‹ Les princes de l'art: architectes, sculpteurs, peintres, et graveursChapitre 27 sur 36 · LE SUEUR · texte numérisé non relu

LE SUEUR

Eustache le Sueur, dont le nom se place à côté de celui du Poussin, naquit à Paris en 1617. Son enfance se passa dans l'atelier de son père, qui était sculpteur, et il prit goût de bonne heure â modeler et à dessiner. Bientôt il abandonna tout â fait l'argile pour le crayon, et ses heureuses dispositions pour la peinture se fortifiant de jour en jour, on le plaça tout jeune encore chez Simon Vouet^ qui jouissait alors d'une grande réputation, réputation méritée par un talent réel et qui ne lui fut enlevée que par le retour du Poussin en France. Simon avait un grand nombre d'élèves ; mais le Sueur se distingua entre tous autant par ses progrès que par la douceur

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et la bonté de son caraotère. Il profita tellement des leçons de Youet, qu'en peu d'années il le surpassa. Quelques cheft-d'œnvre des grands maîtres ayant été offerts à son admiration, il les étudia avec une religieuse attention, en reconnut les beautés et s'attacha à les imiter. Dès lors il cessa de copier Simon Youet et suivit les conseils de son génie.

A peine sorti de l'atelier de son maître, il se fit connaître par huit dessins de tapisseries, dans lesquels il fît preuve d'imagination, de goût et de talent. L'académie de Saint-Luc l'ayant reçu au nombre de ses membres, il peignît pour cette académie un Saint Pavi guérissarU les mcUades, qui produisit une vive sensation. Le Poussin, qui arrivait alors de l'Italie, vit cette toile et prédit à le Sueur le plus glorieux avenir. Séduit par la physionomie noble et douce du jeune artiste, par ses manières distinguées et par la reconnaissance avec laquelle il recevait ses avis, il s'occupa de lui pendant les deux années qu'il passa en France ; et quand, cédant à l'ennui et au chagrin qui s'emparaient de son âme, il reprit la route de Rome, il promit à le Sueur de ne pas l'oublier. Il tint parole, lui envoya â diverses reprises des croquis trèsprécieux, et lui témoigna dans les lettres qui les accompagnaient un sincère et tendre intérêt.

Une mutuelle sympathie devait rapprocher ces deux grands hommes, dont les caractères avaient entre eux plus d'un point de ressemblance. Comme le Poussin, le Sueur aimait le travail, la simplicité, la paix ; il haïssait l'intrigue et dédaignait de répondre aux calomnies de ses ennemis. Marié à l'âge de vingt-cinq ans» il se iût

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trouvé heureux, 8*il eût pu faire vivre honorablement sa famille en s'occnpant de travaux dignes de lui ; mais il avait des rivaux puissants, auxquels appartenait la vogue, et, ne pouvant obtenir de commandes importantes, il dessinait des frontispices de livres, des images de la Vierge et quelques autres ouvrages courants, auxquels tout autre crayon que le sien eût fort bien pu suffire. Toutefois il ne se plaignait pas, il attendait.

Quelques portraits de Louis XIY, du cardinal Mazarin et de la reine-mère, Payant fait connaître â la cour, Anne d'Autriche le nomma son peintre, et, quelque temps après sa promotion à cet emploi, le chargea de représenter la Yie de saint Bruno, dont elle voulait faire don à la chartreuse de Paris.

Le Sueur, fidèle à l'habitude qu'il avait prise de consulter en tout la nature, se retira dans le couvent, afin d'étudier les chartreux et de donner à son œuvre le caractère de la vérité. Il y réussit à merveille, et cette Histoire du saint fondateur, divisée en vingt-deux tableaux, est tout un poème, dans lequel le peintre a su rendre avec un charme ineffable la sérénité d'âme, la douce quiétude devenues le partage de ceux qui ont renoncé à tout et â eux-mêmes pour suivre leur divin maître. Ces peintures placèrent le Sueur au premier rang des artistes français et ne manquèrent pas de lui susciter des envieux. On s'étonna, on s'irrita de voir un jeune homme quitter les sentiers battus et s'élancer dans une route abandonnée, sans autre guide que le sillon lumineux qu'y avait laissé l'incomparable Raphaël.

C'était, en effet, Raphaël que le Sueur avait pris pour

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maître et pour modèle ; ces types si pars, ce beau idéal, cette riche ordonnance, ce pinceau ferme et suave avaient séduit le jeune peintre, et il s'était tellement attaché â la manière du divin artiste, que, bien qu'il n'eût jamais vu l'Italie, on eût pu le prendre pour un des meilleurs élèves de Raphaël Sanzio. Le Sommeil de saint Bruno, le Refus qu'il fait de la dignité épiscopale, et la Mort de ce pieux fondateur de l'ordre des Chartreux, furent surtout admirés et méritaient de l'être. La réputation de le Sueur grandit, et on le chargea, en 1649, de peindre le tableau que le corps des orfévres offîrait, le 1®^ mai, â Notre-Dame de Paris.

