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DE LA FAMILLE IMPÉRIALE

Les familles nouvelles que les hasards d'une révolution placent à la tête d'un pays, ne peuvent prétendre à posséder la culture d'esprit, les raffinements de sentiments et d'idées, qui se sont montrés chez les membres des dynasties vieilles de plusieurs siècles. Le parvenu se retrouve chez le soldat de fortune qui s'est assis sur un trône; son entourage n'est point façonné aux habitudes des anciennes cours, à la distinction des manières qui faisaient la force d'un autre régime.

Il arrive pourtant bien vite qu'un

nouveau gouvernement veut imiter les traditions de ceux auxquels il succède; un empereur doit, comme un roi, avoir souci des choses qui font l'honneur d'une nation, et prouver qu'il sait se laisser entraîner par la passion du beau.

Lorsque Bonaparte, entouré de tout l'éclat de la gloire, fut nommé premier consul, lorsqu'il forma la cour des Tuileries, il ne s'était guère préoccupé, de lui-même, des productions de l'art. Mais Joséphine de Beauharnais lui avait communiqué cette teinte aimable de tout, ces connaissances utiles, bien que légères, qu'elle avait puisées dans la fréquentation de l'ancienne société.

Joséphine avait étudié le dessin ; sa nature vive de créole s'était portée un peu vers la littérature, un peu vers les arts. Il lui était facile d'engager Bonaparte à appeler autour de lui les illustrations de tout genre, et elle savait lui former une

glorieuse escorte d'artistes et d'écrivains.

Les sœurs de Bonaparte prenaient aussi intérêt à la peinture. En 1800 avait eu lieu une exposition vraiment retentissante. David venait de peindre V Enlèvement des Sabines; à côté de lui Guérin, Gérard,, Girodet excitaient l'admiration du public. Caroline était allée commander son portrait à Gérard; et celui-ci avait ainsi acquis un titre de plus à la faveur du Premier Consul.

Quant à Joséphine, elle aimait d'une façon un peu éclectique le talent des artistes dont les œuvres obtenaient la vogue. Elle appréciait lsabey; elle estimait aussi le peintre de rieurs Redouté, qui vint plus d'une fois travailler à la Malmaison.

Elle avait inculqué ses goûts à sa fille Hortense; celle-ci s'était passionnée à la fois pour la musique et pour le dessin. Elle avait appris

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à dessiner auprès de madame Gampan, dont elle avait été l'élève. Isabey avait été son professeur, dans le pensionnat de l'ancienne lectrice de Marie-Antoinette. Le compositeur Alvimare, qui s'adonnait à la culture de plusieurs arts différents, lui avait enseigné la musique; elle s'était mise à composer et à improviser des morceaux.

Hortense de Beauharnais, en qualité de femme artiste, s'exerçait à faire du paysage et des fleurs.

Elle avait son cabinet de travail aux Tuileries, dans le petit appartement qu'elle occupait à côté de celui de sa mère. Suivant la duchesse d'Abrantès, ce cabinet était juste assez grand pour permettre de supporter l'odeur de la peinture à l'huile. C'est là qu'Hortense avait commencé le portrait de son frère Eugène, portrait que tout le monde avait trouvé fort ressemblant.

Comme elle était en train de l'achever, le feu prit dans le voisinage

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de l'appartement; elle n'eut que le temps de se sauver et d'abandonner son travail. L'incendie n'épargna pas ce portrait, qui fut presque totalement détruit.

C'est avec une véritable ardeur qu'Hortense, jeune fille, se livrait à la peinture et au dessin. Un jour, à la Malmaison, elle était en retard pour le dîner, et continuait à travailler dans sa chambre, tandis que Le premier Consul était déjà à table.

Joséphine alla, pour en finir, appeler sa fille dans son appartement. La voyant occupée à terminer un dessin, elle lui demanda si elle avait l'intention de devenir une artiste gagnant son pain, avec son talent.

Hortense, tout en déposant son crayon, répondit à sa mère, d'un air sérieux : « A l'époque où nous sommes, qui sait si cela n'arrivera jamais? »

Elle épousa Louis Bonaparte, en 1 800 *, elle était alors à s'en rapporter de nouveau à la duchesse d'A-

brantès, « une jeune fille assez jolie, sans avoir pourtant une beauté positive. Elle était fraîche comme une fleur, avait les plus beaux cheveux blonds du monde, et une tournure gracieuse. » Hortense unissait la nonchalance créole à la vivacité française; elle était ronde et menue, tout en ayant la taille svelte.

