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DEUXIÈME PARTIE GÉOGRAPHIE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

L'Empire Allemand (Deutsches Ueich) occupe la partie septentrionale de l'Europe centrale. Il est borné au nord, par la mer du Nord, le Danemark, la mer Baltique; à l'est, par la Russie; au sud, par l'Autriche et la Suisse; à l'ouest, parla France, le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas. Il s'étend sur la plaine de l'Allemagne du Nord tout entière, puis sur la partie occidentale des hauteurs de la Moyenne Europe, laissant la Bohème à l'Autriche; au delà du plateau bavarois, il atteint les avant-monts des Alpes; au delà du Rhin, il partage les Vosges avec la France, et le Massif schisteux rhénan avec la Belgique. Ses points extrêmes sont sous les 47" 20' et 560 de latitude septentrionale, les 5" 20' et 20» 20' de longitude orientale de Paris.

La superficie, 540.743 kilomètres carrés, est un peu supérieure à celle de la France (4.279 kilomètres carres de plus, soit l'étendue d'un des plus petits départements français).

Géographie politique.

Populations. — Si la superficie de l'Allemagne est sensiblement la même que celle de la France, la population est beaucoup plus considérable. Au recensement de 1905, elle s'élevait à 60.658 habitants, ce qui correspondait à 112 habitants par kilomètre carré. La répartition en est fort inégale. La plaine sablonneuse, en général inlertile et peu industrielle, est peu habitée : le Mecklembourg-Strelitz n"a que 55 habitants par kilomètre carré, tandis que les régions agricoles et industrielles de la Saxe en comptent 280 (585 dans le cercle do Chemnitz) et la Westphalie industrielle, autour de Dusseldorf, jusqu'à 475.

L'accroissement de la population est rapide, par l'excédent des

naissances sur les décès. Elle a {dIus que doublé en quatre-vingts ans, car elle ne s'élevait, en d816, qu'à 25 millions environ. Les naissances dépassent les décès déplus del. 200. 000 en moyenne tous les ans, ce qui correspond à une augmentation de 1 à 1.50 pour cent par an, une des plus considérables que l'on ait constatées en Europe. Les villes surtout ont profité de cet accroissement, et l'Allemagne tend de plus en plus à devenir un pays urbain. 54.0 pour 100, scàt plus de la moitié des Allemands, habitent dans des villes de plus de 2.000 âmes, près du tiers (28.8 pour 100) dans les cités supérieures à 20.000 habitants. L'afflux des populations rurales dans les villes est un phénomène très récent en Allemagne, conséquence de la naissance et des progrès de l'industrie. Les grandes villes sont modernes : en 1840, l'Allemagne n'avait que deux villes de plus de 100.000 âmes, Berlin et Hambourg; elle en a maintenant 41, groupées dans les régions industrielles. Le bassin de la Ruhr en compte 7 à lui tout seul (1).

Il y a une vingtaine d'années, une émigration considérable, conséquence de crises économiques, entraînait un grand nombre d'Allemands hors de leur pays. En 1881, 220.000 d'entre eux, soit près de 5 pour 100, s'embarquaient dans les ports, diminuant d'autant l'accroissement de la population, mais portant au delà des mers un peu de l'inlluence allemande. Depuis 1885, ce mouvement d'expatriation a rapidement décru sous l'influence de l'extraordinaire prospérité de l'industrie allemande. 22.000 Allemands seulement ont quitté leur pays en 1898 et en 1901, c'est-à-dire un chifl're à peu près égal à celui des émigrants français dans les années où il y en a le plus. Une légère reprise de l'émigration se produit depuis 1902, mais sans dépasser le chifl're de 28.000 (1905).

Les émigrants allemands se sont surtout dirigés vers les États- Unis : près de 6.000.000 de personnes nées dans les États qui forment actuellement l'Empire, sont allées s'établir dans la République américaine depuis 1820; au recensement de 1900, 8.000.000 d'Américains environ étaient nés de parents allemands, et dans ce chiflre, on ne compte pas ceux qui sont nés d'Allemands

(1) Principales villes (1905) :

Berlin 2.040.000 hab.

Hambouri; SO'i.OOO -

Munich / 5Ô9.000 —

Dresde .^17.000 —

Leipzig 504.000 —

Breslau 471.000 hab.

