PRÉFACE. XXI
grand livre : « Doit Jules Janin à Amédée Achard, pour article avec encens triple, un excellent compte rendu de son prochain ouvrage. » Quand Amédée Achard publiait quelque chose de nouveau, Villemessant ne manquait pas de rappeler à Jules Janin sa petite dette et, dès que celui-ci s'était exécuté en couvrant son créancier de fleurs de rhétorique, Villemessant ajoutait sur le gros registre : « Article d'Amédée Achard , remboursé intégralement aujourd'hui par Jules Janin. »
Il paraît que ce petit commerce d'admiration mutuelle se faisait avec une régularité parfaite, et qu'il ne fut jamais nécessaire de recourir auministèrede Thuissierpour arracher un paiement arriéré.
Cela se passait il y a quelque quarante ans.
Je veux croire que les choses ont beaucoup changé depuis lors et qu'on ne rencontrerait plus un seul critique suspect de tendresse outrée pour les écrivains qui sont de la même Académie, du même salon, de la même co-
terie, du même journal que lui. Je veux croire qu'on ne trouverait pas davantage des articles inspirés par la rancune contre un compétiteur heureux, par Tenvie contre un rival qui réussit trop bien. La moralité publique a tant fait de progrès ! Si je me trompais cependant, songez combien il est difficile de se défendre de cette partialité mauvaise et masquée et calculez la somme d'efforts que doit faire le critique pour éviter les pièges tendus à sa conscience !
Voici qu'à ces causes d'ordre privé qui peuvent déjà si gravement fausser la vérité, s'ajoutent les divisions politiques, religieuses, littéraires, nationales ! Jo sais des gens pour qui l'homme d'un parti contraire n'existe pas. Ils semblent se dire naïvement : Un tel ne peut pas avoir de talent, puisqu'il ne pense pas comme moi. Quelques-uns de ces écrivains de combat prennent le titre de critiques; ils ne le méritent pas; ils ne sont que des théologiens, des politiciens, des artistes, qui
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s'imaginent faire de la critique, quand ils font de la polémique. A quoi donc reconnaître le vrai critique en pareille occurrence? Hélas ! je crains de paraître réclamer de lui des choses inconciliables, et pourtant je voudrais qu'il pût garder des convictions solides en respectant et comprenant celles d'aulrui, qu'il sût vivre de la vie de son temps et de son pays sans en adopter les engouements et les haines irréfléchies, qu'il osât louer et admirer un adversaire de mérite, même quand il est obligé de le combattre. Cela suppose en lui, je l'avoue, beaucoup d'empire sur ses passions, une rare pondération de caractère, mieux encore, une grande élévation d'âme ; et ce sont là des vertus plus faciles à recommander qu'à pratiquer. Mais vous ai-je dit qu'il fût facile d'être un excellent critique? N'importe! Ce souci constant d'être équitable est la première condition pour conquérir sur les esprits cet ascendant qu'on désigne sous le nom d'autorité et c'est pourquoi j'ai
mis cette droiture à toute épreuve en tête des qualités dont je prétends douer mon personnage imaginaire.
Si j'avais le pouvoir des fées, je lui donnerais ensuite beaucoup de courage. Il en faut plus qu'on ne pense pour dire la vérité. Malheur à rhomme indépendant qui ne s'incline pas devant les idoles divinisées par la foule ou qui essaie de réhabiliter des méconnus exécutés par elle ! Il s'expose à la risée ; il compromet son avenir d'écrivain; il risque de se fermer les grands journaux, humbles serviteurs de l'opinion publique qui la mènent où elle veut aller. Mais c'est peu pour lui de se raidir contre les volontés d'une majorité tyran nique ; bien plus redoutables sont d'au^ 1res ennemis qu'il se crée fatalement : je songe aux auteurs qu'il a piqués ou rudoyés.
Les anciens disaient que les poètes sont une engeance irritable. Mettez : gens de lettres, au lieu de poètes; la chose est tout aussi vraie. Mettez : acteurs ; la chose est plus vraie