A côté de ces qualités physiques, elle avait ses talents. « Sa charmante manière de dessiner, dit madame d'Abrantès, l'harmonie de ses chants improvisés, son talent remarquable pour jouer lacomédie, une instruction soignée, voilà ce qu'on trouvait dans Hortense de Beauharnais, à l'époque de son mariage. »

Napoléon encourageait les goûts artistiques de sa belle-tille, devenue alors sa belle-sœur, et il en tirait même parti. Il lui faisait visiter l'établissement d'Ecouen, dirigé par madame Campan*, Hortense Bonaparte entrait dans l'atelier de dessin,

regardait les modèles et examinait les copies, qu'elle jugeait satisfaisantes. Madame Campan, enchantée de la bienveillance de son ancienne élève, gardait le souvenir de ces inspections, et constatait qu'elle parlait de l'art du dessin, comme aurait pu faire un professeur (l).

En l'année 1 8 1 3 , terrible année pour l'Empereur, celui-ci utilisa encore le talent de la reine Hortense. Il avait ordonné qu'il y eut des bals; Hortense arrangea des quadrilles costumés, pour lesquels elle dessina les travestissements en même temps qu'elle composait la musique.

Associant dans son esprit deux arts différents , Hortense avait eu l'idée ingénieuse d'exécuter des dessins qui devaient servir d'illustration à une romance. On lui doit l'invention des encadrements, des vignettes ou des sujets qui ont été

(i) Madame Campan. Lettres de deux jeunes amies sur la maison d'Ecouen.

placés en tête des morceaux de mu.

sique. Cette idée, émise par elle, a obtenu un certain succès.

La reine Hortense a peint plusieurs tableaux, dans le style du temps, ce qui est tout dire. Elle avait l'imagination romantique, à employer ce mot dans le sens qu'il possédait à l'époque où madame de Staël écrivait. Son esprit rêvait de vieux manoirs en ruines, de cloîtres gothiques, de paladins s'embarquant pour les Croisades, de jeunes héros mourant pour l'amour de leurs belles. Ses œuvres musicales et ses peintures témoignent des mêmes préoccupations. Les unes et les autres sont aujourd'hui aussi démodées que peuvent l'être des productions du premier Empire. Il s'en échappe une sentimentalité vague, un écho alangui et pâmé, qui nous reporte aux temps où régnait la plaintive poésie d'Ossian.

Ces compositions, musique et dessins, ont été réunies en un recueil,

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en Angleterre et reproduites plus tard, sous ce titre : Album ar~ tistique de la reine Hortense (i).

A la première page , comme en tête, vous y retrouvez, dans une gravure allégorique, la reine Hortense elle-même, portant sur le front une couronne derrière laquelle flotte un long voile. Elle tient à la main une lyre ; sa palette et ses pinceaux sont posés près d'elle ; un génie agite un tambourin, un autre s'envole en secouant un flambeau. La physionomie de la reine indique une beauté régulière et imposante, un peu sérieuse. On s'imagine la fille de Joséphine, drapée à la grecque ; c'était une figure noble, élégante et intelligente ; telle on la retrouve au reste dans les portraits d'Isabey, de Girodet ou du baron Gérard.

Dans son hôtel de la rue Cerutti, dans son château de Saint-Leu,

(i) Heugel éditeur.

la reine Hortense faisait souvent feuilleter à ses invités des albums couverts de croquis, puis elle prenait sa harpe et répétait une tendre et mélancolique romance. Elle n'eut guère le temps de s'occuper de peinture, pendant sa royauté éphémère de Hollande, mais à Paris, elle eut tout le loisir nécessaire pour varier ses inspirations.

A la chute de l'empire, les arts redevinrent, pour la reine Hortense, un moyen de distraire sa solitude. En 1 8 1 5 , elle se réfugia à la hâte en Suisse où elle devait se fixer plus tard ; mais la Suisse n'était pas encore une retraite sûre pour la belle-fille de Napoléon Ier. La reine Hortense, trop confiante, s'était déjà mise à dessiner. Elle se trouvait un matin, sur les bords du lac de Morat et voulut crayonner un effet de neige. Au bout d'un instant, elle se vit bel et bien cernée par une douzaine de personnages en grands manteaux, qui lui de-

mandèrent si elle n'était pas la duchesse de Saint-Leu. C'étaient les gendarmes du canton de Fribourg; elle avait omis de se munir d'an sauf-conduit et elle fut ramenée prisonnière à l'auberge, jusqu'à ce que sa situation fût régularisée. Le croquis de la reine Hortense avait été interrompu, mais ce n'était qu'un contre-temps. La duchesse de Saint- Leu put reprendre ses pinceaux et consacrer bien des journées à la peinture, dans son château d'Arenemberg.