Cologne 428.000 —

Francfort-sur-le-Main. 55."). 000 —

ÏNurerabcrg 294.000 —

Dusscldorir .... 255.000 —

Etc., etc.

is;

déjà naturalisés citoyens américains. Ces habitants d'origine germanique ont une importance d'autant plus grande dans la confédération qu'ils se groupent dans la même région située entre le Missouri, l'Ohio et les lacs. Le \Yisconsin a plus du tiers de ses habitants Allemands, l'Ohio, rillinois, l'Indiana. etc., ont encore une population germanique considérable. Certaines villes, comme Milwaukee ont une majorité d'Allemands ; à Chicago, ils représentent 20 pour 100 de la population, et un atlas colonial allemand compte Chicago comme une des « grandes villes allemandes ».

Après les Etats-Unis, on peut citer comme but de l'émigration allemande le Brésil, dont les États du Sud (Santa Catarina, Rio Grande do Sul) comptent 250. 00(1 Allemands et ont de nombreuses agglomérations aux noms germaniques. Le Canada, l'Australie, les divers pays d'Afrique reçoivent aussi un contingent appréciable de germanophones. Seules, les colonies allemandes sont tenues à l'écart de ce mouvement. 11.525 personnes seulement représentent la race blanche dans les pays que l'Allemagne s'est attribués lors du partage du monde ; en admettant même qu'elles soient toutes allemandes, ce qui est peu probable, c'est un chitïre bien miuime. Encore doit-on remarquer qu'une bonne proportion de fonctionnaires et de soldats entre dans ce total. En somme, l'émigration allemande se détourne des colonies que, cependant, on avait créée.» pour la recevoir (1).

Ce n'est pas dire que l'émigration soit une perte sèche pf/n' l'Allemagne et que, quittant le territoire de la patrie, et évitant les colonies, se naturalisant citoyens des États-Unis, du Brésil ou de l'Australie, les émigrés ne rendent plus aucun service à la mèrepatrie. Bien au contraire. Même devenus Américains — et très Américains, — ils restent Allemands, excellents clients du commerce allemand, et surtout merveilleux commis-^t>yageurs et représentants des produits de l'industrie du « Vaterland » . Des publications en langue germanique, qui leur sont spécialement destinées, des voyages retentissants comme celui du prince Henri de Prusse aux Etats-Unis empêchent le lien de se rompre.

Les Allemands sont d'orisine assez homogène. On les rattache

(1) Destination des émigrants (moyenne 1899-1905) :

Total 27.422

Europe 1.250

États-Unis 22.555

Brésil 628

Autres pays d'Amérique . . 480

Afrique 225

Asie (pratiquement nulle depuis 1901) 37

Australie 188

tous à la race germanique. Malgré quelnues différences entre les habitants du sud (Bavarois, Wurtembergeois, Badois etc.), plus gais, plus affables et plus artistes, et ceux du nord (Prussiens en majorité), rudes, et souvent brutaux, le type allemand est assez net.

Au phvsique, l'Allemand est en général grand, de peau blanche, blond avec des yeux bleus, une certaine disposition à l'embonpoint lui donne l'apparence lourde. Gros mangeur, grand buveur de bière, grand fumeur de pipes, il est capable de donner un effort long et soutenu : les ouvriers sont parmi les plus laborieux du monde, les soldats sont d'excellents marcheurs.

Au moral, le portrait est plus difficile à faire. Les traits principaux du caractère allemand sont la ténacité, la persévérance, le respect des puissances établies. Rien ne rebute l'ouvrier ni même le savant ; les travaux les plus minutieux, les plus rebutants, auxquels le Français ne saurait s'astreindre, trouvent en Allemagne des hommes pour y consacrer leur vie. La science universelle doit beaucoup aux travailleurs d'Outre-Rhin, qui ont fourni les matériaux des grandes généralisations françaises ou anglaises. Le respect de l'autorité sous toutes ses formes a lait de l'Allemand un soldat admirablement discipliné, un fonctionnaire, un « bureaucrate », comme on dit souvent, remarquable.

En même temps, l'.^llemand a l'esprit pratique. Le goût de la poésie, de la musique, le mysticisme souvent signalés ne l'empêchent pas de voir les réalités : la politique de l'AllemasTie est connue, tous les moyens lui ont été' bons pour acquérir des territoires pendant la période de création de l'Empire, pour s'ouvTir des débouchés depuis que les préoccupations commerciales ont succédé aux aspirations patriotiques. Le mot souvent prêté au prince Rismarck : « La force prime le droit », n'a peut-être jamais été prononcé, comme tant de mots historiques, mais, comme ceux-ci, il aurait pu l'être, et représente un état desprit réel.

