VAN DYCK
Antoine Van Dyck naquit à Anvers, le 22 mars 1599. Son père, qui était peintre sur verre, et sa mère, qui peignait fort bien le paysage, lui donnèrent, dès son enfance, des leçons dont il profita tellement, qu'ils résolurent de faire de lui nn artiste. Quand il fut en âge de quitter la maison paternelle pour l'atelier d'un maître, ils le placèrent chez Henri Van Balen, qui passait pour être habile dans son art. Il avait, en effet, voyagé en Italie et étudié avec succès les chefs-d'œuvre que ce pays renferme. Il ne tarda pas à reconnaître dans son élève les plus rares dispositions ; il les cultiva avec zèle, et, après quelques années passées sous sa direction. Van Dyck se présenta à Bubens, qui était alors le roi de la peinture.
Rubens l'admit au nombre de ses disciples, pour lesquels il fut bientôt un second maître ; car il saisit promptement la manière de l'illustre artiste et gagna sa confiance et son affection. Surchargé de travaux, Kubens laissait à Van Dyck le soin de faire les parties les moins apparentes de ses tableaux, puis il les lui fit peindre en entier, se réservant seulement d'y retoucher avant d'y inscrire le nom de Rubens.
Un jour que ce grand maître, appelé par une affaire importante, avait oublié de fermer la porte de l'atelier particulier dans lequel il aimait à ti*availler seul, ses élèves, cédant à la curiosité, s'y glissèrent pour examiner son ouvrage. Le tableau commencé était la Descente de
croixy Pan des chefs-d'œuvre de Rubens. Les jeunes gens admirèrent d'abord avec respect cette belle toile plus qu'ébauchée ; mais bientôt ils oublièrent en quel lieu ils se trouvaient, et, les plus étourdis agaçant les autres, il s'ensuivit des courses, des luttes joyeuses à travers l'atelier, courses et * luttes qui finirent tragiquement. L'un des élèves glissa, et, en tombant, entraîna le tableau de Rubens. Un cri de détresse retentit ; mais que devinrent nos espiègles quand, en relevant la toile, ils virent que le bras de la Madeleine et une partie de la figure de la Vierge étaient effacés. Que faire? Une faute suivie d'un pareil accident n'obtiendrait point l'iudnlgence de Rubens; il chasserait assurément les coupables, et où retrouveraient-ils un. maître qui pût remplacer celui-là ?
Van Dyck engagea ses camarades à cesser des plaintes inutiles et leur offrit d'essayer de réparer le dommage. Il se mit aussitôt à l'œuvre, et, au bout de quelques heures, le tableau était tel que l'avait laissé Rubens. Les élèves sortirent du cabinet, dont la porte fut refermée, et chacun attendit le lendemain avec anxiété. Le maître vint comme d'habitude, et, suivi des jeunes gens auxquels il voulait distribuer le travail de la journée, il s'arrêta devant son tableau de la Descente de croix. Il l'examina quelques instants, puis, content de son travail, il dit à ses élèves :
— Que vous semble-t-il de cette tête et de ce bras ? Ce n'est assurément pas ce que j'ai fait hier de moins bien.
Les élèves stupéfaits ne répondirent point, et Rubens
PEINTBBS. * 259
se remit au travail. Mais il s'aperçut alors que les parties du tableau qu'il venait de louer n'étaient pas de sa main, et il fallut bien lui avouer la vérité. Le maître félicita Van Dyck, l'embrassa tendrement et lui conseilla de partir pour l'Italie. Ce voyage sourit au jeune homme ; il fit ses préparatifs de départ et vint, quelques semaines après, faire ses adieux à Rubens, qui lui donna un magnifique cheval, une bourse pleine d'or, et lui souhaita bonne chance.
Quelques historiens ont dit que Rubens n'avait engagé son élève à partir que dans la crainte ' de voir sa propre réputation pâlir devant celle du jeune artiste ; mais au point où Rubens était parvenu, il n'avait rien à redouter, et nous sommes beaucoup plus portée à croire que son conseil était tout à fait désintéressé.
Van Dyck partit tout joyeux sur le beau cheval que lui avait donné son maître ; mais il faillit ne pas aller bien loin. Émerveillé de la beauté d'une jeune fille qu'il avait aperçue dans un des villages qu'il traversait, il oublia l'Italie, s'installa près de sa demeure et y restsC pendant plusieurs mois. Il fallut que Rubens, instruit de ce qui se passait, vînt lui-même rappeler à Van Dyck à quelle gloire il renonçait. Docile â cette voix respectée. Van Dyck reconnut ses torts et continua sa route. Il laissait dans ce village un tableau. Saint Martin partageant en deicx son manteau, pour en couvrir un mendiant. Van Dyck, ayant dépensé tout ce qu'il devait à la libéralité de Rubens, oflfrit au curé de faire pour son église tel tableau qu'il lui demanderait, pourvu qu'on lui fournît la toile et les couleurs. Le bon curé, qui avait
260 LBS PKIKCBS DIB l'aRT.
OUÏ parler de ce jeune homme comme de l'élève favori du grand peintre d'Anvers, s'empressa de lui procurer ce qu'il voulait et fut si satisfait de cette production, qui est en effet une des plus belles de Van Dyck, qu'il lui compta aussitôt 100 florins.
Cette somme suffît aux besoins du jeune artiste pendant son voyage. A Venise, il étudia et copia les compositions du Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret, puis il se rendit à Rome, visita Naples et la Sicile, puis revint à Gênes, où il resta quelque temps, occupé à faire les portraits des principaux personnages de cette ville. Enfin, content des progrès qu'il avait faits, il voulut revoir la Flandre, et s'y créa en peu d'années une réputation brillante, qu'une espèce d'échec qu'il essuya ne fit qu'accroître.
