REMBRANDT
Paal Grerretz, connu sous le nom de Rembrandt, naquit en 1606, dans un moulin situé sur un bras du Rhin, entre les villages de Leyendorp et de Konkerck, à quelques lieues de Leyde. Son père, à qui appartenait ce moulin, se faisait appeler Van Rhyn, pour se distinguer des autres membres de sa famille ; ce qui fait que souvent ce nom est ajouté à celui du peintre dont nous entreprenons l'histoire.
Paul fut envoyé fort jeuûe à l'université de Leyde ; car ses parents voulaient en faire un savant et rêvaient pour lui tout autre chose que la profession paternelle. Aussi leur déception iut grande lorsqu'ils apprirent que, soit manque d'intelligence, soit défaut de bonne volonté, cet enfant ne faisait que fort peu de progrès. Us le firent revenir auprès d'eux, décidés, quoiqu'il leur en coûtât beaucoup de renoncer à leurs espéi'ances, à utiliser ses forces au moulin. Rembrandt quitta Leyde sans regret ; mais il ne fut pas difiicile à son père de reconnaître qu^l n'aurait pas en lui un auxiliaire bien violant. Paul s'occupait fort peu de retenir les instructions qui lui étaient données, et, au lieu de travailler, comme on l'y engagent, il passait la plus grande partie de ses journées â copier des gravures qu'il avait achetées à Leyde ou â dessiner les divers objets qui s'offraient à sa vue.
— Ce n'est pas en passant ton temps â de pareils enfantillages que tu deviendras riche, lui dit un jour son père, qui savait que la fortune préoccupait déjà Paul.
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— Qui sait, mon père? répondit le jeune homme. NV vez-vous pas ouï parler des richesses fabuleuses de maître Rubens, le peintre flamand? Pourquoi ne ferais-je pas fortune comme lui ?
Van Rbyn secoua la tête.
— Essayez de me placer pendant quelques mois chez un peintre, reprît Paul ; et si, au bout de ce temps, il ne me reconnaît pas de dispositions pour son art, je reviendrai auprès de vous, et alors, je vous le promets, je travaillerai.
Ce seul nom de Rubens avait réveillé dans le cœur du meunier l'ambition, à laquelle il avait si difficilement renoncé, de voir son fils se distinguer dans quelque biillante carrière ; il céda aux désirs de Paul et le fit entrer dans l'atelier de Jacques Zvaanemburg. Jacques n'était pas un habile maître, mais le génie de son nouvel élève suppléait à l'insuffisance de ses leçons. Au lieu de quelques mois, Rembrandt passa trois ans sous sa direction, et le quitta pour se rendre à Amsterdam, où Pierre Lastman et Georges Schooten achevèrent de lui enseigner les principes de la peinture. Quand ils n'eurent plus rien à lui apprendre, Paul revint auprès de sa famille, où il étudia la nature avec une infatigable ardeur.- Son père et sa mère, émerveillés de son talent, lui conseillaient d'aller s'établir dans une gi*ande ville, ne doutant pas qu'il n'éclipsât aussitôt les plus grands talents. Mais Paul, se défîant un peu de leur jugement à cet égard, s'obstinait à ne laisser voir à personne ses essais. Il travailla pendant quelque temps ainsi ; enfin, cédant un jour aux sollicitations de sa mère, il consentit à
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montrer à quelques amis un petit tableau qu'il venait de terminer. Ceux-ci en parlèrent à d'autres, et des étrangers qui se trouvaient alors au village voulurent voir l'ouvrage du jeune meunier. Leur surprise fut grande, quand, au lieu d'une ébauche de commençant, on leur présenta une toile que n'eût . pas désavouée un maître en renom ; ils la témoignèrent à Rembrandt, en lui promettant un bel avenir et en l'engageait à porter ce tableau â la ville, où il ne manquerait pas d'amateurs.
Paul suivit leur conseil et faillit devenir fou de joie en s'entendant offrir 100 florins de ce tableau. Il revint triomphant au moulin paternel, mais seulement pour dire adieu â ses parents ; car il avait déjà fait choix d'un atelier â la Haye. Dès qu'il y fut installé, il se remit au travail avec un zèle que stimulait le plaisir de recevoir en paiement de chacune de ses toiles une somme considérable. En peu de temps le jeune peintre se fit connaître; et quand il eut atteint le degré de réputation qu'il souhaitait, il ouvrit une école de peinture, où bientôt vinrent se faire inscrire un assez grand nombre d'élèves. Rembrandt estimait fort cher ses leçons, et il ne tarda pas à jouir d'une aisance qui, au bout de quelques années, devint de la richesse.
