II. Budgets locaux
Recettes .... 5.412.6 Dépenses .... 5.591.1
Dette (capital . 15.048.5
Agriculture. — On peut dire que l'Allemagne n'est grandomcnl l'avorlsée, pour l'ex[)loitation agricole, ni par la richesse de son sol ni par la clémence de son climat. Si elle possède, en Saxe et au sud du plateau de Haute-Silésie, de pre'cieux dépôts de lœss, sa plaine du nord est trop souvent composée, en dehors de la région littorale des alluvions, de ce qu'on appelle la « geest », mélange de steppes et de dunes de sable. On y compte aussi nombre de marais et de tourbières (sumpfflaîchen, moorflaechen). Dans Test et dans le centre de l'Allemagne le climat est rude à cause de son caractère continental : l'hiver est rigoureux et dépouille complètement le sol, le printemps tardif est sujet à des retours de gelée, l'automne souvent aussi dur que l'hiver.
Dans l'Allemagne du sud la pauvreté d'un grand nombre de terroirs résulte de l'altitude des montagnes et des plateaux adossés aux Alpes.
Ce sont les pays de la moyenne Allemagne et de l'Allemagne du sud-ouest qui oll'rent les meilleures conditions de culture. Là sont les champs fertiles, les vignes et les jardins qui rappellent la richesse de l'Europe occidentale. Le pays d'Alsace-Lorraine conquis sur la France en 1871 est riche entre tous.
L'Allemagne, en dépit de conditions naturelles assez médiocres, est un des pays où le sol productif représente la surface proportionnellement la plus considérable : on estime que 94 pour 100 des terres sont productives (1).
Les forets couvrent 140.000 kilomètres carrés, soit 26 pour 100 de la superficie du territoire allemand. L'AlleraagTie du sud et la moyenne Allemagne ont des forêts de chênes, de hêtres, de sapins, etc. ; dans les plaines sablonneuses et dans les dunes de l'Allemagne du nord comme dans nos Landes se développent d'immenses plantations de pins sylvestres. Les pays les plus pauvres en forêts sont ceux du nord, le Mecklembourg, le Hanovre et le Sleswig- Holstein (2).
Les pays d'Allemagne conquis aux cultures ont une superficie d'environ 260.000 kilomètres carrés. Sur ce nombre la majorité est représentée par les cultures de céréales. L'Allemagne produit plus de céréales que la France, mais des céréales de moindre
(1) Terres arables, vignobles, etc 26.312.000 hectares.
Pâturages et terres en friche 10.945.000 —
Forêts 15.957.000 —
(2) Superficie forestière de l'Allemagne. 159.600 kilomètres carréi Revenu des forêts en Prusse,. , 100.000.000 de francs.
valiHir. Par exemple, le ble n'est cullivé que sur 9 millions d'hectares, landis qu'il y en a 7 en France : et le rendement y est le même que chez nous, hien qu'on ne sème en Allemagne le hlé que dans les terres les meilleures, dans la province du Rhin, en Saxe, en Silésie, en Thuringe et en Alsace-Lorraine.
L'avoine, qui se contente de terres maigres, occupe plus de i. 000. 000 d'hectares, un peu plus qu'en France. C'est la culture des terres sablonneuses et îroides du Urandehourg, de la Poméranie et de la Prusse proprement dite. C'est le cas du seigle, cultivé sur plus de 6.000.000 d'hectares, c'est-à-dire quatre fois plus qu'en France. L'orge, si nécessaire dans ce pays où la bière est un objet important de consommation et de commerce, est cultivée dans les mêmes régions que le blé : en Saxe, en Silésie et dans les provinces Rhénanes, sur 1.650.000 hectares.
L'abondance des pommes de terre est la véritable compensation à la pauvreté de l'Allemagne en froment. C'est une culture admirablement entendue en Allemagne, où l'on a su faire choix d'espèces sélectionnées, et les adapter à des sols convenables. Sur une surface de près de 5. 500.000 hectares, on en recueille, suivant les années, de 40 à 50 millions de tonnes en Silésie, en Saxe, dans le Rrandebourg, dans la Hesse, dans le duché de Bade et dans le Palaiinat Bavarois.
La culture des légumes s'est développée, en Allemagne comme en France, autour des grandes villes. On connaît les immenses champs de choux rouges des environs de Hambourg, les belles cultures d'asperges de la banlieue de Brunswick. Enfin d'admirables travaux, entrepris aux environs de Berlin pour dessécher les marais, ont été couronnés de succès : Potsdam a remplacé ses vignes chétives par de beaux jardins potagers.
Les cultures arborescentes n'ont pas été l'objet d'un moindre soin. Les terroirs qu'arrosent le Rhin moyen, le bas Neckar, possèdent des vignes qui ne récompensent pas toujours le vigneron, à cause de la fréfjuence des gelées printanières, mais qui, dans les bonnes années, donnent des variétés de vins que les Allemands comparent avec fierté aux meilleurs crus des pays plus riches en soleil. Autour du lac de Constance on voit de beaux ceps de vigne jus([u'à 457 mètres d'altitude, grâce à la douce température qu'entretient le lac. Les vignobles d'Alsace, de Colmar, Ribeauvillié, Riquewihr, ont rehaussé le nombre et la réputation des vignobles vraiment allemands. Toutefois, sur 120.000 hectares environ, l'Allemagne récolte 1.600.000 hectolitres dans les mauvaises années et 4.200.000 dans les années d'abondance.
Parmi les arbres fruitiers, le pommier, le prunier, le noyer sont les plus cultivés en Allemagne. On cite une petite ville du Brandebourg, Werder, au sud-ouest de Berlin, qui, grâce à une culture très savante, vend chaque année des fruits pour une valeur de plus de i. 000. 000 de francs.
Nombreuses sont les cultures industrielles dans l'Empire d'Allemagne : on les a d'autant plus encouragées que l'industrie, par son activité, est pour l'Allemagne la rançon de sa pauvreté agricole. On s'est appliqué surtout à celles qui, faites en grand, assuraient les meilleurs bénéfices. C'est ainsi que la culture du lin en Saxe, en Silésie et en Westpbalie a un peu décru, à cause du bon marché des importations russes. Les champs consacrés au chanvre ont été beaucoup plus réduits encore. On peut dire qu'en somme l'Allemagne a trois grandes cultures industrielles : la betterave, le houblon et le tabac. La betterave est admirablement cultivée dans les pays d'Anhaltet de Brunswick, dans les gras terroirs de la Saxe et de la Silésie; la betterave occupe là plus de 10 pour 100 des terrains agricoles. Cette culture est très développée en Allemagne parce que l'exportation du sucre (environ 200.000.0U0 de francs) est un des plus gros bénéfices de l'industrie allemande.
