lequel pouvaient passer d'immenses tableaux.

A peine fixé à Anvers, il époasa Isabelle Brant, jeune fîUe aussi vertueuse que belle, dont la femme de Philippe Rubens, son frère aîné, était la tante. Le premier enfant de Pierre-Paul fut tenu sur les font^ du baptême par l'archiduc et reçut le nom d'Albert.

Jamais peintre ne s'éleva si vite ni si haut dans l'estime de ses compatriotes. Avant son voyage en Italie, Rubens, d'après le conseil d'Otto Vaenius, avait caché ses ouvrages à tout le monde ; depuis son retour en Flandre, il n'avait encore rien fait, et pourtant on ne parlait plus que de lui. Les peintres qui jouissaient naguère d'une certaine réputation, la perdirent, et, après avoir quelque peu cédé à la jalousie, reconnurent sa supériorité et devinrent ses admirateurs les* plus ardents, dès qu'ils eurent vu une Sainte Famille que l'archiduc avait commandée â Pierre-Paul, pour en orner son oratoire.

La confrérie de Saint-Ildefonse le reçut au nombre de ses membres, et Rubens exécuta pour la chapelle de cette confrérie un tableau qui représente la Vierge assise sur un trône d'or et donnant la chasuble à saint Ildefonse. Sur deux volets recouvrant ce tableau étaient peints les portraits des souverains Albert et Isabelle. L'admiration causée par cette belle page surpassa tout ce qu'on peut imaginer. Les trésoriers de la confrérie vinrent offî'ir à Rubens une somme considérable pour prix de ce chefd'œuvre ; mais il la refusa noblement, en disant qu'il se trouvait trop payé par l'honneur de faire partie d'une si illustre société.

Les années qui suivirent l'établissement de Rubens en Flandre ne firent qu'ajouter à son talent, à sa renommée

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et à sa fortune. Il vivait en prince ; mais, fidèle â l'art auquel il devait tant, il ne se trouvait jamais si heureux que dans son atelier. Ce n'était pas assez pour Pierre- Paul d'être un peintre éminent, il se montra très-habile architecte, en faisant, sur la demande des jésuites d'Anvers, le plan d'une église pour la construction de laquelle ces religieux voulaient titiliser une grande quantité de marbres divers pris par les Espagnols sur un corsaire algérien. Cette église fut fort admirée, et Rubens l'enrichit de magnifiques peintures. Par malheur, cet édifice fut entièrement détruit par le feu du ciel en 1718.

La reine Marie de Médicis^ voulant décorer son palais du Luxembourg, chargea l'ambassadeur de Flandre d'inviter Rubens à venir â Paris. Rubens s'y rendit aussitôt, et, après s'être entendu avec cette princesse sur les sujets qu'il aurait â traiter, il obtint la permission d'aller exécuter chez lui ces grands travaux. Pierre-Paul employa vingt mois â faire vingt-quatre tableaux qui contiennent toute l'histoire de Marie de Médicis jusqu'en 1620, époque à laquelle ils furent peints. Rubens les amena lui-même à Paris et les fit placer, â la grande joie de la reine, qui ne pouvait se lasser d'admirer le talent qu'il y avait déployé et la promptitude avec laquelle il avait satisfait à ses désirs.

La cour partagea l'enthousiasme de Marie, et Rubens fut chargé de retracer dans une nouvelle suite de tableaux les hauts faits du roi Henri IV, tâche qu'il accepta avec plaisir. Mais peu de temps après, la discorde ayant éclaté entre la reine-mère et Louis XIII, cette princesse

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quitta la France, et le travail du grand peintre fut interrompu.

Rubens avait vu à Paris le duc de Buckingham, ambassadeur d'Angleterre, et avait appris de lui que le roi' Charles I*''" renouerait volontiers avec l'Espagne les vieilles relations d'amitié que les événements avaient troublées. Rubens rapporta à l'archiduchesse Isabelle, fille du roi d'Espagne, les paroles de Buckingham, et Isabelle, sachant combien on pouvait compter sur l'habileté de l'artiste, le chargea d'entretenir une correspondance diplomatique avec le duc, tandis qu'elle-même chercherait à ramener le roi d'Espagne aux sentiments témoignés par la cour d'Angleterre.

