‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 26 sur 36 · CLAUDE LE LORRAIN · texte numérisé non relu

CLAUDE LE LORRAIN

Glande Gelée, plus connu sons le nom de Claude le Lorrain, naquit dans le diocèse de Toul, en l'an 1600. Ses parents, qui vivaient péniblement de leur travail, voulurent néanmoins qu'il s'instruisît et l'envoyèrent de bonne heure à l'école ; mais Claude, malgré toute son attention à écouter les leçons du maître, fit si peu de progrès, que son père crut devoir renoncer au désir qu'il avait caressé pendant quelques années de faire autre chose de cet enfant qu'un pauvre mercenaire comme lui. Il songea donc à lui donner un état et le plaça, dès qu'il eut atteint l'â^ de dix ans, chez un pâtissier traiteur, qui s'efforça de lui apprendre à lier une sauce et à pré' parer un hachis.

Là, Claude ne fut pas plus heureux qu'à l'école ; il n'avait aucune mémoire, il lui arrivait souvent de faire tout le contraire de ce qu'on lui avait recommandé, et ses bévues causèrent plus d'une fois au patron un dommage qu'on fit payer au pauvre enfant par de durs reproches et de mauvais traitements. Les autres mitrons ses camarades se moquaient sans cesse de lui et le regardaient comme un idiot, bon tout au plus à les divertir. Claude supportait tout avec une patience et une douceur ex* trêmes, ou plutôt il ne paraissait s'apercevoir d'aucune des railleries dont il était Fobjet; car sa physionomie restait en tout temps calme et souriante.

Cependant il ne se plaisait guère chez le pâtissier; mais son apprentissage devait durer trois ans; c'était

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marché conclu, il n'y avait pas moyen de se dédire. Comme il ne pouvait ni assaisonner un ragoût, ni veiller â un rôti, ni chauffer le four, ni faire la pâte, ni répondre à la pratique, le traiteur, ne sachant à quoi l'employer, se contenta de l'occuper à porter en ville les commandes qui lui étaient faites.

Claude eut alors un peu plus de liberté et regretta moins de n'avoir nulle disposition pour l'art culinaire. Il aimait peu à courir avec les enfants de son âge ; d'ailleurs, ses petits compagnons lui jouaient tant de ces méchants tours décorés du nom de farces, qu'il se plaisait beaucoup mieux seul qu'en leur société. Mais dans ses courses à travers la ville, il avait découvert un agi-éable passe-temps : il s'arrêtait devant les magasins de bric-àbrac et se trouvait très-heureux quand, au milieu des vieux habits et des meubles de rebut, il apercevait quelques tableaux. Lorsque, dans ces toiles, bien médiocres pour la plupart, se rencontrait par hasard quelque paysage éclairé par un gai rayon de soleil, c'était fête pour le petit pâtissier ; il s'oubliait â l'admirer et rentrait plus tard que de coutume, au risque de recevoir une verte réprimande.

Un jour qu'il allait porter dans une des plus riches, maisons de la ville un superbe dessert, it vit à l'étalage d'un de ces brocanteurs deux tableaux tout neufs, et qui lui parurent très-beaux. Il voulut passer outre, se promettant de revenir par le même chemin ; car on lui avait recommandé de se hâter de remettre les pâtisseries à leur adresse; mais la tentation fut plus forte que son courage, il s'arrêta en se disant :

— Quelques minutes de retard n'ôteront rien â la qualité du dessert ; d'ailleurs, je les regagnerai en marchant plus vite.

Claude avait gardé sur sa tête la corbeille pleine; mais comme elle le gênait pour regarder de plus près les peintures qui se trouvaient être tout à fait de son goût, il la déposa sur une borne, tout près de lui. Il ne voulait rester là que cinq minutes ; mais il y avait déjà bien une demi-heure que, les yeux fixés sur les tableaux qu'il admirait alternativement, il oubliait les ordres de son maître, quand, se les rappelant soudain, il voulut reprendre sa course. Mais quelles furent sa surprise et sa douleur! les pâtisseries et la corbeille avaient disparu. Claude reconnut sa faute, un peu tard, il est vrai, et se mit à pleurer amèrement ; mais ses larmes ne remédièrent â rien, et, après s'être bien désolé, il n'en fut pas moins obligé de retourner chez son patron.

Que dire pour s'excuser? Claude eut un instant la pensée de faire croire que des voleurs l'avaient dépouillé et même battu ; mais comme de sa vie il n'avait menti, il eut honte d'avoir songé â employer cette ruse, et il se contenta de raconter tout simplement la vérité. Le pâtissier entra dans une grande colère : il s'était surpassé lui-même dans la confection de ce dessert et il comptait bien en recevoir force compliments. C'était donc bien plus qu'une perte d'argent que lui causait la désobéissance de son apprenti. Il lui eût peut-être pardonné, s'il eût été possible de remplacer les pièces volées ; mais le temps manquait, et Claude fut chassé.