La même raison, le bénéfice de l'exportation de la bière a développé la culture du houblon. C'est dans les États occidentaux de l'Allemagne, dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade et dans l'Alsace-Lorraine, puis dans la Bavière septentrionale, que l'on récolte le plus de houblon et le meilleur. La culture du tabac donne de moins sûrs bénéfices à cause de la concurrence des tabacs coloniaux. C'est dans la moyenne Franconie, aux environs de Nuremberg, que l'on récolte le plus de tabac, ainsi que dans le Brandebourg, la Poméranie et l'Alsace-Lorraine (1).
Élevage. — L'Allemagne est trop peuplée aujourd'hui pour se suffire, soit en bétail destiné à l'ahmenter, soit en laines, en peaux et en cuirs. On sait qu'elle importe pour plus de 400.000.000 de francs dp laines, pour autant de peaux, et pour 225 à 250.000.000 de francs de bétail par an. Pourtant on consacre à l'élevage la majeure partie des terres qui sont rebelles à de meilleurs emplois, soit environ 5.900.000 hectares. Il y a de bons pâturages dans les pays montagneux du sud où il pleut beaucoup, mais l'élevage y est
(1) Cultures industrielles : (moyenne des dix dernières années. Superficie. Production.
Belleravcs à sucre. . . » 15.000.000 tonnes.
Houblon 40.000 25.000 —
Tabac 20.000 45.000 —
gêne par la rigueur de l'Iiiver. Dans les plaines du nord, surtout au voisinage de la mer, on voit des pâturages dignes, par leur richesse et leur belle organisation, de ceux des Pays-Bas orientaux. Dans la moyenne Allemagne et dans l'Allemagne du sud-ouest, les pâturages, comme dans nos riches pays de France, alternent avec les cultures et y sont plus mêlés.
En résumé, la Saxe, la vallée du Rhin, le Wurtemberg, la moyenne et la basse Bavière, puis les districts baignés par la mer du Nord, possèdent les plus grasses prairies. Les pâturages proprement dits, qui donnent un médiocre profit aux éleveurs, sont limités à l'Allemagne du sud et du sud-ouest; les prairies naturelles sont surtout développées dans la plaine du nord; les prairies artificielles prospèrent dans les zones de riche agriculture : Silésie, Saxe, Brunswick, Alsace-Lorraine, pays de Bade. L'élevage des bêtes à cornes a pris, depuis cinquante ans, un merveilleux accroissement, grâce aux progrès de la science du croisement des races et de l'alimentation du bétail. C'est la Bavière qui est, à cet égard, de beaucoup la plus riche. C'est la compensation de sa pauvreté en cultures dans la zone alpestre. L'Allemagne est riche en chevaux, mais en élève trop peu pour se passer de l'importation, soit de Russie, soit d'Amérique. Les chevaux de selle, de trait rapide, de la Prusse orientale, grands, finement découplés, d'allure belle, quoique un peu molle, mais capables de fournir de longues traites, sont mis par les connaisseurs sur le même rang que les anglais et les anglo-normands. Le Hanovre et le Mecklembourg ont aussi des races estimées.
L'Allemagne, comme tous les pays où la population est dense, et l'agriculture en progrès, élève un nombre de moins en moins considérable de moutons; c'est dans les provinces centrales et orientales du royaume de Prusse, et en général dans les pays les plus pauvres en céréales, comme le Mecklembourg, la Poraéranie et le Brandebourg, que sont nourris les plus grands troupeaux.
Les porcs sont élevés en grand nombre dans les contrées où les troupeaux de bêtes à cornes forment la plus grande richesse et où sont les fermes les plus considérables, c'est-à-dire dans l'Allemagne occidentale, dans la Westphahe, dans les provinces rhénanes, la Haute-Bavière, etc., etc. Les chèvres vivent des plus maigres pâturages dans les régions de la Haute-Franconie, de la Thuringe, de la liesse et du Brunswick. Enfin l'Allemagne élève beaucoup de volailles et beaucoup d'abeilles (1),
(1) Élevage en Allemagne . chevaux, 4.200.000; bêles à cornes, 19.OOO.0OO moutons, 8.000.000; porcs, 19,000.000; chèvres, 5.500.000.
Dcbois-Kergomard. lô
C'est aussi l'un des pays les plus giboyeux de l'Europe et l'un de ceux où la loi protège le mieux le gibier et empêche le gaspillage. Cerfs, chevreuils, sangliers, lièvres, sont tués en grand nombre chaque année et expédiés avec gros bénéfices sur les marches des pays voisins.
La pèche maritime est aussi bien organisée. Il y a de grandes sociétés de pèche, avec outillage perfectionné et moyens de vente très habiles dans les ports de la mer du Nord, à Emden, Geestemiinde, Hambourg, Altona, Bremerhafen; sur la Baltique, Stettin est devenu un important marché de poissons. La flottille allemande de pêche, qui compte un grand nombre de bateaux à vapeur, a un tonnage de plus de 100.000 tonneaux etest montée par Tt.OOO hommes. Son produit annuel est d'environ 20.000.000 de francs. Enfin, la pisciculture a fait de grands progrès et est vraiment organisée avec science.
Productions minérales. — Le sous-sol de l'Allemagne est exploité avec méthode depuis plusieurs siècles: il renferme de nombreuses richesses minérales dont les industriels tirent le meilleur parti et qui sont une des causes les plus actives de la prospérité si remarquable du pays.
Le combustible minéral existe sous toutes ses formes : houille grasse ou maigre, anthracite et lignite. L'extraction a fait là des progrès plus rapides que partout ailleurs, sauf aux États-Unis. L'Allemagne est le troisième pays producteur de houille du monde, après les États-Unis et la Grande-Bretagne. Elle possède trois groupes de houillères : ceux du Bhin, de la Saxe et de la Silésie. Près de la moitié de la production allemande est fournie par le bassin de la Buhr, qui n'est autre chose que l'aile orientale des bassins belges. Viennent ensuite, par ordre d'importance, les houillères de Silésie, dont un quart à peine est exploité, puis celles de la Saxe. La Saxe prussienne et le Brandebourg fournissent surtout du lignite (1).
