III. COMTES DE SOISSONS
Eugène-Maurice de Savoie, fils du premier prince de Carignan, fut d’abord destiné à la carrière ecclésiastique, mais' il se Qt relever de ses vœux après la mort do son frère, Joseph-Emmanuel-Jean, et nous le voyons presque aussitôt représenter le duc do Modène pour le mariage de ce dernier avec Laure Marlinozzi, l’une des nièces du cardinal de Mazarin. Peu après il épousa lui-même une autre nièce do Son Eminence, la belle Olympe Mancini, déjà célèbre par l’attachement qu’elle sut inspirer au jeune roi I..ouis XIV et dont Loret disait dans sa Gazette :
Cette Olympe au divin esprit,
Et dont, sur le cœur des monarques,
Le pouvoir peut graver des marques.
Olympe n’avait pas vu sans une certaine envie les brillants mariages de ses cousines, et elle se décida à renoncer aux folles chimères d’une alliance royale pour écouter la demande du jeune prince, auquel fut attribué le titre de comte de Soissons, du chef de sa mère : « Le roi prit son parti de ce mariage, nous raconte l’historien des Nièces de Mazarin, et de si bonne grâce que sa mère, en l’observant, dit à madame de Motteville : — Je disais bien qu’il n’y avait rien à craindre de cette liaison. — Le mariage, en effet, loin de les brouiller, les réconcilia plutôt. Il ne se passa guère de jour que le roi n’allât faire un tour à l’hôtel
de Soissons. La bonne humour d'Olyrape revint apparemment ; tranquille et satisfaite, on peut le croire, du grand état oü elle était parvenue, elle ne visa plus qu’à retenir le prince à ses côtés ; » M. Amédée Renée ajoute même que le comte de Soissons fut profondément mortifié quand Louis XIV devint moins assidu à son hôtel. Eugène-Maurice était doué du plus bienveillant caractère. On le vit provoquer en duel le duo de Navailles pour une question de prééminence entre leurs femmes, — la comtesse de Soissons étant surintendanle de la maison de la reine, — et plus tard renouveler ses complaisances envers le marquis de Vardes, qui avait bien voulu distinguer la comtesse, dont la maison, au jugement de Saint-Simon, était la plus magnifique de Paris. Mais il se trouva mêlé, quoique bien innocent, à toutes les intrigues de sa femme, soit contre mademoiselle de la Vallière, soit contre Madame, à cause du marquis de Vardes, et il fut exilé avec elle dans son gouvernement do Champagne. L’exil dura peu : la comtesse revint à Versailles et y reprit sa grande existence, car elle était restée surintendante malgré sa disgrâce, mais elle n’eut plus la même influence, et trouva dans madame de Montespan une ennemie difficile à combattre. En 1673, elle devint assez brusquement veuve et des bruits d’empoisonnement furent mis en circulation, quoique bien à tort, car le comte était le mari le plus commode et le meilleur qu’elle pût désirer, de plus il l’aimait passionnément. On avait rendu ce bon prince quelque peu ridicule, dit M. Amédée-Renée; on prétendait qu’il s’était fort émerveillé un jour de faire de la prose et que
c’était bien à lui que Molière avait emprunté le mot de M. Jourdain. C’était d’ailleurs un brave militaire et qui avait bien fait ses preuves : entré au service de France, comme capitaine de cavalerie, il se signala fort à la bataille des Dunes sous Turenne, et y culbuta l’infanterie espagnole, à la tête des Suisses dont il était colonel-général. Il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire au couronnement de Charles II et il se battit en duel avec un lord qui avait mal parlé de la France. Il fit ensuite les campagnes do Flandre et do Hollande, et se montra vaillamment au passage du Rhin; quand il mourut, il était en Champagne, en route pour rejoindre Turenne.
De sa femme je ne dirai que quelques mots. Compromise dans les procès d’empoisonnement qui attristèrent alors la cour et par sa liaison avec la Voisin, elle se vit en butte à des poursuites criminelles et crut devoir prendre la fuite, en se retirant d’abord à Bruxelles, ob elle se lia avec le prince de Parme, puis en Allemagne, et enfin à Madrid, ob elle fut accusée d'avoir jeté un sort sür le roi et d’avoir empoisonné la reine. Forcée de quitter sa retraite, elle passa quelques années à errer en Allemagne et mourut obscurément à Bruxelles, en 4704, sans que personne à la cour ait porté son deuil.