Bien difierent en cela des artistes qui, pour la plupart, dépensent l'argent aussi facilement qu'ils le gagnent, et qui aiment â s'entourer de toutes les superfluités du luxe, de toutes les recherches d'une vie élégante, Rembrandt garda ses habitudes de simplicité et de parcimonie. Il fit choix d'une femme riche, mais d'une
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paysanne, afin qu'elle ne l'obligeât pas à voir le monde, pour lequel il ne se sentait aucun goût, peut-être parce qu'on ne peut le fréquenter sans s'exposer à de grands frais.
Paul aimait l'argent, non pour les jouissances qu'il procure, mais pour l'argent même; et si l'on en croit ses historiens, il admit sans examen tous les moyens de s'en procurer. Il passait au travail une partie des nuits pour suffire aux nombreuses demandes qui lui étaient adressées. Il vendait les copies de ses élèves comme ses propres ouvrages, après les avoir retouchées et leur avoir donné ce cachet qui n'appartient qu'à lui. En vain les personnages les plus recommandables de la Haye, soit par leur naissance, soit par leur talent, firentils des avances à l'artiste; il n'y répondit point et continua de préférer à leur société celle des gens du commun» Quand on lui en demandait la raison, il répondait qu'exempt de toute ambition, il ne désirait que de vivre libre et oublié , mais il se gardait bien d'avouer que l'intérêt avait à ce choix beaucoup plus de part que la modestie.
La seule passion qu'il se permit fut celle des vieux meubles, des vieilles étofiTes, des anciennes armures et des instruments de toutes sortes. Il en remplissait son atelier, qu'on eût pris, en y entrant, pour la boutique d'un marchand de bric-à-brac. Il les nommait plaisamment ses antiqitesy depuis que des connaisseurs, ayant reniarqué quelque incorrection dans ses ouvrages, lui avaient conseillé de faire le voyage d'Italie, pour se perfectionner par l'étude des beaux morceaux de l'antiquité.
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Rembrandt ne songeait guère à entreprendre un tel voyage ; on eût dit qu'il craignait de perdre la vogue dont il jouissait, tant il mettait d'ardeur à exploiter la mine d'or que son pinceau lui avait ouverte. Il restait assis tout le jour sur un escabeau de bois, devant son chevalet, au milieu de toutes ses vieilleries, et n'interrompait son travail que pour prendre ses repas, qui consistaient presque invariablement en un hareng salé et un morceau de fromage, arrosés d'un verre d'eau. Il veillait à ce que le même régime ou quelque autre tout aussi peu dispendieux fût suivi par sa femme, son fils, et la vieille servante qui composait tout son domestique. Le luxe des vêtements répondait à celui de la table, et quiconque eût vu maître Rembrandt l'eût pris pour un artisan nécessiteux, et non pour un peintre archimillionnaire.
Mais il existe pour les avares un bonheur devant lequel tous les autres s'effacent. Quand chacun reposait dans sa maison, Paul, entr'ouvrant la cassette qui renfermait ses trésors, les contemplait avec ivresse. La musique n'avait pas d'harmonie plus agréable* à ses oreilles que le tintement de l'or. Il le comptait, le recomptait, plongeait avec délices ses mains dans cette masse qu'il soulevait et faisait retomber en cascades brillantes ; puis, tremblant d'être épié, d'être aperçu, il refermait à la hâte son cofire-fort et s'en constituait le gardien.
Quand quelque pauvre fermier, ruiné par l'intempérie des saisons, ne pouvant payer ses redevances, s'adressait à maître Rembrandt, qu'on disait riche, très-riche ; quand quelque fils de famille, pressé de dissiper l'héritage
paternel, venait frapper à la porte de son atelier, ni le fermier ni le jeune gentilhomme ne s'en retournaient les mains vides, s'ils avaient une bonne caution à fournir et consentaient à compter au prêteur de lourds intérêts. Il fallait bien que Rembrandt leur fit payer la privation de cet or que pendant quelque temps il ne pourrait ni voir, ni entendre, ni caresser.