La plaine du nord, composée exclusivement de terrains récents, ne possède que des tourbières, comme celles du Ilavelland oriental.
Le minerai de fer, très commun dans l'Erzgebirge, les Sudètes
(1) Production houillère (houille etlçoite). t860. . . 20.000.000 tonnes
1900. . . 195.000.000 — dont 56.400.000 tonnes de lignite Moyenne 1899-1905. 150.000.000 — valant 1 milliard de francs. Valeur moyenne de la tonne de houille (1906), 10 h\ 99.
Le minerai de fer, très commun dans l'Erzgebirge, les Sudctes el surtout la Ilaute-Sile'sic, j est exploite' depuis le moyen agc. On (•\trait aujourd'hui de toutes ces mines 19.500.000 tonnes, valant plus de 90. 000. 000 de francs: c'est deux fois et demie la production de la France. Aussi l'Allemagne exporte-t-elle du fer pour près de 500.000.000 de francs, tandis qu'elle n'en achète que pour 170.
L'Allemagne produit encore une notable quantité de zinc, notamment en Silésie, dans le district de Kœnigshûtte (700.000 tonnes valant plus de 04.000.000) ; les mines du Harz, de Freyberg, en Saxe, et de Tarnowitz, en llaute-Silésie, donnent d'excellents produits (150.000 tonnes valant 20.000.000). Quant aux minerais de cuivre, on les exploitait beaucoup jusqu'au moment où l'énorme production des États-Unis d'Amérique a rendu la concurrence difficile; l'Allemagne, pays de grandes industries électriques, et qui, pour cette raison, consomme beaucoup de cuivre, doit en acheter beaucoup (production 800.000 tonnes).
L'Empire n'est pas seulement riche en métaux proprement dits. Ses salines de Saxe et d'Alsace-Lorraine fournissent environ 1.900.000 tonnes valant 20.000.000: ses eaux minérales d'Ems, Wiesbaden, Aix-la-Chapelle, etc., sont célèbres. Ses carrières constituent une part importante du revenu national. Depuis quelques années, l'Allemagne est devenue le grand pays producteur des sels de potasse ; nulle part on ne les trouve en aussi grande abondance. Les mines de Saxe et la moyenne Allemagne donnent une production annuelle de 5.500.000 tonnes.
Industrie. — L'Allemagne est heureusement douée pour l'industrie puisqu'elle possède beaucoup de houille, de fer, et d'autres métaux. A cette heureuse condition naturelle, elle joint l'avantage que donne aujourd'hui la science au commerce comme à l'industrie; depuis le savant d'Université jusqu'à l'ouvrier, chacun consacre ses eflbrts d'instruction au bien-être et à l'élargissement de la communauté allemande. Les savants allemands travaillent assurément pour l'humanité, mais ils réservent leur premier et meilleur effort pour leur patrie. Cependant, les dons de la nature en combustibles et en métaux, et les bienfaits de la science et de l'enseignement technique ne suffiraient point, si l'AllemagnA n'avait une audacieuse diplomatie qui a su lui ouvrir tous les grands marchés du monde, sans qu'elle pût rien ofl'rir de semblable en échange, tous les ports ou presque tous les ports de ses rivaux. C'est en quoi sa grande victoire de 1870-1871 sur la France s'est traduite par des bénéfices commerciaux; un État qui
a fait preuve de sa force et que l'on redoute impose en pleine p?,ix ses conditions dans le domaine économique. Cette situation privilégiée dure, bien entendu, ce que dure l'effroi ou le respect de cette force.
Les statistiques les plus récentes attestent que l'extraction, la mise en œuvre et la transformation en objets industriels des matières premières minérales, occupent en Allemagne plus de 1.000.000 d'ouvriers, dirigés avec intelligence par de très nombreux ingénieurs, qu'on y voit quelquefois remplir, dans un stage fructueux, les fonctions de contremaîtres : cet efibrt est secondé par l'outillage le plus perfectionné. Il y a en Allemagne une très forte proportion d'ouvriers instruits, une très faible de véritables manoeuvres, car les macliines ont grandement remplacé ces derniers.
Les industries dérivées de la houille ont pris une importance considérable : par exemple l'industrie des couleurs tirées de la houille, qui est d'invention française, a atteint en Allemagne un tel degré de perfectionnement, que l'Empire produit les quatre cinquièmes des matières colorantes utilisées dans le monde : la valeur des produits de cette industrie dépasse 700.000.000 de francs. Elle s'est naturellement développée dans les grandes villes du bassin de la Ruhr et des provinces Rhénanes, en Saxe et en Silésie, près des houillères.
Le minerai de fer traité dans 250 hauts fourneaux a produit, en 490G, 10.800.000 tonnes de fonte, plus de quatre fois la production française. L'Allemagne vient maintenant au troisième rang, après les États-Unis, presque au même niveau que l'Angleterre.
Les hauts fourneaux les plus importants sont locahsés en Westphalie, où les groupes de Rochum, d'Iserlohn et d'Essen sont les plus fameux, l'acier sort principalement des forges de Westphalie et de Saxe. Essen est sans contredit le premier centre de production de l'acier en Allemagne. La production de l'Empire en acier dépasse 11.000.000 de tonnes, supérieure à la production anglaise, en sorte que les aciers allemands font concurrence aux produits anglais en Angleterre même et plus facilement encore dans les colonies anglaises.
