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PRÉFACE. XXV

encore. Mettez : actrices ; Tirritabilité pourrait bien être portée au comble. Or quel moyen de ne jamais froisser des vanitéssi chatouilleuses, et de ne pas provoquer en retour quelque bonne volée de bois vert? Jadis cela n'était point une métaphore ; le bâton avait son mot à dire dans les querelles littéraires; c'était Tusage de parler aux épaules des critiques.

Boileau, s'il en faut croire un sonnet fameux, Voltaire et bien d'autres en surent quelque chose. De nos jours les coups de canne et les coups de poing n'ont pas tout à fait cessé de servir d'arguments; mais les coups d'épée et de pistolet, considérés comme plus nobles, sont plus souvent de la partie. Toutefois les coups de langue et les coups de plume sont la vengeance la plus ordinaire et la plus sûre des auteurs exaspérés. Sainte-Beuve avait reproché à Balzac de jeter dans ses romans des descriptions si basses qu'après les avoir lues on sentait le besoin de se laver les mains et de brosser son habit (l'école naturaliste n'avait

pas encore régné sur la France). Que fit Balzac? Il fonda tout exprès une Revue, pour se payer le plaisir de passer, comme il le disait, sa plume au travers du corps du malencontreux critique.

Certes, il est triste et périlleux de s'attirer ainsi Tanimosité d'un illustre écrivain. Mais savez-vous la pire tristesse dont soit menacé le critique? C'est de faire peine à des gens qu'il estime et qu'il aime, c'est de refroidir de vieilles et chères amitiés, c'est de briser ces liens d'affection qui sont comme les fibres mômes du cœur. L'amour- propre est un monstre insatiable d'éloges : l'ami qu'on loue ne se trouve jamais trop loué ; mais la moindre réserve, la moindre malice sont des crimes impardonnables. Faut-il dire avec je ne sais plus qui que le critique ne doit pas avoir d'amis : cruelle condition, supplice véritablement inhumain ! Faut-il répéter après Saint- Réal que la critique écrite ne convient qu'aux morts ? On serait tenté parfois de lui donner

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raison, à voir combien il est malaisé de juger ses contemporains en pleine indépendance.

Paris, la grand'ville, n'est à certains égards qu'un grand village ; c'est du moins un assemblage de petites villes juxtaposées ; j'entends par là, non pas les quatre-vingts quartiers qui la composent, mais les mondes divers qui s'agitent et se coudoient dans sa vaste enceinte. Le monde littéraire est une de ces petites villes dont tous les habitants voisinent et cousinent entre eux. On s'est rencontré un peu partout, aux premières, dans les salons, aux bureaux des journaux, à table. Comment mettre par écrit des choses affligeantes pour des gens aimables avec qui l'on dînera demain? On atténue, on émousse, on dénature son opinion, et par une pente insensible on en vient à distinguer deux vérités, celle qu'on livre au public, celle qu'on garde pour soi et quelques intimes. L'écart entre l'une et l'autre ne laisse pas que d'être considérable. Comparez, si vous êtes curieux de le mesurer, les

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articles que Sainte-Beuve écrivait et signait dans les journaux de Paris avec les jugements anonymes qu'il exportait dans la Revue Suisse. Ai- je besoin après cela de dire plus longuement pourquoi je tiens à doter mon critique idéal de ce courage froid, calme, impassible qui est peut-être le moins commun de tous ?

N'allez pourtant pas vous le représenter replié sur lui-même et toujours hérissé, ayant pour emblème un porc-épic avec la devise du roi Louis XII : Qui s'y frotte s'y pique. Il peut sans doute être forcé d'être sévère. Voltaire reçut un jour d'un perruquier nommé maître André je ne sais quelle horrible élucubration, poème épique ou tragédie ; il lui répondit une grande lettre qui ne contenait que ces mots répétés à satiété :

« Maître André, faites des perruques ; faites des perruques, maître André... » Mais, si l'on est contraint parfois de recourir au fer et au feu, comme un chirurgien, ce n'est que dans des cas très graves et presque désespérés,

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