Tout en s'occupant de ces négociations, Rubens ne négligeait pas la peinture. C'est même vers cette époque qu'il fit ceux de ses tableaux qu'il jugeait les meilleurs. Renfermé dans un château qu'il avait fait bâtir près de Malines, il peignit pour la cathédrale et l'église Saint- Jean de Malines plusieurs compositions admirables, entre autres la Pêche miraculeuse,

La mort de sa femme, arrivée en J626, vint l'arracher à sa chère solitude, ses amis le pressant de voyager pour faire diversion à sa douleur. Il parcourut la Hollande, en visita tous les artistes en renom, ^t enrichit sa collection de quelques-unes de leurs œuvres, qu'il paya royalement. Il trouva aussi dans ce voyage le moyen d'être utile à l'archiduchesse, en ramenant la bonne intelligence entre les états généraux de la Hollande et la cour de Bruxelles.

Le roi d'Espagne, Philippe IV, manda peu de temps

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après â Parchidachesse sa fille de lai envoyer Rubens, afin qu'il pût s'entendre avec lai aa sajet des négociations entamées avec l'Angleterre. Il partit pour Madrid en 1627. C'est là qu'il fit la rencontre de Vélasquez, avec lequel il se lia d'une étroite amitié. Il étonna et émerveilla Philippe I Y par sa pénétration et son habileté dans les affaires autant que par son talent pour la peintare ; ce prince le retint auprès de lui pendant dix-huit mois, puis il l'envoya en Angleterre, après lui avoir Mt présent d'une bague d'un prix inestimable et de six chevaux andalous, les plus beaux qu'on pût voir. Quand Rubens arriva à Londres, Buckingham était mort ; il s'adressa an chancelier Cottington, qui, charmé de son rare mérite, se chargea de le présenter au roi.

Charles P' accueillit parfaitement l'illustre peintre et lui commanda son portrait. Mais Rubeus n'oubliait pas la mission dont Philippe IV l'avait chargé : il sut rendre sa conversation agréable au roi d'AngleteiTe, qui, sachant qu'il revenait d'Espagne, l'entretint des difficultés survenues entre les deux cours. Rubens lui dit alors de quelles propositions il était porteur, et Charles l'ayant accepté pour médiateur, il parvint à fiiire poser les bases d'un traité de paix favorable à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Espagne. Charles I®' en fut si ravi, qu'il nomma Rubens chevalier, en plein parlement, lui mit au doigt une riche bague, lui donna une chaîne à laquelle était attaché son portrait, et le força même d'accepter la ganse de son chapeau, qui valait plus de 30,000 fr. Rubens laissait en Angleterre dix-sept tableaux, un plafond peint au palais de White-Hall, et un portrait équestre du roi, sous la figure de saint Georges.

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Le grand artiste revînt à Bruxelles ; mais il n'y fit que passer et retourna en Espagne, chargé par l'archiduchesse d'une mission pour Philippe IV. Ce prince Ipi témoigna sa satisfaction de ce qu'il avait fait à Londres, lui donna la clef d'or, distinction fort enviée à la cour d'Espagne, lui fît de nouveaux présents, et le chargea de ses instructions pour les états généraux de Hollande.

Rnbens rentra avec joie dans sa maison d'Anvers et se remit au- travail avec un sentiment de bonheur qu'il n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Quoiqu'il n'eût pas abandonné son art, la diplomatie l'en avait beaucoup distrait pendant les quatre années qui venaient de s'écouler. Bien résolu de vivre désormais en simple particulier, il épousa en secondes noces Hélène Forman, qui, beaucoup plus jeune que lui et d'une remarquable beauté, ne chercha dans cette alliance que l'éclat du nom qu'elle allait partager. Aussi Rubens regretta-t-il plus d'une fois la douce et modeste Isabelle, qui l'avait aimé pour lui-même et qui n'avait jamais eu d'autre souci que son bonheur.

L'illustre peintre trouva dans le travail une précieuse consolation : assailli de demandes, il parvenait, tant était grande sa facilité, à ne refuser personne. Ses élèves, d'ailleurs, sincèrement dévoués â sa gloire, faisaient ce qu'avaient fait les élèves de Raphaël : sous leur pinceau jaillissait la pensée du maître, et Rubens, par quelques touches larges et savantes, achevait leurs œuvres et y imprimait le cachet de son génie.

Cette belle et glorieuse carrière finit trop tôt. Pierre- Paul n'avait encore que cinquante-sept ans quand de vio-

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lents accès de goutte vinrent interrompre son travail H supporta ces souffrances, soutenu d'abord par la pensée ({u'elles lui laisseraient quelque relâche ; mais elles augmentèrent tellement, qu'il comprit que c'en était fait de son talent. Il s'y résigna, se rappelant les vertus de son père et les pieuses leçons de sa mère. Pendant six ans, il endura les plus cruelles douleurs et l'oisiveté qu'elles lui imposaient sans se permettre un murmure; enfin il mourut le 30 inai 1640, à l'âge de soixante-trois ans.