Les industries mécaniques ont pris un grand essor, comme les industries métallurgiques, grâce à l'abondance extraordinaire de la houille et des métaux. Chacune des grandes régions houillères est devenue un centre i'étonnante activité. La région rhénane et westphalienne est toujours au premier rang : on y trouve une agglomération d'usines telles que les plus riches districts de l'Angleterre peuvent seuls lui être compare's. Sur un espace moindre que la
moitié de notre département du Nord, se pressent Krefeld, Duisliourg, Esscn, Bochum, Dortmund, Barmen, Elberfeld, etc., etc.; là, près de 'i. 000. 000 d'hommes construisent des machines de tout genre, du matériel de chemins de fer, du matériel de guerre, des canons de marine ou de campagne, depuis les pièces de cent tonnes jusqu'aux mitrailleuses, des plaques de blindage pour cuirasser les croiseurs, des machines à tisser la soie, la laine et le coton. L'usine Krupp, à Essen, la plus grande de l'Allemagne, compte plus de i'KOOO ouvriers; les aciéries de Bochum en occupent 8.000. Même activité variée dans la région de la Sarre, à Sarrebruck et en Alsace-Lorraine, à Hayange, dans le même district minier qu'exploitent les grandes usines françaises de Longwy, à Sarreguemines, Mulhouse; en Saxe et en Thuringe, autour de Plauen, de Zwickau, de Chemnitz; en Silésie, autour de Breslau. Le développement du commerce maritime a fait surgir des établissements de constructions navales dans le voisinage des ports, à Brème, à Liibeck, à Hambourg, Kiel et Stettin ; les établissements Vulkan et Pomérania sont tout à fait comparables a ceux de la Clyde, en Angleterre. C'est là qu'ont été construits, jusqu'à ces derniers temps, où la Grande-Bretagne a repris l'avantage, les plus grands navires de commerce qui soient au monde. L'Allemagne construit pour l'étranger beaucoup de navires de commerce et de guerre.
Le caractère scientifique de l'industrie allemande s'est surtout manifesté par l'éclosion et les progrès des industries électriques, aujourd'hui les premières du monde. 11 en est de même de la fabrication des instruments d'optique, si célèbre à léna.
Les verreries de Bayreuth, en Bavière, de Forbach, en Alsace- Lorraine, et les faïenceries de Saxe, de Sarreguemines, ont une réputation européenne.
L'Allemagne est dotée de quelques industries dérivées du règne végétal qui sont formidablement outillées pour l'exportation. Elle tient notamment le premier rang pour la fabrication du sucre. Le principal centre de production est aujourd'hui dans la Saxe prussienne. Elle a fabriqué, en 1906, tout près de 2.000.000 de tonnes de sucre, deux fois la production de la France, -qui est passée aujourd'hui du premier au quatrième rang. En 1906, l'Allemagne a exporté pour oOO.OOO.OOO de francs de sucre. Mais il est probable que la mesure prise par la « Conférence internationale des sucres, à Bruxelles », notamment la suppression des primes à l'exportation, puis l'organisation supérieure de la production du sucre de canne dans les colonies anglaises, vont éprouver l'Allemagne après la France.
193 EMPIilE ALLEMAND.
La réj)utation des bières de Bavière, d'Alsace, leur vaut un énorme dchil sur les marchés européens; la fabrication est particulièrement active et célèbre à Munich, à Nuremberg et à Strasbourg. Mais les brasseries de l'Allemagne du Nord fournissent les deux tiers dune production totale de 75.000.000 d'hectolitres, plus de cinq fois la production française.
La fabrication de l'alcool est aussi extrêmement active dans l'Empire; les régions de culture de pommes de terre, de betteraves, les ports de mer, ont leurs distilleries qui produisent plus de 4.400.000 hectolitres d'alcool. L'utilisation industrielle de l'alcool est, en Allemagne, plus considérable que nulle part ailleurs. Les prix relativement bas du produit permettent de l'employer comme source de lumière et de force motrice à la place du pétrole.
L'Allemagne, dont l'industrie colonnière s'est tellement accrue, en quantité et en qualité, par l'annexion de l'industrieuse Alsace, vient désormais au troisième rang des États qui filent et tissent le coton, après la Grande-Bretagne et les États-Unis. 11 y a aujourd'hui, sur le ten-itoire de l'Empire, près de 10.000.000 de broches. Les principaux centres de production sont, par ordre d'importance : en Saxe, Chemnitz et Zwickau ; dans la province rhénane, KIbcrfeld et Cologne; en Silésie, Gœrlitz et Schweidnitz ; en Alsace, Mulhouse; si l'Allemagne importe pour plus de GOO.OUO.OOO do francs de coton, ses exportations de cotonnades, fdés, etc. sont particulièrement importantes en Amérique, et dans les colonies anglaises et françaises (500.000.000 de francs).
Pour la filature et le tissage de la laine et de la soie, l'Allemagne n'est point encore aussi avancée que pour le travail du coton ; cependant elle menace la France et l'Angleterre par le bon marché de ses produits. Les principaux centres de travail de la laine sont Chemnitz en Saxe, Elberfeld et Cologne.
Le travail des étoffes et des rubans de soie se fait presque uniquement à Krefeld, à Barmen et à Elberfeld, qui sont supérieurement outillées, et font une concurrence terrible à Lyon et à Saint- Etienne.
En résumé, il est incontestable que l'industrie allemande a lait de merveilleux progrès depuis trente ans. Ces progrès sont dus au goût de l'Allemand pour l'instruction et à son extrême audace commerciale, notamment à son habileté de « placier » à l'étranger. Il faut ajouter aussi que l'industrie allemande n'a pu vendre avec succès ses produits que grâce au libéralisme de beaucoup d'États étrangers qui ne savent ou ne veulent pas se défendre contre l'invasion des produits allemands, par exemple l'Angleterre et scn
immense empire colonial, la France et ses admirables possessions d'outre-mer.
La population industrielle de l'Allemagne est aujourd'hui d'environ 22.000.000 de personnes. Cet accroissement de la population ouvrière a complètement transformé certaines re'gions, autrefois les plus désertes du pays. En 1792, le comté de la Mark ne comptait guère que 50 habitants par kilomètre carré. Après la découverte de la houille, cette densité passa à 150 dès 1814. Le groupe jumeau de Barmen et Elberfeld n'avait que 25.000 habitants au début du siècle; il a dépassé 500.000 aujourd'hui.