Il fit bien tristement son petit paquet et sortit de chez

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le traiteur aussi habile qu'il y était entré. Ce peu de suocès ne l'encouragea point à suivre la profession qu'on avait voulu lui donner, et aucune autre ne lui plaisait plus que celle-là. Il n'avait encore que treize ans ; mais il était grand et fort, il résolut de se placer en qualité de domestique. Claude était la probité même, c'est pourquoi le pâtissier avait si longtemps souffert ses maladresses ; ses nouveaux maîtres ne tardèrent point â lui reconnaître cette qualité ; mais ils s'aperçurent encore plus vite de sa gaucherie et de sa distraction ; car il n'avait pas assez de finesse pour dissimuler ces défauts ou se les faire pardonner en flattant ceux dont il avait besoin.

On le renvoya, et le pauvre enfant, ne sachant que iidre pour gagner sa vie, se joignit à quelques jeunes gens sans ressources qui allaient chercher foitune en Italie. Ils vécurent le long de la route mendiant souvent, maraudant quelquefois ; mais cette existence vagabonde ne pouvait plaire à Claude, et, arrivé à Grênes, il se sépara de ses compagnons et annonça l'intention de chercher à s'occuper dans cette ville.

Sa bonne étoile le fit entrer au service d'Augustin Tassi, peintre d'un certain talent. Les infortunes de Claude ne l'avaient rendu ni plus leste ni plus adroit ; mais Augustin, appréciant sa douceur et sa bonne volonté, se montra indulgent. Le jeune homme, touché de cette bonté, s'attacha sincèrement à l'artiste, qui, de son côté, conçut aussi de l'affection pour lui.

Tassi, ayant remarqué que Claude le regardât peindre avec une attention extrême, tout en rangeant et nettoyant

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l'atelier, lui proposa un jour, en riant, de lui enseigner les principes de son art. Claude répondit qu'il essaierait volontiers de faire de beaux ouvrages comme en faisait son maître ; mais il le dit sans aucun enthousiasme. Le peintre, voulant pousser la plaisanterie jusqu'au bout, mit un crayon entre les mains du jeune homme et lui indiqua la manière de s'en servir.

L'intelligence de Claude parut d'abord aussi rebelle â ses leçons qu'elle l'avait été à celles du maître d'école et du pâtissier; mais, sans se décourager, chaque jour, à l'heure dite, il venait humblement prier le peintre de guider encore ses essais.

Enfin un rayon de lumière perça ces épaisses ténèbres, le Lorrain comprit ce que %puis longtemps on lui expliquait inutilement, et, saisi pour l'étude d'un amour d'autant plus ardent que son ignorance était plus profonde, il ne se permit plus un instant de repos. Devenu, comme par enchantement, aussi actif et aussi adroit qu'il' l'avait été si peu jusque-là, il faisait son service en quelques heures et se rendait à l'atelier, où, après avoir préparé la palette ou broyé les couleurs de son maître, il se mettait lui-même au travail et ne l'abandonnait que quand il y était forcé. Le soir, rentré dans sa petite chambre, il prenait ou ses livres où ses crayons et n'accordait au sommeil que le temps strictement nécessaire â la conservation de sa santé. ^

Bientôt il mania assez habilement le pinceau pour que Tassi ne craignît point de le regarder comme son élève et comprît que cet élève le surpasserait un jour. La natore avait enfermé le génie de Claude dans une enveloppe

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rude et informe, comme elle cache un diamant dans le roc ou sous l'argile ; l'enveloppe était brisée, la pierre précieuse allait briller de tout son éclat.

Mais le Lorrain ne devait pas être un artiste comme en avait tant produit l'Italie. Ce qui devait sourire à son pinceau, ce n'étaient ni les grandes scènes historiques, ni les compositions mythologiques, ni les sujets religieux avec leur suave poésie ; c'était la représentation des sites sauvages ou gracieux offerts à ses regards, c'était la prairie tout émaillée de fleurs, le ruisseau qui se perd sous le feuillage, le torrent qui bondit en écumant sur les rochers, l'ombre menaçante des grands bois, le village assis sur la pente d'une colline verdoyante, la lune éclairant de sa douce lueur le paysage endormi, ou le soleil versant à flots ses chauds rayons sur la nature épanouie.