Les chanoines de Courtray lui ayant commandé un tableau pour le maître-autel de leur chapitre. Van Dyck fit un Christ en croix^ et choisit le moment où les bourreaux, après l'y avoir attaché, élèvent, pour le planter, .l'arbre du salut. Le tableau était admirable ; mais il eut le malheur de ne pas plaire aux chanoines. Ils jetèrent les hauts cris et dirent que le peintre dont on leur avait tant vanté le mérite n'était bon tout au plus qu'à barbouiller des enseignes. Van Dyck ne répondit point, fit placer le tableau et en réclama le prix, sur lequel il ne voulut rien rabattre. Les chanoines désolés se plaignirent de leur mésaventure.; mais, à leur grande surprise, les connaisseurs auxquels ils firent voir ce Christ ne purent se lasser de l'admirer et déclarèrent qu'ils n'avaient jamais rien vu de plus beau. Plus le tableau avait été
PEINTBES. 261
décrié, pluR on le loua ; on vint de tous côtés pour le Yoir, et les chanoines, reconnaissant leur erreur, demandèrent deux autres toiles à Yan Dyck, qui refusa de les faire.
La jalousie lui suscita des ennemis parmi les peintres flamands; et Van Dyck, qui aimait la paix par-dessus tout, quitta Anvers et alla s'établir à la Haye, où le prince d'Orange l'accueOlit avec honneur. Tous les grands personnages de la cour, à commencer par le prince et la princesse, voulurent avoir leur portrait de la main de Van Dyck.
De la Haye, il passa en Angleterre ; mais il n'y était pas connu et n'y séjourna que fort peu de temps. Ce fut seulement après son départ qu'on apprit è» Londres quel artiste on avait laissé partir. Le roi Charles I^^ députa aussitôt vers lui l'un de ses gentilshommes, pour le prier de revenir. Yan Dyck céda aux instances qui lui furent faites et reçut du roi l'accueil le plus flatteur. Ses premiers tableaux causèrent une sincère admiration à la cour ; Charles, passionné pour les arts, le créa chevalier du Bain et lui fit présent d'une chaîne d'or et de son portrait, enrichi de diamants.
La faveur royale releva l'éclat du mérite de Yan Dyck, qui fut assailli de commandes. Un mariage illustre acheva de le poser : lord Buthven, comte de Gorée, lui donna sa fille, n tint dès lors un grand état de maison, eut des écuyers, des pages et des chevaux, les plus beaux de Londres. Le luxe de sa table égalait celui de ses équipages ; il avait coutume d'y oflrir une place aux puissants personnages qui venaient poser dans son atelier, et des
262 LKS PRIKGBS DS l'aBT.
musiciens â ses gages faisaient entendre, pendant les repas, les plus délicieuses 8ymphonie&
Yan Dyck recevait pour ses moindres tableaux des sommes si considérables, qu'il eût pu sans danger se permettre toutes ces dépenses, si son goût pour l'alchimie ne lui eût fait sacrifier à de chimériques espérances plus d'or encore qu'il n'en fallait à l'entretien de sa maison. Ces irais énormes l'obligèrent à un travail forcé qui ne pouvait manquer d'altérer sa santé. H ne s'en aperçut pas d'abord, et, trouvant qu'il avait acquis en Angleterre assez de renommée, il se rendit à Paris, pour solliciter l'honneur de peindre la galerie du Louvre ; mais il y arriva trop tard : la décoration de cette galerie Tenait d'être confiée au Poussin.
Yan Dyck, après cette inutile démarche, retourna dans sa patrie ; mais sa femme ne pouvant s'habituer à vivre en Flandre, il la reconduisit en Angleterre. Dès qu'on y eut appris son retour, de nouvelles demandes lui furent adressées de toutes parts ; il n'y avait pas, dans le Royaume-Uni, un noble seigneur qui n'eût vendu quelqu'une de ses terres ou hypothéqué l'un de ses châteaux pour léguer à ses descendants son portrait peint par Yan Dyck. L'artiste reprit donc son pinceau, sans vouloir .écouter ses amis, qui le priaient de modérer son ardeur. Ce qu'ils craignaient arriva : trop de fatigue épuisa l'illustre peintre ; il tomba en langueur et mourut à l'âge de quarante et un ans.
Il fut inhumé avec la plus grande pompe dans l'église de SaintrPaul de Londres, où on lui éleva un magnifique tombeau.
PBIKTBBS. • 2G3
On reconnaît dans les ouvrages de Van Dyck les principes et la manière de Rubens ; cependant, comme peintre d'histoire, il est resté au-dessous de ce maître, quoique son pinceau soit souvent plus coulant et plus net, ses carnations plus fraîches et son dessin plus élégant. Mais c'est dans le portrait que Yan Dyck a excellé. Aucun peintre n'a su mieux que lui saisir la physionomie d'une personne, exprimer son caractère dans ses traits ; en un mot, rendre la nature avec plus de grâce, d'esprit, de noblesse et de vérité. Un coloris éclatant, des têtes et des mains parfaites, une merveilleuse entente de l'ajustement, distinguent les portraits de Yan Dyck et les placent à côté de ceux du Titien, sur lesquels ils l'emportent même par la beauté des détails.
On a beaucoup gravé d'après ce maître, et lui-même a reproduit, par ce procédé, quelques-uns de ses meilleurs tableaux. On lui doit les portraits des principaux artistes de son temps, portraits pour lesquels il ne voulut recevoir aucune rétribution, trop heureux, disait-il, de pouvoir s'immortaliser lui-même en reproduisant les traita de ceux au génie desquels la postérité rendrait hommage.
264 LBS PBitroES db l'art.