Voies de communication. — Depuis cinquante ans, l'Allemagne a déciqilé le chidre de son commerce. Elle tire de ces bénéfices commerciaux de quoi faire vivre sa surabondante population. Cet enrichissement commercial, elle le doit d'abord à sa richesse en outils et en métaux, qui lui permet de produire à bon compte les objets d'exportation. Mais elle le doit beaucoup aussi à l'instruction de ses commerçants, à l'organisation de ses ventes qui sont souvent directement faites par les producteurs, au nombre et à la qualité de ses banquiers d'Allemagne et de l'étranger, qui savent importer à bon compte les capitaux du dehors et les multiplier au profit de l'Allemagne. Enfin et surtout elle le doit à la parfaite harmonie qui réunit tous ses moyens de production et de vente à l'intérieur et à l'étranger, à la discipline de ses chemins de fer qui ne sont point divisés les uns contre les autres ou coalisés avec l'étranger, à l'outillage supérieur de navigation sur ses canaux et ses rivières, et par-dessus tout à la politique vigilante de la diplomatie impériale qui a signé encore avec les Etats étrangers des conventions commerciales, grâce auxquelles les grands marchés du monde se sont largement ouverts à l'Allemagne tandis que l'Allemagne se protégeait jalousement contre l'invasion des produits étrangers. Là est la cause la plus active des succès actuels de l'Allemagne, car la vigilance des pays étrangers ne sera pas trompée deux fois.
L'Allemagne a des voies de communication nombreuses et perfectionnées, routes, voies ferrées, voies navigables. C'est même dans ce pays que l'on fait en ce moment les plus curieuses expériences de traction électrique des trains de chemin de fer d'une grande rapidité : grâce à l'électricité, on espère que la vitesse des grands express pourra atteindre sur les lignes ferrées allemandes 200 kilomètres au lieu de 80 à 100 qu'on obtient actuellement.
Les grands travaux d'aménagement des cours d'eau sont pourtant ceux qui ont le plus contribué à la prospérité industrielle de l'Allemagne et à son activité commerciale. On a approfondi et canalisé
•200 EMPIHE ALLEMAND.
le Rhin, le Main, l'Enis, l'KIbe et l'Oder. Pour le Rhin seul, on a dépensé oUO niillicnis de i'rancs; et l'on peut dire que sur l'Elbe la navigation est aussi active que sur la Seine entre Paris et Rouen. Or, l'Elbe était beaucoup plus difficile à aménager et à régulariser que la Seine; l'Oder porte aujourd'hui jusqu'à Kosel des bateaux de 500 tonnes. Au lieu de dépenser d'énormes sommes pour obtenir les profondeurs nécessaires aux bateaux de fort tonnage, les ingénieurs allemands ont habilement résolu le problème par la modification beaucoup plus économique de la forme des bateaux de rivières et de canaux. Là est le secret de l'efficacité des résultats obtenus en Allemagne en présence d'une nature fluviale beaucoup plus rebelle, et moyennant des sacrifices d'argent beaucoup moins considérables. En effet, fleuves et canaux sont soumis à une police sévère, inconnue dans d'autres pays où la mauvaise volonté d'un batelier fait arrêter les autres pendant des heures et des jours.
Malgré tout, les aménagements ne sont pas encore complets. Si l'Elbe, l'Oder et la Vistule sont aujourd'hui unies, si l'Ems doit être jointe au Rhin par le canal de Dortmund, les réseaux du Weser et du Rhin restent encore coupés l'un de l'autre. Mais une active propagande et des études ont été faites pour la création d'une grande voie navigable du Rhin à l'Elbe par le Weser. Une loi récemment votée en Autriche assure la jonction des voies navigables allemandes avec le Danube autrichien, route de l'Europe orientale et de l'Asie.
L'Allemagne dispose d'environ 14.500 kilomètres de voies navigables, dont 5.000 kilomètres de canaux; sur ce total, 12.000 kilomètres sont accessibles à des bateaux d'un mètre de tirant d'eau. C'est sur l'Elbe et le Rhin que le trafic est le plus actif (5/7'^^ du total). Ruhrort a un tonnage de 9.500.000 tonnes, c'est-à-dire plus que Marseille et Paris. Duisbourg et Mannheim sont des ports plus actifs que le Havre. De 1879 à 1905, le poids des marchandises montant ou descendant le Rhin a passé de 5.400.000 à 58.500.000 tonnes.
Le plus important de tous les canaux allemands est le canal maritime de Kiel, entre la Raltique et la mer du Nord, grâce auquel le commerce allemand peut éviter les détroits danois : Hambourg est ainsi devenu l'avant-port de la Baltique aussi bien que le grand port de la mer du Nord. Ce canal, long de 98 kilomètres, est accessible à presque tous les grands navires de commerce (1).
(1) Tralic du Canal Empereur-GuiHaumc (1907) :
Navires 55. 158 jaugeant 5.965.000 tonneaux.
GEUtiRAPHIE ÉCONOMIQUE. 201
Celte activité des voies navigables allemandes est merveilleuse : pourtant, quand on la compare à celle des voies navigables françaises, il ne faut pas oublier que nos fleuves et nos canaux débouchent sur plusieurs mers, et que par conséquent la circulation y est d'une intensité beaucoup moins apparente, de même que nos ports, plus nombreux, et d'exposition différente, se partagent beaucoup plus ce qui en Allemagne est nécessairement concentré. En outre, llcuves et canaux français, exception faite du grand fleuve du Rhin, sont plus profonds que les canaux allemands et plus uniformes dans leurs dimensions, ce qui permet des échanges à des distances plus grandes, avec de trop nombreuses écluses, il est vrai.
Le réseau des voies ferrées de l'Empire d'Allemagne a les mémos avantages de disposition et discipline que son réseau de voies navigables. Ce réseau comprend 58.000 kilomètres de lignes à voie normale. Sur ce total, l'Etat administre plus de 50.000 kilomètres. Aussi, il n'y a point de rivalité de compagnies qui puisse empêcher les voies ferrées de travailler dans l'intérêt de l'Allemagne; le gouvernement impérial est donc libre de conclure ou de refuser les ententes avec les compagnies de pays voisins, suivant qu'elles sont avantageuses ou nuisibles aui industriels et aux commerçants d'Allemagne. La préoccupation de l'intérêt national prime tout naturellement ici la préoccupation du gain. L'absence de sectionnement en compagnies a permis également l'organisation da grandes gares en dehors de Berlin. Il n'y a point de centre administratif des chemins de fer allemands : les trajets et le tracé des lignes sont faits dans l'intérêt national. Enfin, l'État allemand a compris qu'il ne devait y avoir aucune rivalité entre les voies ferrées et les voies navigables, mais, au contraire, assistance mutuelle pour le triomphe des intérêts allemands. C'est encore un avantage de la gestion par l'Etat que d'avoir mis dans l'organisation des chemins de fer beaucoup de la rigoureuse discipline qui règne dans l'armée; on sait que la force d'attaque ou la force de résistance d'un État tient pour beaucoup à la rigoureuse organisation de son réseau de voies ferrées.