On savait bien que Rembrandt était avare, qu'il prêtait â usure, que toutes les ruses lui étaient bonnes pour augmenter sa richesse ; mais on faisait grand cas de son talent, et ses ouvrages, quelque prix qu'il y voulût mettre, ne manquaient jamais d'acheteurs. Quand il croyait voir se refroidir leur enthousiasme, il feignait d'être décidé à quitter la Hollande, pour se fixer soit en Italie, soit en France, et l'on ne songeait plus à marchander ses chefs-d'œuvre, qui, pensait-on, seraient peut-être les derniers qu'on pût se procurer.
Souvent, lorsqu'il envoyait son fils vendre ses dessins ou ses gravures, il lui recommandait de dire qu'il les lui avait pris, et que maître Rembrandt, réservant sa collection de dessins et de gravures pour un prince étranger, serait fruieux, s'il savait qu'on les vendît insolément. Et comme il craignait que le jeune homme ne gardât pour lui une partie de la somme qui lui serait comptée, il ne manquait pas, après lui avoir si bien appris à mentir, de lui faire un sermon sur l'horreur que nous devons avoir pour le mensonge.
Enfin, la plus bizarre idée que lui ait suggéré l'amour du gain fut assurément celle de se faire passer pour mort. Il la confia à sa femme, qui, non moins avide que lui-
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même, prit le deuil et annonça en pleurant qne maître Rembrandt, son cher époux, parti depuis quelques jours, venait de trépasser. La nouvelle s'en répandit prompt&ment, et les amateurs s'empressèrent d'aceourir chez le défunt, pour traiter avec la veuve des ouvrages qu'il avait laissés. L'atelier en était fort bien garni; mais en quelques heures tout fut enlevé, à des prix beaucoup plus élevés que ceux qu'on offrait à l'artiste ; car, puisqu'il était mort, on ne retrouverait jamais de tableaux qui pussent être comparés aux siens pour la magie da coloris, la force de l'expression, l'entente du clair-obscur et la minutieuse étude des détails. Les marchands disputaient ces chefs-d'œuvre aux amateurs; et comme ils devaient rester la propriété du plus ofirant, Rembrandt, qui assistait caché derrière une tapisserie à cette étrange comédie, se frottait joyeusement les mains et avait toutes les peines du monde à ne pas intervenir dans le débat.
Quand la vente fut terminée, il se montra et remercia chaudement ses admirateurs de toutes les louanges qu'ila lui avaient données.
— J'ai voulu, leur dit-il, m'assurer de ce que penserait de moi la postérité; et l'épreuve m'a été si &vorable, que, quand mon heure sera venue, je pourrai, grâce à vous. Messieurs, m'endormir en paix. Mais, grâce à Dieu, j'espère travailler pendant quelques années encore et satisfaire ceux d'entre vous qui regrettaient de ne posséder qu'un petit nombre de mes toiles.
Les mystifiés prirent le parti de rire de cette aventure et se dirent qu'un peu d'originalité est bien permise aux
hommes de génie. Rembrandt, après avoir compté ses florins, reprit tranquillement son pinceau et recommença sa YÎe accoutumée. Un grand nombre de tableaux d'histoire, de scènes d'intérieur, de portraits, l'occupèrent sans relâche. Parmi les premiers, on cite surtout Toàie^ admirable composition dont toutes les têtes vivent et pensent, et qui ne laisse rien à désirer comme ordonnance, comme couleur et comme fini.
Rembrandt réussissait à merveille dans le portrait. On raconte que, pour faire connaître son talent dans ce genre, il reproduisit les traits de sa domestique et exposa cette toile à la fenêtre. Les voisines y furent trompées les premières et saluèrent la vieille, qui ne leur répondit pas. JËtonnées de cette impolitesse, qui n'était pas dans les habitudes de la gouvernante, naturellement curieuse et bavarde, elles s'approchèrent et reconnurent leur méprise avec de grands éclats de rire. Elles en parlèrent â qui voulut les entendre, et bientôt il n'y eut personne dans la Haye qui n'eût vu le portrait fait par maître Rembrandt. Les plus nobles et les plus riches personnages se firent alors peindre par lui, et rien n'égale l'expression, la vérité, la vie qu'il a su donner â ses portraits. Toutefois il avait le défaut de ne vouloir écouter aucune observation de la part de ses modèles ; il ne consentait ni à les flatter, ni à les rajeunir, ni à leur laisser prendre telle ou telle pose plutôt que telle autre. H était le maître, et force était de lui obéir ou de renoncer à se voir reproduire par son pinceau.