La première femme de Napoléon Ier l'avait initié au sentiment de l'art; la seconde, l'impératrice Marie-Louise, devait apporter aux Tuileries l'exercice régulier de la peinture et du dessin. Marie- Louise avait obéi à des habitudes qui se transmettaient régulièrement dans la maison d'Autriche, de princesse en princesse, depuis le règne de Marie-Thérèse. Plusieurs des filles de celle-ci, on le verra plus

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loin, ont été d'habiles artistes. La mère de M a rie- Louise elle-même, qui portait aussi le nom de Marie- Thérèse, infante des Deux-Siciles et fille de la reine Caroline, s'était adonnée à la culture des arts. Nous avons un portrait du peintre autrichien, Kreutzinger, qui la représente, tenant un porte-crayon à la main, debout devant une haute table où sont posés des dessins commencés.

L'éducation de Marie-Louise, si Ton s'en rapporte à son historien, le baron Meneval, avait été très soignée, tout en étant celle que devait recevoir une jeune archiduchesse. Les princesses autrichiennes étaient, au reste, élevées suivant les mêmes règles; elles vivaient à l'intérieur du palais, sous les yeux de leurs parents, jusqu'au jour de leur mariage ; leurs femmes et leurs domestiques les entouraient ; elles étaient tenues à l'écart des plaisirs bruyants et des mauvais exemples

de la cour. Les livres qu'elles devaient lire étaient examinés avec soin et l'on en avait détaché les pages dangereuses. Les distractions qu'on leur permettait devaient toujours être innocentes ; on formait leur esprit à l'aide d'un enseignement qui n'était pas exempt d'une certaine sévérité (i).

Marie-Louise connaissait plusieurs langues ; elle avait même appris le latin, langue familière aux Hongrois. La peinture et le dessin avaient tenu une assez large place dans son éducation ; les modèles qu'on lui faisait copier étaient choisis naturellement, comme les livres qu'on lui laissait lire, et aucun sujet trop hardi ne venait déranger les sages idées de la maison d'Autriche.

Les progrès de Marie-Louise dans les arts furent rapides ; elle peignait à l'huile, avec beaucoup de

(i) Napoléon et Marie-Louise, souvenirs historiques, par le baron Meneval. Tome I, chap. I«r

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facilité. Elle se plaisait à la peinture, comme à une distraction de jeune fille. Elle montrait ses croquis à sa mère et à ses amis ; elle écrivait à la comtesse de Colloredo :

« Chère Victoire, je t'envoie les dessins que je t'ai promis et une petite peinture de moi. « La jeune princesse écrivait dans une autre lettre : « Mes oncles, qui sont d'excellents peintres et mon maître m'ont tellement tourmentée que j'ai dû prendre la résolution de peindre à l'huile. J'y ai tout de suite pris goût. Je peins un paysage bien triste, et qui me plaît pour cette raison. »

A côté de ce paysage si triste, elle se met à exécuter un immense tableau, qui représente sainte Barbe debout, et elle essaie le portrait du comte Edling. Voici l'opinion de Marie-Louise, sur ce personnage de la cour Viennoise : « Le comte Edling n'est pas beau, mais c'est justement dans le laid qu'on peut

ni

étudier l'art de la peinture ! » Cette appréciation répond-elle à une gaminerie d'esprit, est-ce un jugement indépendant et audacieux, tel qu'en émettent tous les artistes ?

Quoi qu'il en soit, cette opinion ne manquera pas de faire sourire, si l'on songe à l'âge qu'avait la princesse, quand elle écrivait ces lignes.

Quelques années auparavant, elle s'amusait avec ses frères à ranger en ligne de petites statuettes en bois ou en cire, figurant l'armée française. En tête s'avançait Napoléon ; la jeune famille faisait pleuvoir ses coups sur la figurine qui représentait le vainqueur de la maison d'Autriche.

Marie-Louise avait commencé, vers 1809, à concevoir une crainte vague; cette crainte ne fit que s'accroître, quand le divorce de Napoléonfut déclaré. Dans son âme molle et indécise, elle était envahie par des pressentimentsqui la troublaient ; elle se voyait sacrifiée peut-être à la raison

d'état. L'ambition d'une auguste alliance, la jeunesse de l'archiduchesse, la grâce de ses dix-huit ans, la beauté de sa taille, la fraîcheur éblouissante de son teint, tout séduisit Napoléon. Le mariage fut célébré en 1 8 10, et la nouvelle impératrice oublia la haine qu'elle avait conçue contre l'homme extraordinaire qui tenait en ses mains les destinées de l'Europe.