Le Brun avait fait, quelques années auparavant, pom* cette solennité, un Saint Andréa puis un SairU £iienne^ dont on avait beaucoup vanté la beauté. Le Sueur choisit pour sujet 8aint Paul convertissant les gentils à £!phèsej et son tableau fut un chef-d'œuvre, bien supérieur à tous ceux qui avaient été faits auparavant. Il reçut de la confiserie des oi*févres une somm« de 400 fr. C'était bien peu pour une si belle page ; mais le prix en étùt fixé, et, à défaut d'avantages pécuniaires, le Sueur gagna à ce succès une plus grande renommée. L'abbaye de Marmoutiers, près de Tours, lui demanda deux tableaux, en l'honneur de saint Martin, et ces deux tableaux surpassèrent encore le Saint Paul de Notre-Dame. La Condamnation de saint Gervais et de saint Protais parut ensuite, et cette seule toile sufiirait à la gloire d'un grand peintre. Le Sueur déploya dans cette composition toute la beauté, la richesse de son pinceau, et toute l'élévation de son âme. Les anges ne sont ni plus purs ni

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plus beaux que ces deux jeunes gens paraissant devant leurs juges, et le rayon dont la foi illumine leurs fronts semble dérobé d'avance à l'éternelle félicité. Ce tableau * peut être regardé comme le chef-d'œuvre de le Sueur et comme une des plus admirables choses qu'ait produites l'école française.

Le Sueur fut alors appelé à décorer l'hôtel du président de Thorigny, qu'on appela depuis l'hôtel Lambert, et entra en concurrence avec le Brun, premier peintre du roL II n'avait peint jusque-là que des tableaux d'église, et le Brun s'était fait dans la peinture mythologique une réputation gians égale ; aussi ce maître, qui ne manquait ni de talent ni même de génie, ne se vitril pas sans surprise et sans jalousie surpassé par le Sueur, dont l'imagination grandiose et féconde, la touche ferme et suave excitèrent l'admiration des nombreux visiteurs de l'hôtel. Le Brun craignait que le peintre xe profitât de cette circonstance pour se faire recommander au roi; mais il connaissait peu le Sueur. Ce jeune artiste, satis- Mt de la gloire qu'il s'était acquise, aimait trop son indépendance et se trouvait trop heureux au sein de la modeste aisance qu'il devait à son pinceau, pour briguer les faveurs de la cour, auxquelles il savait qu'il faut souvent sacrifier sa conscience et toujours sa liberté.

Après avoir décoré l'hôtel de Thorigny, le Sueur reprit la peinture religieuse, qu'il préférait à toute autre ; on grand nombre de toiles d'une rare beauté sortirent de son pinceau. Enfermé dans son atelier et se livrant à un travail assidu, il fermait l'oreille aux calomnies dont ses rivaux ne craignaient pas de le noircir, et n'y

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répondait qu'en produisant chef-d'œuvre sur (Aef-d'œuvre. Entouré de soins et d'affections par la femme qu'il s'était choisie, par son beau-frère, par Pien*e, Philippe et Antoine le Sueur, ses trois frères, qui faisaient leur gloire de la sienne et partageaient ses travaux, chéri de ses élèves, estimé de tons ceux qui le connaissaient, le Sueur trouvait dans cette estime et cette tendresse une puissante consolation. Il espérait d'ailleurs que son calme et surtout son désintéressement finiraient par imposer silence aux envieux ; il se trompait : plus il se montrait grand, plus ses adversaires désiraient l'abattre.

n s'anima à la lutte, poussé d'ailleui-s par son amour pour l'art et par la volonté ferme et ardente d'arriver â la perfection ; il croyait n'avoir rien fait tant qu'il espérait pouvoir faire mieux, et ceux qui l'aimaient le prièrent en vain de ménager ses forces, que trop d'assiduité au travail altérait visiblement. Soutenu par son courage, le Sueur seul ne s'en apercevait pas; sa santé d'ailleurs avait toujours été très-délicate, et il n'apportait qu'une légère attention à des soufirances auxquelles il était habitué. Mais un grand chagrin qui vint le frapper acheva ce que la fatigue avait commencé. Le Sueur perdit sa femme, ses frères se marièrent, et ce vide fait autour de lui le plongea dans une profonde tristesse. Ses ennemis, devinant ce qu'il souffrait, nouèrent contre lui de nouvelles intrigues, et l'artiste, en proie à un profond découragement, tomba dans un état de langueur que bientôt il jugea mortel.

Il mourut à Paris le 1^^ mai 1655, en l'île Notre-Dame, où il demeurait, et fut enterré dans l'église de Saint- Étienne-du-Mont.

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Il est le dernier des peintres de l'école française, qnî, sans avoir jamais quitté la France, eût le talent de résister aux procédés académiques que les Vouet et les La Hyre ses maîtres avaient substitués aux grandes traditions italiennes, et sût conserver aussi intactes que possible cette élévation de sentiment, et cette pureté d'exécution qui sont l'apanage des nobles écoles.

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