Ce qu'il voulait n'était pas toujours juste ni convenable. Qu'on en juge. Pendant qu'il était occupé à faire
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un tableau de famille, on vint lui apprendre qu'un singe qu'il aimait beaucoup venait de mourir. Rembrandt en témoigna ses regrets et reprit son ouvrage ; mais, par une singulière fitntaisie, il plaça sur le devant du tableau la figure de oe favori qu'il venait de perdre. Quand les personnes qu'U avait commencé de peindre virent cette tête de singe, elles trouvèrent la plaisanterie fort déplacée ; mais ce fut bien autre chose quand l'artiste déclara qu'il avait voulu donner ce souvenir à l'animal qu'il avait aimé, et qu'il était bien décidé à ne pas l'effacer. On se f&cha, puis on s'apaisa et on le pria de faire disparaître cette figure grimaçante* Rembrandt ne voulut rien entendre ; il préféra garder le tableau et restituer les avances qui lui avaient été faites.
C'était un grand sacrifice fait à la mémoire de son compagnon ; aussi les disciples de Rembrandt eurent-ils peine à y croire, eux qui savaient si bien à quel point l'artiste portait l'amour de l'argent, que souvent ils prenaient plaisir à peindre sur du papier des pièces de monnaie, qu'ils jetaient à terre et que Rembrandt ramassait avec avidité. Cette avidité et le désappointement du maître reconnaissant son erreur causaient dans l'atelier un fou rire, auquel le peintre finissait presque toujours par s'associer.
— Que voulez-vous, mes enfants, disait-il, les temps sont durs, et il n'y a si petite pièce de monnaie qui n'aide à atteindre le bout de l'an. Vous êtes jeunes et prodigues, je sais vieux et économe ; vous êtes fous, et je suis sage.
Ainsi cet homme qui ne vivait que de privations, qui
se refusait non-seolement les plaisirs que recherchent tous les hommes, mais la suprême joie d'adoucir les souffrances de ses semblables, de voir le bonheur descendre au sein d'une pauvre famille sous la forme d'un peu de cet or qu'il enfouissait, cet homme se croyait sage. Étrange effet des passions, qui, en s'emparant de notre cœur, obscurcissent notre intelligence et faussent notre jugement
Rembrandt mourut en 1674, â l'âge de soixante-huit ans. On le compte parmi les plus célèbres artistes. Il avait reçu de la nature un génie remarquable, que le travail seul développa, puisqu'il ne voulut étudier aucun des maîtres anciens ni des modernes. Ce qui le distingue surtout, c'est une puissante originalité; il n'a imité rien de ce qui avait été fait avant lui, et aucun des peintres qui l'ont suivi n'a saisi sa manière. Rembrandt possédait â un degré éminent l'intelligence du clair-obscur, et l'on ne peut le comparer qu'au Titien pour la fî'aîcheur et la vérité de ses carnations. Ses figures paraissent se détacher en relief sur le fond du tableau, ses physionomies sont variées, pleines de naïveté et d'expression, ses têtes de vieillards surtout sont admirables.
Les tableaux de ce maître sont, à les regarder de près, heurtés et raboteux; mais vus de loin, ils sont tout harmonie et suavité. Le fond en est presque toujours noir, et les rayons de la lumière, se réunissant sur les figures principales, en rendent l'effet merveilleux. Si l'on ne rencontre pas dans ses compositions la beauté des types et la pureté des lignes qui caractérisent la peinture italienne, on y trouve la nature rendue avec
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tant ôe piquant et de rérité, qn'oD ne peat se lasser de les admirer.
Rembrandt a lusse de beaux paysages, des dessins un peu incorrects, mais très-expressifs, et des gramres que les connaisseurs estiment beaucoup. La plus célèbre de ces gravures représente le Christ guérissant les malades. Elle est connue sons le nom de la pièce de cent J^ancB^ parce qne cbacnne des épreuves était vendue œ prix-l& par Rembrandt. Cet artiste a en un grand nombra d'élèves, parmi lesquels on cite Flinok, Eokontz, et surtout Gérard Dow, dont les petits tableaux sont antant de merveilles de grâce, de fraicheur et de vérité.