Il ne faut pas, d'ailleurs, se décourager en faisant la comparaison des 58.000 kilomètres de voies ferrées de l'Empire d'Allemagne avec les 46.000 de notre France. L'Allemagne a un absolu besoin de voies ferrées plus étendues et servies par un matériel plus nombreux, d'abord parce qu'elle n'a qu'une façade maritime, tandis que chez nous le cabotage remplit souvent rofiîce des voies ferrées; en outre, l'Allemagne n'a pas un réseau de voies navigables desservant de bout en bout son territoire comme en a la France.
202 EMPII'.E ALLEMAND-
Marine marchande ; ports de mer. — On sait que la majeure partie du commerce exlcrieur de rAllemagne (70 pour 100) emprunte la voie de mer. La flotte allemande de commerce est aujourd'hui la deuxième du monde (1). L'Allemagne est le pays maritime possédant le plus grand nombre de navires considérables; les derniers paquebots lancés des chantiers allemands jaugent plus de 20.000 tonnes et filent 22 et 23 nœuds sur les lignes d'Europe aux Etats-Unis d'Amérique. On vient de lancer d'autres paquebots d'un tonnage presque double. L'Allemagn» doit assurément ce développement de sa marine à la science de ses ingénieurs et de ses constructeurs, comme à sa richesse naturelle en houille et en métaux; on peut aussi attribuer cet essor à l'habile transformation de ses grands ports, comme Hambourg, où l'on a dépensé 50.000.000 de francs en outillage dans les trente dernières années. Mais ces progrès tiennent aussi aux avantageuses conditions que les peuples rivaux, et notamment les propriétaires de nombreuses colonies, comme la Grande-Bretagne et la France, ont consenties par traité à la marine allemande, sans être vraiment payées de retour. Cherbourg en France, Southampton en Angleterre, contribuent à la fortune des lignes de navigation allemandes qui relient Hambourg et Brème à l'Amérique; sans ce passage dans les ports de France et d'Angleterre, les armateurs allemands n'auraient point la clientèle des riches voyageurs du continent et des îles. S'il existe entre les États-Unis et l'Allemagne sept lignes de paquebots avec vingtcinq départs par mois, c'est grâce aux escales que font les navires allemands dans les ports mieux situés de Hollande, de France et d'Angleterre.
Hambourg est le premier port de l'Allemagne et de rEuro[>c continentale. Le mouvement de ses ports, entrées et sorties comprises, est de 20.800.000 tonneaux. Hambourg a une flotte de 1.200 navires, jaugeant 1.550.000 tonneaux, dont 650 vapeurs représentant 1.080.000 tonneaux. Brème, ou plutôt ses avant-ports de Bremerhafen, Geestemunde, etc., puisque les gros navires ne peuvent remonter à Brème, a une flotte à vapeur de 516.000 tonneaux. Cette flotte de commerce était montée, en 1907 par
{■[) Marine marchande (1907) :
Voiliers .... 2.597 navires jaug-cant 552.000 tonneaux.
Vapeurs. ... 1.855 — ' — 2.097.0U0 —
Totnux : 4.450 navires jaugeant 2.029.000 tonneaux.
<>'^.000 matelots; c'est donc une excellente pépinière pour la marine de guerre que développe l'Allemagne.
Les autres grands ports sont Stettin, où sont ùtablis les grands chantiers de consrtruction Vulkan, Dantzig, Kiel, Lubeck.
Commerce. — Si l'on additionne, comme c'est la coutume, coutume peut-être contestable, les importations et les exportations d'un peuple pour apprécier les bénéfices de son commerce, l'Allemagne est la seconde des grandes puissances commerciales du monde, après l'Angleterre, avant les États-Unis et la France. En tout cas, on ne peut qu'admirer la rapidité de l'extension des ventes et des achats de l'Allemagne (1). Les chiffres de l'importation et de l'exportation sembleraient indiquer, si l'on s'en tenait à la doctrine de la balance du commerce, un appauvrissement de l'Allemagne qui achèterait pour environ un milliard et demi de plus qu'elle ne vendrait. Mais il faut se garder de cette explication quand on envisage le cas de l'Allemagne; en effet, d'une part l'Empire achète une très grande quantité de matières premières, cotons, laines, peaux, cuirs, bois, soies, caoutchouc, etc., etc., dont elle accroît beaucoup la valeur par le bon marché et l'ingéniosité de sa main-d'œuvre.
De plus, le développement de la marine marchande de l'Allemagne a pour résultat d'augmenter les bénéfices de la vente de ceux du prix de transport sur un très grand nombre de marchés de l'univers. Enfin, le nombre et l'activité des maisons de banque allemandes dans l'univers donnent encore à l'Allemagne un surcroît considérable de bénéfices; l'Allemagne importe beaucoup de capitaux étrangers qu'elle fait fructifier pour elle, en gagnant plus que l'intérêt qu'elle sert aux prêteurs. Ajoutons, en outre, que, par exemple, certaines importations des États-Unis d'Amérique en Allemagne ne sont pas autre chose que la vente au bénéfice des Allemands établis là-bas à des Allemands restés en Europe ; on en pourrait dire autant de beaucoup de pays oîi les Allemands entretiennent des agents commerciaux qui achètent des terres, des usines, et contribuent ainsi à la prospérité de tout ce qui est allemand dans le monde.
Progrès du commerce germanique :
1850 I.SnO.OOO.OOO de francs.
Les principaux articles d'importation sont les produits agricoles et les denrées alimentaires, puis les matières premières nécessaires à l'industrie, minerais, laines, cotons et bois. Les principaux articles d'exportation sont les produits chimiques, les articles en fer, les cotonnades, la houille, les machines, les lainages et les fers bruts.
