‹ Les Princes De La Jeune CritiqueChapitre 2 sur 15 · PRÉFACE. VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VII

opinions raisonnées et au besoin des mots d'esprit ?

Etant nécessaires, ils sont puissants. Ne sont-ils pas les dispensateurs ordinaires du succès, de la célébrité, et, comme de nos jours la célébrité se monnaie fort bien, de la fortune? Ils vous diront parfois qu'ils ne peuvent rien, qu'ils constatent et ne font pas le destin d'un livre ou d'une pièce. Est-ce de leur part modestie ou rouerie? Je l'ignore; \ en tout cas, ne les croyez pas. Fussent-ils sincères que les flatteries des auteurs et des éditeurs, des acteurs et des directeurs de théâtre leur ôteraient vite l'illusion de leur impuissance. On n'a pas de cour, quand on n'a pas de pouvoir. Ils ne sauraient sans doute métamorphoser une nullité en chefd'œuvre ou réciproquement. Mais, s'ils ne sont pas magiciens, ils ont la prérogative royale de pouvoir faire à leur gré du bien ou du mal. Ils peuvent découvrir un talent inconnu ou méconnu et le signaler à la foule

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moutonnière; ils peuvent aussi tuer un bon ouvrage à coups de railleries ou, pis encore, Tétouffer dans le silence, comme un oiseau sous une cloche où l'on a fait le vide. Ils le pourraient du moins, s'ils n'étaient tous (oui, tous !) parfaitement consciencieux et bien informés, exempts de haine et d'envie, doués d'un flair et d'un jugement infaillibles.

Puisque les critiques sont ainsi de gros personnages dans ce qu'on appelait jadis la république des lettres, peut-être n'était-il pas inutile d'examiner de près ceux d'entre eux dont l'opinion a le plus d'autorité. Le commun des mortels qui, soit habitude, soit nécessité, voit d'abord par leurs yeux, a quelque intérôt, ce me semble, à savoir la couleur des lunettes que porte chacun d'eux. C'est ce que j'ai essayé de déterminer en esquissant ces portraits.

Je n'ai point voulu parler des morts qui appartiennent à l'histoire; je n'ai rien voulu dire ni des patriarches de la critique qui sont

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en possession d'un nom depuis longtemps consacré ni des novices qui ont à peine gagné leurs éperons. J'ai choisi, parmi ceux qui évoluent aux environs de la quarantaine, les heureux que leur talent, la faveur du public, l'endroit même où ils écrivent, ont mis le plus en vue. Il m'eût été facile et doux de grossir cette liste; j'aurais eu grand plaisir à y adjoindre M. Faguet, mon vieux camarade, dont les études sur les maîtres de la littérature française ont été si justement remarquées; j'ai songé avec regret à plusieurs autres que je ne nommerai pas, pour ne pas faire de peine à ceux que je pourrais négliger de nommer, et je supplie humblement tout<îritique influent qui lira ceci de se considérer comme étant du nombre des privilégiés auxquels j'ai souhaité de faire une place. Mais il fallait se borner! J'ai dû restreindre mon choix aux cinq critiques qui m'ont paru les plus capables de représenter les^oûts dominants de ces dix dernières années.

Il me vient à ce propos une appréhension, un peu tardive, hélas! Les critiques sont des êtres redoutables, fort sensibles, dit-on, à la critique des autres. Il doit leur déplaire d'être à leur tour soumis au scalpel d'un analyste : ils ont coutume de faire et non de subir ces opérations-là. Vainement me suis-je efforcé d'avoir la main légère; est-ce que la main de l'opérateur l'est jamais assez au gré des patients? Faute de mieux, je leur demande sincèrement pardon, si la vivisection que j'ai tentée sur eux leur a paru çà et là cruelle, et je les prie de ne pas oublier, le jour où ils au ront à travailler sur autrui, l'impression que prodliit dans la chair le froid de Tacier. Je pourrais leur dire que le fait seul de les avoir piris pour sujets d'étude prouve l'estime où je les tiens ; que ma franchise à leur égard est un hommage à leur caractère, etc., etc. Mais qu'importe au public! Il aimerait mieux savoir d'après quel s principes j'ai jugé ces grands juges de la littérature, et je vais le lui dire en

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