PRÉFACE. XXXI
va au secours de ceux que surprend la tempête à Tentrée ou au sortir du port. »
Continuons la comparaison. Si le critique doit être un guide et au besoin un sauveteur pour ceux qui s'aventurent sur une mer féconde en désastres, ce n'est pas seulement de courage, de bonté, de volonté ferme qu'il doit être armé. Il faut qu'il ait en outre le coup d'œil sûr, le bras solide, la connaissance des écueils et des courants, l'adresse et la science d'un marin consommé; et voilà comme aux qualités morales dont il ne peut se passer viennent s'ajouter des qualités inteilectuelles dont il a un égal besoin.
Je voudrais donc qu'en sus de ces bonnes intentions, dont sont pavés tous les grands chemins de la littérature, il eût un esprit large et souple, fin et pénétrant, prompt et facile, enfin richement meublé, voire même muni d'une philosophie de l'art.
Existe-t-il encore des gens qui prétendent n'apprécier qu'un type de beauté et condamner
tout le reste? On le dit. Mais on dit aussi que leur intolérance surannée obtient assez peu de crédit. On s'accorde généralement à penser qu'une des facultés les plus nécessaires au critique est d'avoir l'intelligence ouverte à toutes les conceptions des choses, même à celles qui sont les plus éloignées de son idéal personnel ou du goût régnant, de son temps et dans son pays. Cette aptitude à se pénétrer de la pensée des autres, à se mettre à leur place, à entrer, pour ainsi dire, dans leur peau, est, à proprement parler, ce qui le distingue de l'artiste.
Il faut s'entendre. Le critique peut et doit être artiste en un certain sens. N'esl-il pas écrivain lui-môme? Il lui est permis d'être spirituel, piquant, pittoresque. Il ne lui est pas défendu d'avoir de la grâce, de l'élégance, de l'imprévu. Il lui est imposé de formuler ses remarques en bon style. Il ferait beau voir qu'on pût lui reprocher de critiquer en mauvais français ses confrères et lui jeter à
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la face cette invitation ironique : médecin, commence par te guérir toi-même. Je ne vois pas de mal à ce qu'il ait essayé du roman, de la poésie, du théâtre, ne fût-ce que pour en connaître par expérience les difficultés.
Sainte-Beuve, avant de s'en tenir à la critique, avait fait le tour [de bien des choses et ce voyage de circumnavigation parmi les différents genres littéraires l'avait merveilleusement préparé à son rôle futur.
Mais si le critique doit être capable de rêver, d'ébaucher même ce que l'artiste réalise, pas n'est besoin qu'il ait une forte ima, gination créatrice. Je la redouterais plutôt pour lui. Un grand artiste a sa façon propre de voir et de reproduire le monde. Plus il est original, plus il marque profondément ce qu'il fait de son empreinte personnelle. Par malheur plus il a de peine aussi à se défaire provisoirement de sa personnalité, et par suite plus il est impuissant à comprendre et à accepter des conceptions opposées à celles qu'il
incarne dans ses œuvres. Essaie-t-il de juger d'autres écrivains : il écrit des pages brillantes, il a des aperçus lumineux, des clairvoyances singulières, quand il rencontre sur sa route des talents de même nature que le sien ; il pénètre dans leur essence intime plus avant qu'on n'avait fait jusqu'alors, parce que c'est encore lui qu'il retrouve dans de glorieux rivaux ou prédécesseurs. Mais s'agit-il d'hommes ayant de l'art et de la vie une autre idée, doués d'un tempérament contraire au sien : il devient injuste et aveugle; il ne sait plus, il ne peut plus les apprécier à leur valeur. Il étonne par l'étroitesse et la rigueur de ses jugements. On se rappelle comment Lamartine a traité La Fontaine et s'est chargé de démontrer qu'on peut être un grand poète et un piètre critique.
Une image m'aidera à expliquer ma pensée. Je me figure les grands artistes enfermés dans un kiosque qui est séparé du monde environnant par des vitres de toute couleur et