Le comte de Soissons eut de son mariage avec Olympe Mancini huit enfants, parmi lesquels le plus célèbre est François-Eugène de Savoie, l’un des plus grands capitaines du siècle dernier.
Né à Paris le 48 octobre 4663, Eugène-François porta d’abord le collet ecclésiastique et il eut trois
abbayes dont deux en Piémont. Son physique semblait justifier la pacifique destination qui lui était donnée : il était fort petit, chétif et même un pou contrefait. L’abbé de Savoie cependant aimait mieux voir défiler un régiment qu’une procession et il demanda à servir : Louvois , implacable ennemi do sa mère, refusa ; Louis XIV répondit en souriant et en appelant dédaigneusement le petit abbé, celui qu’un jour les Etats- Généraux devaient décorer du titre de grand abbé de Hollande. Eugène prit alors son parti; il servit avec quelques gentilshommes le prince do Conti qui s’en allait guerroyer co’ilro les Turcs sur les bords du Danube ; seulement quand ses compagnons reçurent l’ordre de revenir, il refusa seul d’obéir et s’attacha à son cousin, le prince Louis de Bade. Louis XIV, en apprenant cette nouvelle, dit en riant ; « Ne trouvez-vous pas que j’ai fait là une grande perte? » C’était une grande porte on effet, dont il ne se doutait guère..* Il envoyait gaiement à ses ennemis, dit M. Renée, un homme dont l’épée devait mettre à mal sa monarchie ; il leur fournissait un général égal en génie à Turenne, et il confiait ses armées aux La Feuillade et aux Villeroy. Avec un homme de plus, Louis XIV fût mort l’arbitre de l'Europe ; il eût été le grand roi jusqu’à la fin : avec Eugène do moins, la coalition, dont il fut le bras et la tête, n’aurait pas survécu sans doute à Guillaume III. La France a perdu plus d’une province en perdant le petit abbé. »
Le prince Eugène fut nommé feld-maréchal dès 1687 et six ans plus tard feld-marécbal-général. Do 1690 à 1696 il sut gagner au parti des alliés le duc de Savoie;
après ne pas avoir pu empêcher la défaite de Staffarde, il débloqua Coire, et étant entré en Dauphiné, il refusa le bâton de maréchal que lui offrit Louis XIV. En 1697 il alla combattre du côté de l’Orient et gagna, malgré les ordres de l’empereur, la grande bataille de Zenlha qui décida la décadence de l’empire turc : commandant en chef dans la guerre de la succession d’Espagne, il ne quitta pas l’armée jusqu’à la conclusion du traité do Rastadt, tantôt en Italie dont il chassa nos troupes, tantôt dans les Pays-Bas où, avec Malborough, il fut vainqueur à Hochstœdt, Malplaquet et Oudenarde : il fut moins heureux cependant dans les dernières années et fut môme rudement battu par Villars à Denain. Dès que la paix fut conclue de ce côté, le prince Eugène demanda à commander contre les Ottomans et nous le retrouvons presque immédiatement à Péterwardein, à Belgrade : la succession de Pologne, en \ 733, lui fournit une nouvelle occupation, mais sans brillants exploits cette fois, et en 1735 il retourna à Vienne où il mourut au commencement de l'année suivante.
Il est inutile d’ajouter qu’Eugène a été l’un des plus grands hommes de guerre de son temps, sans cependant qu’il ait fait faire de progrès à l’art militaire; c’était un vaillant général, mais un général du moment, obéissant à l’inspiration, sans méthode, sans système et suppléant à ce défaut par une admirable présence d’esprit et un coup-d’œil infaillible. Il aima beaucoup les lettres et les arts, protégea Jean-Baptiste Rousseau et a laissé quelques écrits politiques d’une grande importance pour l’histoire de son temps.