Avant de partir pour Paris, elle s'inquiétait par moments, à Vienne, de la façon dont elle poursuivrait ses essais artistiques. Pendant les fêtes du mariage, elle demandait à l'ambassadeur de France, si le musée Napoléon, c'est le nom que portait alors le musée du Louvre, était assez rapproché desTuileries, pourqu'elle pût y aller fréquemment étudier les antiques et les grandes œuvres qui s'y trouvaient réunies.

A son arrivée en France, Marie- Louise continua à se livrer à des travaux qui lui offraient un utile dé-

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lassement, pendant que Napoléon Ier courait leschamps de bataille. Celuici lui avait donné pour maître Prudhon que la faveur de Joséphine avait déjà attiré à la Cour. Prudhon ne figurait pas sur la liste des candidats qui avait été dressée pour répondre aux désirs exprimés par l'Empereur. Napoléon rejeta cette liste et nomma Prudhon de sa propre autorité. On a raconté que le peintre fut fort étonné de recevoir son brevet; il courut en toute hâte acheter un chapeau et un habit à la française pour donner la première leçon à l'impératrice. Les Goncourt, dans la belle étude qu'ils ont consacrée à Prudhon, déclarent avoir vu un curieux souvenir de ces leçons :

« C'est, disent-ils, un pastel copié par Marie-Louise d'après une Vierge du Guide, où le corrigé du maître perce partout, sous les lourdeurs, les tremblements et les maladresses de cette main d'impératrice jouant à la peinture. »

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On n'a guère envie de croire par trop à des compositions originales exécutées par Marie- Louise ; elle peignit surtout des copies. Elle se trouva bientôt obligée de renoncer à la peinture « parce que l'odeur de Thuile et des couleurs l'incommodait. » C'est le motif que donne le baron Meneval, dans ses Souvenirs; cette détermination ne semble pas la preuve d'une vocation bien sincère ni bien profonde.

On demandait un jour à Prudhon : « Etes-vous content de votre royale élève? » — C'est une bonne personne, répondit le maître. - Et ses progrès? — Oh! ses progrès laissent à désirer. Sa Majesté croit que le dessin lui salit les doigts, et elle ne touche guère à ses crayons.

— Alors que fait-elle pendant vos leçons? — Elle dort, soupira Prudhon.

Il n'est peut-être pas juste d'admettre que Prudhon ait prononcé ce dernier mot. Mais cette autre ob-

servation que l'impératrice avait peur de salir ses doigts en dessinant, peut paraître authentique, si on la rapproche des réflexions que nous devons au baron Meneval.

Les dames d'honneur que l'empereur avait choisies et qui faisaient auprès de Marie-Louise le même service que les aides de camp auprès de lui, pour employer une expression du baron Meneval, assistaient constamment à ses leçons et se tenaient prêtes à recevoir ses ordres.

Elles s'empressaient de mettre à sa disposition les objets dont elle avait besoin ou qui pouvaient lui manquer dans son atelier.

Isabey vint aussi donner de précieux conseils à l'impératrice, et Ton sait qu'il l'aida à peindre un portrait du roi de Rome, qu'on a vu longtemps chez Barthélémy de Las Cases. Quant à l'influence de Prudhon, on peut la trouver nettement marquée, dans une peinture de Marie-Louise, que possède le

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musée de Besançon. Cette peinture est intitulée V Innocence et représente une jeune fille, a la chevelure blonde et aux yeux bleus, qui presse une colombe sur son sein. L'impératrice avait peint ce tableau en 1810; elle le donna , en même temps qu'un appuie-main dont elle se servait, à l'intendant de ses finances, Ballouhey. Celui-ci a légué au musée de Besançon ces deux objets à la fois.

En 18 14, pendant le séjour de Napoléon à l'île d'Elbe, Marie- Louise qui avait négligé le dessin, depuis son départ de France, profita de la présence d'Isabey à Vienne, pour se remettre au travail sous sa direction. Isabey faisait le portrait des souverains réunis au Congrès de Vienne, œuvre pénible pour un artiste français et qu'Isabey aurait pu, évidemment, se passer d'entreprendre. L'artiste se dérobait chaque semaine à ses travaux, pendant quelques heures, pour venir re-

dresser les essais de l'impératrice et lui donner d'utiles indications.