Ce fut un suprême ravissement pour Claude, lorsqu'il vit, pour la première fois, surgir de sa toile un des sites que chaque jour il allait admirer ; c'en fut un plus délicieux encore, car le jeune homme, si souvent raillé, se défiait de lui-même, quand il entendit son maître dire qu'il ne désavouerait point ce tableau. Claude n'avait pu être lii pâtissier ni domestique, et il était peintre.

Augustin Tassi avait fait beaucoup pour le Lorrain ; car, sans ses bontés, jamais, peut-être, le génie de son pauvre serviteur ne se fàt éveillé ; mais arrivé au point dont nous parlons, Claude n'eut plus d'autre msdtre que la nature. Il l'étudiait avec une patience et un amour dont on ne peut se faire qu'une imparfaite idée. Levé bien avant le jour, il se plaisait à la voir sécher, sous les

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premières caresses de l'astre vivifiant, son manteau de rosée, et à comparer diveraes physionomies que prend le paysage aux différentes heures de la journée. Ce n'était plus le jeune homme à l'air doux et honnête, mais inintelligent et distrait, qu'Augustin avait, par pitié, pris à son service ; c'était un artiste auquel rien n'échappait et qui savait faire exprimer à son pinceau tout ce qu'il avait remarqué.

Toutefois, soit reste de la défiance qu'il avait toujours eue de lui-même, soit difficulté réelle, Claude travaillait lentement et avec hésitation ; il lui arrivait souvent de peindre et d'effacer, pendant tout un jour, une branche d'arbre, un buisson, une pierre, et quelquefois, après une semaine de travail, sa toile n'était guère plus avancée qu'avant qu'il se mît â l'œuvre; mais quand elle était terminée, c'était un véritable bijou, digne d'être offert aux plus grands rois.

Cet artiste avait pour habitude de fondre ses touches et de les noyer dans une espèce de glacis qui couvre tous ses tableaux. Personne n'a mieux entendu que lui la perspective aérienne, n'a mis plus de fraîcheur dans ses teintes et n'est parvenu à rendre avec plus de charme et de vérité les effets de la douce lumière du matin, de l'ardente chaleur du midi et des suaves brises du soir. Aussi Claude le Lorrain est regardé comme le premier paysagiste du monde.

Sa réputation grandit rapidement ; un grand nombre de jeunes gens briguèrent l'honneur de devenir ses élèves ; mais ce changement de position ne lui fit oublier ni la misère et les humiliations de ses jeunes années, ni

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la reconnaissance qa'il devait à son bienfidiear. Les tSr bleaaz de C lande le Lorrain, recherchés de tons les amateure, acquirent en pen de temps un prix considérable ; et si ce peintre ne devint pas immensément riche, c'est que le souvenir des privations qu'il avait endurées et qu'il avait vu endurer à sa famille le rendit humain et généreux. H ne pouvait voir sans être attendri jusqu'aux larmes un vieillard, un enfant, implorer la pitié publique ; et si bien garnie que f&t sa bourse, il s'empressait de la verser entre leurs mains.

Probe, laborieux, serviable, plein de douceur et de bonté, il se fit chérir de ses élèves, estimer et sûmer de tout le monde. H parlait souvent, sans affectation comme sans honte, de son en&nce triste et repoussée de chacun, de sa jeunesse ignorante et timide, et personne ne savait mieux que lui encourager les artistes. Il regardait comme un devoir de tendre la main au talent méconnu, et jamais aucun des peintres qui' s'adressèrent à lui ne fut repoussé.

Claude le Lorrain mourut â Rome, à l'âge de quatrevingt-deux ans, sans avoir presque abandonné son pinceau, et ses derniers ouvrages ne sont pas moins remarquables que les premiers.

Cet artiste, outre le paysage, a par&itement peint les marines ; mais il ne réussissait pas dans les figures. Aussi disait-il à ses amis :

— Je vends le paysage et je donne les figures par-dessus le marché.

Un grand nombre de celles qui animent ses tableaux sont dues au pinceau de Philippe Lauri, de Courtois, ou

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âe quelque aatre de ses élèves. Le Lorrain était an homme trop supérieur pour ne pas rendre à ses disciples la justice qu'ils méritaient, et il ne craignait pas de leur confier le soin d'achever ses admirables paysages. Claude était aussi excellent graveur; il a fait à l'eauforte plusieura morceaux que les connaisseurs estiment infiniment.

La vie de cet homme célèbre est de celles qu'on aime â mettre sons les yeux des jeunes gens ; car elle apprend à ceux dont l'intelligence paraît rebelle, qu'il n'y a pas de difficultés que la patience et le courage ne surmontent, et â ceux qui ont reçu de la nature d'heureuses dispositions, qu'ils ne doivent pas railler ceux pour lesquels elle semble s'être montrée avare de ses dons.

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