U6 LES BKANCHES COLLATÉRALES
Il avait quatre frères et trois sœurs :
Louis-Thomas de Savoie, l’atué, né en 1659, se maria deux ans après le départ de sa mère, le 12 octobre 1680, d’une manière qui flt grand scandale à la cour : il épousa la fille d’un écuyer du prince deCondé, qui s’appelait Uranie de la Cropte-Beauvais. Saint- Simon, après avoir parlé de la splendide beauté de la nouvelle comtesse de Soissons, écrit : « Elle était belle comme le plus beau jour, brune, avec ces grands traits qu’on peint aux sultanes et à ces beautés romaines, grande, l'air noble et doux : elle surprit à la cour par l’éclat de ses charmes qui firent pardonner presque au comte de Soissons ; » puis il ajoute ; « Elle était si bâtarde que M. le Prince, sachant son père à l’extrémité, à qui on allait porter les sacrements, monta à sa chambre, dans l’hôtel deCondé, pour le presser d’épouser sa mère; il eut beau dire, et avec autorité et avec prières, et lui représenter l’état où, faute de ce mariage, il laissait une aussi belle créature que la fille qu’il avait eue, Beauvais fut inexorable, maintint qu’il n’avait jamais promis mariage à cette créature et qu’il ne l’épouserait point : il mourul ainsi. » Mais si la cour pardonna presque, la princesse de Carignan, — mademoiselle de Bourbon-Soissons — ne fit pas de même et elle déshérita son petit-fils ; la comtesse de Soissons le déshérita pareillement, et l’on croit que Louis XIV ne fut pas aussi rigoureux parce qu’il avait aimé cette belle jeune fille ; quoiqu’il eût été repoussé par elle, il constitua à ce couple amoureux une pension de 20,000 livres, mais la cour n’imita pas l’exemple du grand roi : Saint-Simon se montre impitoyable; madame de Sévi-
gné môme est peu bienveillante, et le pauvre comte, se voyant sans avenir dans sa carrière militaire, essaya de tous les moyens pour vaincre le mauvais vouloir de Louvois et finit par entrer au service de l’empereur oîi il fut tué presque aussitôt au siège de Landau, ü laissa une fille. Victoire, héritière de son oncle le prince Eugène et femme du prince de Saxe-HHdbourghausen, et trois fils dont deux moururent sans alliance en 1712 et 1720 ; Eugène, chevalier do Soissons, capitaine au régiment du prince Eugène (cavalerie), et Maurice. Leur aîné, Thomas Emmanuel-Amédée de Savoie, comte de Soissons, chevalier de la Toison d’Or, général de bataille et colonel d’un régiment de cuirassiers pour l’empereur, épousa le 23 octobre 1713 Thérèse-Anne-Félicité, fille du prince de Lichtenstein, dont il eut un fils, Eugène de Savoie, comte de Soissons, major-général des armées impériales, mort en 1734, ayant été fiancé à Marie-Thérèse-Françoiso Cibo, fille aînée et principale héritière du dernier duc de Massa, prince de Carrara.