Ce sens de la vie pratique s'est manitésté d'une façon très heureuse dans le développement économique de l'Allemagne. Pour créer l'industrie et le commerce, pour améliorer la situation de l'agriculture, les savants se sont mis au service du pays. Le même sentiment qui les faisait s'appuyer sur la science historique pour prêcher la guerre sainte en 1815, les a orientés vers les recherches d'où pouvait sortir la richesse de l'Allemagne. Le savant allemand d'autrefois, portant de grosses lunettes, vivant dans les parchemins, pour y rechercher les intimes matériaux de la philologie, de l'histoire, ou les éléments d'un système philosophique.' existe de moins en moins. lia compris, mieux qu'aucun autre, l'utilité pratique de

la science. Géologie, botanique, géographie, et surtout physique et chimie ont été éluJiées dans leurs applications agricoles et industrielles. Les professeurs d'Universités ont créé de toutes pièces certaines industries, les plus importantes à l'heure actuelle, comme celles des produits chimiques et de l'électricité. Les étudiants ne sont plus exclusivement de futurs fonctionnaires, médecins, avocats, professeurs, mais aussi de futurs ingénieurs d'usine, des chimistes attachés à une entreprise industrielle. La Badische Fabrik de Ludwigshafen occupe à elle seule 148 chimistes, et elle a des concurrentes aussi bien montées qu'elle (1).

En dehors des Allemands proprement dits, il ne faut pas oublier quelques populations, réunies par la force à l'Allemagne, et dont la majeure partie n'accepte pas cette annexion : Polonais de l'est, que plus d'un siècle de sujétion n'a pas pu assimiler, Danois du Slesvig, Français d'Alsace et de Lorraine sont Allemands malgré eux.

Par contre, il y a des Allemands en dehors des frontières de l'Empire. L'Autriche compte plus de 1 I millions d'Allemands, que le parti pangermaniste, puissant à Vienne même, voudrait réunir au Deutschland, la Suisse a 2.500.000 citoyens qui parlent la langue allemande, mais sont citoyens fidèles de l'Helvétie; les provinces Baltiques de la Russie, le Luxembourg, la Belgique et la Hollande ont aussi un certain nombre de germanophones.

La langue allemande, excellent instrument pour la poésie, ne peut lutter avec l'anglais comme langue du commerce et des relations internationales : ses racines exclusivement germaniques, sa grammaire, et surtout sa syntaxe compliquées en font un des dialectes les plus difficiles à apprendre, et limitent son expansion.

Au point de vue religieux, l'Allemagne est inégalement partagée entre protestants (62.1 pour 100) et catholiques (50.5 pour lOU). Les premiers dominent surtout dans le nord, les seconds sont plutôt répartis dans le sud et l'ouest mais ne forment la majorité que dans la Bavière, le Grand duché de Bade et l'Alsace-Lorraine ; ils ne dépassent la proportion du cinquième qu'en Oldenbourg, Wurtemberg, Mecklembourg-Sch^Yerin et Prusse.

L'instruction publique est très développée. Nous avons déjà parlé des Universités, qui groupent 59.000 étudiants autour de plus de 3.000 maîtres. Beaucoup d'étrangers viennent y chercher la science qu'ils ne peuvent acquérir dans leur pays. L'instruction primaire est obhgatoire, et les résultats sont remarquables. Parmi les cons-

(1) Cl. Francis Ilclaisi, La force allcinaiiile. Paris, '190."ï, Maurice Scliwob, Le daii.'icr allonand, Paris, 1807, et Jules lluiel, En Allemagne, Paris,

lOvS-iubo.

crils, 4 pour 10.000 seulement sont illettrés. C'est une des proportions les plus faibles du monde.

Gouvernement. — L'Empire Allemand est de création récente. Le 18 janvier 1871, le roi Guillaume 1^'^ de Prusse était reconnu empereur héréditaire allemand dans la Galerie des Glaces de Versailles, au son du canon qui bombardait Paris. Sa constitution lui était donnée le 16 avril suivant.

L'Kmpire Allemand est un État fédéral : ses 25 Étals (4 royaumes, 6 grands duchés, 5 duchés, 7 principautés, 3 villes libres) d'étendues et de population bien inégales, gardent leur organisation et leur gouvernement particuliers : les uns, constitutionnels, les autres prestjue féodaux encore (1).

(1) États de l'AllemagTie :

Royaume de Prus«c

— Bavière

— Saxe

— NYurtemberg . . , Grand-Duclié de Bade

— Hesse

— Mecklembourg-

Sclnverin. .

— Saxe-AVeimar.

— Mecklembourg-

Strelitz . .

— Oldenbourg. .

Duché de Brunswicii

— Saxe-Mciningen. . .

— Saxe .\ltenbourg . . .

— Saxe-Cobourg-Gollia. .

— Anbalt .......

Principauté de Sclivvarzbourg-

Sonderihausen

— Schwarzbourg-

Rudolstadt . .