Marie-Louise aimait le talent et l'humeur enjouée de cet habile et spirituel dessinateur. Lorsque le Congrès lui eut attribué le duché de Parme, mesquine compensation accordée à la princesse autrichienne, après la couronne impériale qu'elle avait perdue, elle eut la fantaisie d'emmener Isabey avec elle. Simple caprice qui ne devait pas rencontrer l'assentiment du peintre, trop connu à ce moment pour aller ensevelir son talent dans une petite cour italienne. Isabey ne songeait qu'à retourner à Paris. Lorsque Marie- Louise lui parla de son projet, il éleva des prétentions qui lui parurent exorbitantes. C'était préparer un refus; l'impératrice n'était plus d'ailleurs assez riche ni assez grande souveraine pour accéder aux demandes de l'artiste et le satisfaire comme elle l'aurait désiré.

Tandis que les membres de la fa-

mille Bonaparte vivaient en exil, une autre princesse, Charlotte, fille de Joseph, s'exerçait au dessin et à la lithographie. A ce moment^ la lithographie était à la mode et toute une pléiade d'artistes, Géricault, Vernet, Devéria ne dédaignaient pas de s'y essayer.

Charlotte Bonaparte avait épousé son cousin Napoléon, fils aîné de la reine Hortense, qui s'était établi à Rome avec son frère Louis, plus tard Napoléon III. Le prince Napoléon éprouvait une égale inclination pour les lettres, les sciences et les arts. Il s'occupait de projets industriels, il étudiait la mécanique, il dessinait pour se distraire de ses autres travaux; sa mère, avait été naturellement son professeur de dessin. Il avait recherché la société des artistes et avait eu occasion de connaître Léopold Robert, qui habitait l'Italie. Le prince se lia avec l'artiste et celui-ci apporta sa collaboration à des paysages lavés, à l'en-

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cre de Chine et à la sépia, que le prince composait et auxquels Léopold Robert ajoutait des figures ; la princesse Charlotte exécutait ensuite la lithographie. Une douzaine de ces planches imprimées à Rome, sont signées : Napoléon, inv. ; i?obert,jig.; Charlotte, lith. Les motifs traités par le prince sont empruntés à l'Italie, aux environs de Naples ou à la campagne romaine, mais l'imagination y domine; on ne pourrait dire qu'il s'y trouve aucune étude prise sur nature. Parmi les figures exécutées par Léopold Robert, on remarque des moines, des pâtres, des paysans; ces personnages viennent animer un pli de terrain, une ouverture béante entre des rochers ou le rebord d'un petit bois de sapins. Charlotte a eu la patience de crayonner ces sujets sur la pierre, aidée sans doute dans ses efforts par le peintre.

Ces compositions étaient terminées, lorsque l'insurrection des Ro-

magnes éclata ; le prince Napoléon, entraîné par son frère Louis, alla rejoindre les insurgés. Il fut atteint d'une fièvre violente qui l'emporta en quelques jours, Léopold Robert revint travailler avec la princesse; il peignit pour elle un portrait de son mari, d'après de petites miniatures; il continua à lui donner de précieux conseils, à guider sa main dans de nouvelles esquisses. Charlotte Bonaparte s'essayait à faire des portraits; elle nous a laissé une fort belle effigie de la mère de Napoléon Ier, gravée sous ce titre: Portrait de madame Mère, Napoleonis mater, et signée Charlotte Napoléon del. Româ i835. C'est la meilleure œuvre de cette princesse; madame Letitia, le dos appuyé sur un coussin, nous apparaît dans ce portrait avec une physionomie singulièrement expressive ; c'est bien la mère de Napoléon Ier.

Léopold Robert continuait à être pour la princesse un maître et un

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ami. La princesse était simple et accueillante ; depuis qu'elle portait le deuil, elle vivait avec sa mère, sans rechercher d'autre société.

Charlotte, sans être belle, avait une grâce qui la rendait bientôt très sympathique. Le visage était un peu maigre, le nez effilé; elle avait de beaux yeux, l'air doux et modeste.

Le peintre ne sut pas se tenir dan le rôle qui lui était assigné ; a force de voir la princesse sur un pied d'intimité, il conçut pour elle une funeste passion.

Les âmes d'artistes sont sujettes à de fatales erreurs. L'intérêt excité par les malheurs de Charlotte Bonaparte, avait fait naître ce sentiment déraisonnable, cette folie que Léopold Robert chercha vainement à guérir.