Les États avec lesquels l'Allemagne entretient les relations commerciales les plus actives sont : d'abord la Grande-Bretagne, qui échange pour près de 2 milliards et demi avec l'Empire Allemand. En réalité, grâce à l'activité des relations de l'Allemagne avec les colonies anglaises autant (|u'avec la métropole, on peut dire que les avantages se balancent de part et d'autre, peut-être même que l'Allemagne en retire le plus grand bénéfice; en effet, l'Allemagne bénéficie de cette manière de tous les sacrifices qu'a coûtés à la Grande-Bretagne l'acquisition et la conservation de son empire colonial. C'est même une des raisons de l'àpre rivalité qui anime les Anglais contre les Allemands. En seconde ligne viennent les États-Unis dont les ventes à l'Allemagne l'emportent de près du double sur leurs achats; l'Autriche-Hongrie a aussi des ventes supérieures; il en est de même de la Russie, qui vend à sa voisine des céréales, bois, fourrures, beurre, et n'en reçoit que moins de la moitié de produits industriels. A ne consulter que les statistiques d'Europe, on conclurait trop vite que la France gagne beaucoup sur l'Allemagne en lui vendant pour 500.000.000, tandis qu'elle lui achète pour 480.000.000 seulement; mais il faut corriger cette impression en notant que le commerce allemand et la marine allemande tirent grand bénéfice de l'exploitation des colonies françaises, que les armateurs allemands ont grand intérêt à toucher les ports français qui sont sur leur chemin, soit en Europe, soit aux colonies, tandis que l'Allemagne ne fait aucune concession utile à la marine française, ni en matière maritime, ni en matière coloniale (1).
(1) Commerce allemand (millions de francs).
Importations.
Moyenne 1898-1905 7.020.7
Principaux clients (1906) :
Ports francs allemands 56.2
Royaumc-Um 1.051.0
Autriche-Hongrie 1.011.0
Russie 1.560.0
Suisse 271.0
exportations
L'Empire colonial allemand. — Au premier abord on est porte à croire que l'Empire d'Allemagne a acquis des colonies, comme firent la France et l'Angleterre, pour s'assurer des débouchés privilégiés où les produits de l'industrie allemande seraient vendus en grande quantité. Mais ni l'étude de la politique des hommes d'État allemands, qui acquirent ces colonies, ni l'examen même des conditions propres de cet empire colonial n'amènent à cette conclusion. Le prince de Bismarck a déclaré « qu'il n'était point du tout colonial » : et pourtant c'est lui qui inaugura la politique des acquisitions en Afrique. Or, il n'est pas possible qu'un homme d'État de ce génie ait commis une aussi grossière erreur : au lieu de supposer une contradiction dans sa conduite, il vaut mieux
Commerce allemand (millions de francs) [suite].
Importations. Exportations.
Belgique
Pavs-Bas
France, Algérie et Tunisie . . .
Italie
Péninsule Ralkan et Empire Otto-
Inde anglaise
Chine
Etats-Unis
Brésil
République Argentine
Colonies allemandes
Principales importations.
Céréales 992.5
Coton 601.2
Laine 586.7
Peaux et cuirs 564.1
Bois 380.5
Bétail 366.9
Houille 254.4
Soie 241.4
Cale 185.7
Produits chimiques 354.2
Œufs 182.3
Cuivre 284.7
Fer 121.1
Principales exportations.
Produits chimiques 436.5
Fer et articles en fer. . . . 896.0
Cotonnades 491.8
Houille 426.8
Machines 426.7
Lainages 551.7
Sucre 298.8
Soieries 228.0
Couleurs 271.1
Cuirs 200.4
Papier 189.6
croire qu'il a acquis, en fait de colonies, juste ce qui était ne'cessaîre pour signer des traités de commerce et de navigation avantageux avec les grands États coloniaux, et assurer notamment, au commerce de sa patrie, l'entrée facile des grandes colonies de France et d'Angleterre. La politique coloniale allemande n'est qu'un calcul de diplomatie commerciale. En effet, les profits que l'Allemagne retire d rcctement de ses colonies sont infiniment médiocres : les dépenses i;a'elle y engage sont au contraire très élevées. Tous ces pays sont /jrt mal peuplés, peu civilisés, incapables de recevoir l'émigration allemande, et peu capables d'acheter les marchandises d'Allemagne. On voit que, de toute nécessité, il faut croire que l'Empire d'Allemagne a pris des gages, partout où il a pu, afin d'ouvrir à sa marine et à son commerce des pays que les grandes puissances coloniales avaient le droit et le projet de considérer comme destinés à servir leurs intérêts.
En Afrique, l'Allemagne possède des colonies de valeur généralement médiocre, mais qui avoisinent des colonies anglaises et françaises extrêmement riches où les Allemands achètent des terres, fondent des comptoirs, accaparent la navigation et les banques. C'est là que réside leur valeur. Us possèdent, sur la côte de Guinée, le territoire de Togo qui mesure 87.200 kilomètres carrés, et est peuplé de 900.000 habitants. C'est donc une petite enclave entre la colonie anglaise de la Côte d'Or et la colonie française du Dahomey. Si l'on examine cette colonie en elle-même, on observe que l'accès de la région du Niger lui est fermé par la frontière française, et par le territoire anglais. Il s'y fait d'ailleurs un commerce de 8.600.000 à l'importation, et de 4 à l'exportation. Les navires allemands vont chercher là les graines de palme, la gomme, l'huile de palme, et importent des cotonnades et de l'alcool. Mais qu'importe que les colonies anglaises et françaises du voisinage soient mieux placées sur la carte si les Allemands, comme cela est, en vertu de traités de réprocité commerciale, peuvent exploiter l'intérieur et les ports de ces colonies voisines. Le commerce et la marine allemande y gagnent de n'ouvrir aux étrangers qu'un territoire médiocre et de s'en faire ouvrir d'excellents. Si l'on en veut la preuve, que l'on consulte le chiffre si important des échanges allemands, et le tonnage des navires d'Allemagne soit au Dahomey, soit dans la Côte d'Or anglaise, soit dans toutes les colonies anglaises et françaises de la Côte d'Afrique. Le calcul de la politique allemande apparaît là dans toute sa netteté : donner peu et recevoir beaucoup en échange.