— Waldeck ...

— Pieuss , branche

aînée 317

— Reuss, brandie

cadette. ... 827

— Schaumbourg-

Lippc 340

— Lippe 1.215

Ville libre de Lùbcck 298

— Brème 256

— Hambourg .... 415 TeiTe d'empire d'Alsace-Lorraine. , 14.513

Nombre des mcmlircs

Superficie, kil. car.

Populalion.

du Bundesrath.

du Reiclistag

ISS EMPIRE ALLEMAND.

Le gouvernement fédéral, qui s'occupe de l'arme'e et de la marine, des finances, commerce, voies de communication et justice, est composé de la façon suivante : A sa tète, président héréditaire, est l'Empereur Allemand, qui est toujours le roi de Prusse; il représente l'Empire au dehors, déclare la guerre, quand elle est défensive, fait la paix, signe les traités, nomme à tous les emplois fédéraux, commande les armées et les flottes. 11 est assisté d'un Chancelier d'Empire et de ministres qui ne dépendent que de lui et ne sont responsables que devant lui.

Les lois intéressant l'Empire, la guerre, quand elle n'est pas défensive, les traités de commerce, etc., sont votées par les assemblées. La première, ou Bundesrath (Conseil Fédéral), est un congrès de 58 envoyés des divers gouvernements, ayant un mandat impératif; la seconde, le Reichstag (Diète d'Empire), est formée de 597 députés élus pour cinq ans au suffrage universel par les habitants.

L'Allemagne, créée « par le fer et par le feu », est u^e grande puissance militaire. Son armée, recrutée par le service obligatoire de tous les hommes de 20 à 59 ans, sans cesse augmentée, compte, sur le pied de paix, 24.000 officiers, 582.500 hommes et 106.000 chevaux. Par l'adjonction des réserves (Landwehr), elle pourrait atteindre 5 millions d'hommes exercés, et le Landsturm viendrait encore augmenter considérablement ce nombre.

Après s'être longtemps désintéressée de la mer, l'Allemagne a inauguré, depuis quelques années, une politique maritime : « Unser Zukunft ist iiber Meer », a dit l'Empereur Guillaume II; la préoccupation de sauvegarder les colonies, mais surtout de se préparer à une lutte éventuelle contre l'Angleterre, a décidé les Allemands à le suivre dans cette voie. La flotte allemande, devenue la troisième du monde, vise à enlever le deuxième rang à la flotte française, peut-être le premier à l'Angleterre (1).

(1) Flotte allemande (1908) :

Armés. En construction ou projetés.

Cuirassés 24 10

Garde-côtes *? »

Croiseurs cuirassés 9 o

— protégés i 6

Contre-torpilleurs 81 24

Torpilleurs divers 47 »

Sous marins 2 4

Equipages. . . 53.000 hommes et une réserve de 110.000

Lt's finances allemandes sont lourdement chargées par ces armements (1).

Géographie économique.

L'Allemagne, si grande et si prospère par l'industrie et le commerce, est la dernière venue, parmi les puissances qui se sont disputé, au XIX* et au xx« siècles, les grands marchés du monde. Elle doit l'élan qui l'a fait triompher de nombreuses rivalités, d'abord à la solidarité matérielle de tous les Etats de l'Empire depuis que sont réunis, dans un « ZoUverein » ou union douanière, les intérêts matériels de l'Allemagne; l'effort des industriels, des commerçants, des banquiers, des entreprises de voies navigables et de transports maritimes, est aussi rigoureusement combiné en temps de paix que le seraient les forces militaires de la nation en temps de guerre. L'Allemand n'est cosmopolite à aucun degré : il met l'Allemagne au-dessus de tout, aussi bien dans le domaine de l'industrie et du commerce que dans le domaine de la pensée pure. L'Allemagne doit aussi sa grandeur et sa richesse actuelles à la faiblesse de la diplomatie des autres Etats, qui ont lais-sé cette puissance, mal dotée pour la marine et à peine pourvue de colonies, signer des traités qui lui accordent le passage dans tous les ports les mieux situés des autres nations et dans toutes les colonies étrangères, sans qu'elle donne rien ou presque rien en échange. Par exemple, les colonies de l'Angleterre et celles de la France font beaucoup pour le commerce allemand. Aussi il ne sert plus à rien d'examiner si le territoire de l'Allemagne est bien ou mal placé pour le commerce, puisque le commerce allemand se sert d'un nombre infini de territoires d'Europe ou d'ailleurs qui n'appartiennent pas à l'Allemagne.

(1) Finances de rAllemagne, en millions de francs.

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