De nos jours la famille de la Gropte de Chanterac s’est vivement émue des détails fournis par Saint-Simon au sujet de la naissance de celle des comtesses de Soissons qui appartenait à leur maison, et elle y a répondu victorieusement en produisant le contrat do mariage des père et mère de la princesse et celui de la princesse elle-même où elle est pareillement dénommée fille « de défunt haut et puissant seigneur messire François-Paul de la Gropte, chevalier, seigneur de Beauvais et autres lieux, et de haute et puissante dame Charlotte-Marie Martel, son épouse ; » celle-ci, que
>. t.'Hh
Saint-Simon traite de créature, était d’une très-ancienne famille de l’Angoumois, et petite-fille de Anne de Pons, dame de Marennes, du chef du laquelle elle possédait ce domaine ; elie-méme elle avait été fille d’honneur de la duchesse d'Orléans qui dit dans ses mémoires : « J’avais une fille d’honneur nommée Beauvais ; c’était une fort honnête personne. Le roi en devint très-amoureux, mais elle tint bon ; alors il se tourna vers Fontanges qui était charmante aussi, mais sans esprit. »
Le frère puîné de ce pauvre comte de Soissons s’appelait Philippe, et la Palatine en trace ce maussade portrait : « C’était un grand fou qui est mort de la petite vérole à Paris ; il était tout blond, laid de visage ; il avait mauvaise grâce et toujours un air égaré; avec un nez d’épervier, il avait une grande bouche, des joues creuses ; je le trouvais presque en tous points semblable à son frère aîné. Il fut capitaine de cavalerie au service de France. »
Le troisième frère du prince Eugène, le chevalier de Savoie, mourut jeune, des suites d’une chute de cheval. Le dernier, dit le chevalier de Soissons, ne fut célèbre que par l'esclandre de son duel avec le baron de Banier. Il était devenu éperdûment amoureux de .sa tante, Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, alors établie à Londres oU elle s’abandonnait à sa passion pour le jeu, tout en ne négligeant pas les hommages qu'elle recevait encore, malgré ses quarante ans bien sonnés. Philippe de Savoie vint en Angleterre, fut malheureusement reçu chez elle et respira l’air contagieux de la maison. Transporté de jalousie contre l’un
des plus assidus visiteurs et, il faut le dire, des plus heureux, le baron de Banier, fils du fameux' général qui servait sous Gustave-Adolphe, il le provoqua et le frappa mortellement. « Je ne croyais pas, écrivit à ce propos la marquise de Sévigné, que les yeux d’une grand’mère pussent faire encore de tels ravages ! » Le prince fut arrêté et on lui fit son procès : quant à la duchesse elle voulut se retirer dans un couvent, témoigna le plus grand désespoir, mais cela passa assez vite, et elle resta, à la grande joie de son fidèle Saint- Evremond dont ce départ eût beaucoup dérangé la vie (1).
(I) Quelques détails iie seront pas déplacés ici, j’imagine, au sujet de l’IiAtel de Soissons qui fut é Paris, pendant un assez grand nombre d’années, le rendez-vous des beaux esprits. Il était situé sur l’emplacemeut occupé aujourd'hui parla balle aux blés, c’est-h-dire sur tout le terrain compris entre les rues Coquillière, de Grenelle, des Deux-Ecus et du Four-Saint-Hunuré.
Cet hôtel remontait au xiii* siècle et avait été b&li par les seigneurs de Kesle : la reine Blanche de Castille ; rémda longtemps, puis il appartint à Jean de Luxembourg, roi de Bohème, et en 1354, le roi Jean l’offrit à Amédée VI, comte de Savoie : Charles VI le racheta en 1388 et le donna au duc d’Orléans dont il prit alors le nom. Catherine de Médicis fit complètement reconstruire l’hôtel par son architecte Jean Bullant : ce fut alors un véritable palais dont Sauvai nous a conservé la description détaillée La reine légua & sa petite-fille, Christine de Lorraine, cette magnifique habitatiou que Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, acheta ensuite. A la mort de celle princesse que le comte de Soissons aima pasmonnément, il acheta l’hôtel pour cent mille livres, et sa fille le porta ensuite en dot an prince Thomas de Carignan ; Eugène-Maurice, comte de Soissons en hérita, et c’est là que le prince Eugène naquit le 18 octobre 1863.
Sous la Régence, l'hôtel appartenait au prince Victor-Amédée de Carignan et il en loua les jardins à Law pour l’installation de sa bourse, repoussée de la place Vendôme par le chancelier ; il ; fit construire cent trente-sept baraques qu’il louait S,S00 livres par mois. Malgré ces énormes bénéfices, le prince étant mort insolvable, ses créanciers obtinrent la permission de faire démolir l’hôtel pour en vendre les matériaux, puis en 1751 la ville de Paris acquit les terrains pour deux millions et on y construisit presqu’aussitôt la halle actuelle. On y voit la colonne construite par Bullant, destinée, croit-on, à servir d’observatoire à Catherine de Médicis et que Petit de Bachaumont parvint à sauver de la destruction.
Les trois sœurs du prince Eugène, mesdemoiselles do Soissons, de Carignan et de Dreux, moururent toutes trois sans alliances.