Léopold Robert était homme de principes; il avait même des convictions religieuses, chose rare chez un peintre, et sur ce point, on le sait par une lettre de la princesse

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elle-même, Charlotte Bonaparte ne partageait pas ses croyances. Il n'était pas capable de se jeter aux pieds de la princesse à la façon d'un héros de drame romantique. Il aima mieux se taire, combattre sa passion et rester fidèle à son devoir d'ami. Sa passionne fit qu'empirer, et cet amour absurde le poussa, hélas! au suicide. Il avait porté la peine d'avoir approché d'une princesse et d'avoir joué avec elle à une sorte de collaboration.

On se demandera quelle fut l'attitude de la princesse en apprenant ce malheur. Devait-ii y avoir dans ce suicide une révélation pour elle?

Elle fut profondément émue de cet événement terrible dont elle ne pouvait comprendre qu'imparfaitement la cause. On a publié une lettre qu'elle écrivit au frère du peintre, Aurèle Robert, lettre qu'on peut relire dans le livre consacré à Léopold Robert, par M. Feuillet de Gonches.

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« Je ne puis tarder à venir vous dire, monsieur, tout ce que j'ai éprouvé.de douleur... A mon départ de Florence, cette fatale nouvelle y était connue, mais on me l'avait cachée, sentant tout le mal qu'elle me faisait... Pour lui, j'ai retrouvé bien des larmes. Je le connaissais trop pour ne pas lui avoir voué un attachement bien véritable, et celui qu'il me portait aussi, j'y comptais bien, je vous assure. Il y a déjà bien des années que mon mari et moi, nous fûmes tous deux dans votre atelier pour la première fois; et à l'admiration que nous avions pour son talent s'étaient jointes une estime et une affection bien véritable. »

Cette lettre est simple et touchante; elle est tout à l'honneur de la princesse. Elle traitait Léopold Robert comme un ami intime, et son souvenir était associé à celui de son mari, de son « pauvre Napoléon »

comme elle disait, plus loin, dans la même lettre. Charlotte ne cessa

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pas de se montrer indulgente pour la mémoire de Léopold Robert.

Elle connaissait son caractère, son humeur mélancolique, son goût pour la solitude ; elle avait été frappée plus d'une fois, dans ses rapports avec lui, de la tournure un peu sombre de son esprit.

Parmi les princesses de la famille Bonaparte, qui se sont vouées au culte des arts, s'écartant volontairement des luttes et du bruit de la politique et se réfugiant dans une atmosphère paisible, aucune n'est plus connue aujourd'hui que la princesse Mathilde. La Princesse, comme on l'appelait dans ce groupe littéraire où se rencontraient Edmond et Jules de Goncourt, Théophile Gautier, Sainte-Beuve et Renan, avait, à côté du monde officiel de l'Empire, un salon indépendant, une petite chapelle, pour employer une expression qui lui a été appliquée. Dans le salon de la princesse Mathilde, la politique

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n'était point admise; la littérature et l'art s'y tenaient au premier plan; les écrivains qui y venaient donnaient le ton à la conversation.

Comme artiste, la princesse Mathilde a exposé à nos salons, de 1859 a 1866; une de ses œuvres a eu longtemps les honneurs du musée du Luxembourg. La revue Y Artiste a reproduit quelques-unes de ses compositions. On se rappelle les vers que, Théophile Gautier a consacrés, dans les Emaux et Camées, à une aquarelle de la princesse, la Femme Fellah, qui appartient aujourd'hui au musée de Nantes.

Caprice d'un pinceau fantasque Et d'un impérial loisir, Votre fellah, sphinx qui se masque, Propose une énigme au désir.

C'est une mode bien austère, Que ce masque et cet habit long ; Elle intrigue par son mystère Tous les Œdipes du salon...

La princesse Mathilde a commencé à peindre de très bonne

heure; vers dix ans elle copiait des tableaux de l'Ecole italienne, dans la galerie de Florence.

Elle s'est donnée comme élève d'Eugène Giraud, qui lui inspira le goût de quelques grands maîtres et qui ne la détourna pas de son amour pour l'Espagne et l'Orient. Son éducation italienne l'avait prédisposée à aimer les régions lumineuses et exotiques.

Au salon de 185g, où la princesse Mathilde est exposante pour la première fois, la mention suivante figure sur le livret :

S.A. Madame la princesse Mathilde

Elève de M. Eugène Giraud

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