Il fut inhumé dans l'église de Saint-Jacques, à Anvers, où Hélène lui fit élever un tombeau, dont le plus bel ornement est un tableau de la main de Rubens.

Les principaux ouvrages de ce grand maître sont à Bruxelles, à Gand, à Malines, à Anvers, à Londres, à Paris, à Madrid et à Rome. Il n'y a pas de musée qui n'en possède plusieurs , car on n'évalue pas à moins de treisse cents les peintures qu'il a laissées. Aucun genre ne lui a été étranger : l'histoire, le paysage, le portrait, les fruits, les fleurs, les animaux ont tour à tour occupé son pinceau, sans qu'on puisse dire ce qu'il a fait avec le plus de perfection. Rubens réunissait toutes les qualités qui font les grands peintres : génie élevé, imagination vive et féconde, instruction variée, touche large, facile et légère, coloris brillant et vrai.

On ne saurait trop admirer l'éclat, l'harmonie et la force qui caractérisent ses tableaux. Nulle part on ne trouve de plus belles idées rendues avec plus de noblesse et de charme, des airs de tête plus variés, des carnations plus fraîches, des draperies jetées avec plus d'art, une expression plus vraie et mieux sentie. Quelques critiques

lui reprochent un peu d'incorrection dans ses figures et un dessin un peu lourd ; mais si quelques-iins des ouvrages de Rubens sont entachés de ces défauts, il est permis de croire qu'ils ne sont pas tout entiers de sa main ; car ceux qu'il a travaillés avec soin en sont tout â fait exempts.

Rubens inventait si facilement, que, quand il avait à recommencer plusieurs fois le même sujet, il trouvait aussitôt une nouvelle ordonnance pour les scènes qu'il avait à reproduire, des attitudes diverees, des personnages tout différents, et faisait de chacune de ces copies une véritable création. Il travaillait avec une telle liberté d'esprit, que, pendant qu'il peignait, il se faisait lire les ouvrages des auteurs et des poètes célèbres ou récitait lui-même des vers ayant rapport â son sujet. Les dessins de cet artiste sont d'une touche ferme et savante, et brillent par beaucoup d'esprit et d'harmonie. Rubens a aussi gi'avé quelques morceaux.

Le génie de ce grand homme devait l'élever au premier rang, quelle que fût la carrière qu'il choisît. Enfant, il s'était fait remarquer par de prodigieuses dispositions pour l'étude des langues, des belles-lettres et des sciences; jeune homme, il excella dans les arts ; parvenu à l'âge mûr, il conduisit avec une rare habileté les plus difficiles négociations. Isabelle, après la mort de l'archiduc Albert, réclama souvent son aide et ses conseils; le roi d'Espagne et le roi d'Angleterre lui confièrent leurs intérêts et n'eurent point à s'en repentir.

Dès l'âge de vingt ans, il était déjà riche et honoré; et jusqu'à sa mort, sa réputation et sa fortune ne firent

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qae croître. Sa figure et ses manières étaient pleines de noblesse, son esprit était aussi brillant que solide, et le charme de sa conversation le faisait rechercher des princes comme des artistes. Plusieurs seigneurs des différentes cours ■ de l'Europe entretinrent avec lui une correspondance suivie, et les rois eux-mêmes s'estimaient heureux de son amitié. Sa maison était un magnifique palais, dont ses tableaux n'étaient pas la moindre richesse ; il y recevait la visite de tout ce que la Flandre comptait d'hôtes illustres, soit par leur rang, soit par leurs talents. Rubens y vivait entouré de ses disciples comme un prince au milieu de sa cour, ou, pour parler plus juste, comme un père au milieu de ses enfants. Parmi eux se distinguèrent Diepenbach, Jacques Jordaens, David Téniers, Juste, Vanraol, Van Tulden et plusieurs autres; mais Yan Dyck les éclipsa tous et hérita de la gloire de son illustre maître.

Quoique Rubens ait étudié avec grand soin les écoles italiennes, il n'appartient à aucune d'elles. Il est lui* même le chef d'une école qui changea la face de la peinture. On ne retrouve en lui rien des peintres idéalistes ; il a imité la nature, non pas servilement ; mais il a su en rendre toute la puissance et la force, sans jamais en altérer la grâce ni la beauté. Quelque chose de grand et de noble empêche cette imitation de la nature de tomber dans là trivialité ; et s'il n'a pas demandé ses types à l'idéal, ils ne sont pas moins remarquables par leur noblesse que par leur vérité.

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