La colonie de Kameroun est mieux située et plus importante :
elle mesure 400.000 kilomètres carrés et porte une population de S.àOO.OOO habitants. Elle a été très habilement choisie, au fond du golfe de Guinée, à portée de la haute Bénoué, sur les contins du Conso français. En elle-même cette colonie n'est pas fort prospère : elle importe pour une douzaine de millions de produits allemands et exporte pour un peu plus de *J. 000. 000 de francs. Les Allemands y achètent des graines de palme, du caoutchouc, de l'huile de palme, du cacao et de l'ivoire. Mais là encore c'est la position de la colonie allemande, et les avantages obtenus en matière de commerce et de navigation par l'Allemagne qui font la valeur du Kameroun. Les commerçants allemands de celte région contribuent beaucoup à l'exploitation de la Nigeria anglaise et de tous les pays du Congo. Ce ne sont point les pauvres ports du Kameroun qui enrichissent la marine allemande : mais c'est grâce à l'ouverture de ces ports peu actifs aux navires anglais et français que le pavillon allemand peut drainer les marchandises de toute l'Afrique occidentale.
L'Afrique allemande du sud-ouest est très étendue (825.000 kilomètres carrés), mais fort pauvre et très mal peuplée, puisque sur cette vaste étendue il n'y a guère que 200.000 indigènes, c'està-dire un par cinq kilomètres carrés. Le pays en elTet n'aurait aucune importance en lui-même, sauf par l'exploitation de quelques mines de cuivre, s'il n'était pas bien placé pour fournir à la marine allemande en cas de guerre une base d'opérations contre sa voisine des parages du cap de Bonne-Espérance. Par malheur cette colonie est, depuis plusieurs années, en état d'insurrection presque continuel contre l'Allemagne, et elle coûte très cher à l'Empire en hommes et en argent : pour équilibrer les recettes et les dépenses, l'Allemagne doit verser chaque année une quarantaine de millions. Malgré tout la possession de ces territoires est précieuse dans la période d'âpre rivalité qui sépare actuellement l'Empire d'Allemagne delà Grande- Bretagne.
L'Afrique orientale allemande vaut beaucoup plus et mieux que les colonies précédentes : sur 94G.000 kilomètres carrés, elle porte une population d'environ 7.000.000 d'habitants. Elle est un des chemins vers la précieuse région des grands lacs : enfin elle vaut par ses plantations. L'Allemagne y fait déjà pour environ 18 millions d'importations et y achète pour 11 millions. Mais la diplomatie anglaise s'est assuré là des avantages qui mettent l'Allemagne en condition secondaire et dépendante. D'abord l'Angleterre a acquis le port de Zanzibar qui est le véritable entrepôt de ces parages. L'expérience du commerce de l'océan Indien que lui donne
une possession déjà ancienne de l'Inde, les ressources de l'Inde ellemôme située en face de l'Afrique orientale anglaise, font que les progrès britanniques sont infiniment plus rapides que ceux de l'Allemagne. Pendant que l'on étudiait longuement, dans la colonie allemande, le meilleur tracé de chemins de fer conduisant vers les lacs, les Anglais improvisaient avec une merveilleuse activité le chemin de fer de Mombasa au lac Victoria dont la construction laisse aux entreprises allemandes peu de chance de succès. Pourtant les ports allemands de Dar-es-Salam et de Bagamoyo ont une certaine activité. Les planteurs allemands ont installé dans la colonie de belles exploitations de café et de cacao. Mais la marine allemande qui fréquente ces parages gagne surtout à la fréquentation des ports de Zanzibar, de Madagascar et au cabotage sur toute la côte orientale d'Afrique. Là encore marine et commerce d'Allemagne reçoivent beaucoup de l'étranger, tandis que la colonie allemande Yaut très peu pour le commerce et la marine des puissances étrangères.
Le dessein qui a dicté à l'Empire d'Allemagne l'organisation de ses colonies de l'océan Pacifique et de l'Asie orientale est bien le même. Par l'acquisition d'une partie de la Nouvelle-Guinée (240.000 kilomètres carrés et 400.000 habitants), de la terre de l'Erapereur- Guillaume, de l'archipel Bismarck et des îles Samoa, l'Allemagne est devenue voisine et co-partageante en matière coloniale des magnifiques domaines de colonisation de l'archipel de la Sonde : ses progrès ont été extrêmement considérables dans tous les établissements étrangers de ces parages. C'est bien en effet dans les colonies étrangères beaucoup plus que dans les siennes que le pavillon allemand peut s'assurer des bénéfices.
En achetant à l'Espagne les Carolines, les Palaoset les Mariannes, (saufGuam), l'Empire Allemand s'est assuré des comptoirs commerciaux et militaires de haute valeur entre les riches pays de l'archipel malais et l'Asie orientale. Il est vraisemblable que ces positions serviront surtout de bases d'opérations navales et de dépôts de charbon dans l'avenir. Pour le moment elles ne font qu'un médiocre commerce avec leur nouvelle métropole. L'espoir des Allemands réside beaucoup plus dans l'expansion commerciale que réserve à ses nationaux l'acquisition de Kiao-Tchéou, dans la péninsule du Chantoung cédée à bail par la Chine. Là, comme en Afrique, comme dans le Pacifique, la position territoriale ou la location de territoire n'a été qu'un prétexte : grâce à cette démonstration de sa force, l'Empire d'Allemagne est devenu une des puissances commerciales les plus actives sur l'immense marché de la Chine. 11 est vraisem
blable que l'accord de l'Angleterre et du Japon dans ces parages va rendre singulièrement difficile la prépondérance germanique.
Enfin, dans l'archipel des Samoa, rAlleniagne a obtenu, à la suite d'un partage avec la Grande-Bretagne et les Étals-Unis d'Amérique, les îles d'Upolu et de Sawi. La position militaire des Samoa est une des plus importantes de l'Océan Pacifique : donc l'Empire d'Allemagne s'est assuré une base d'opération grâce à laquelle il pourrait protéger son commerce en cas de guerre et inquiéter celui des puissances rivales.
Il est aisé de comprendre que, sous des dehors modestes, l'Empire Allemand s'est assuré de grands avantages en matière coloniale. Ce n'est point que ses colonies soient riches ni nombreuses : mais elles sont heureusement placées, et l'Allemagne a su en faire monnaie de manière à se glisser sur les marchés coloniaux des puissances rivales, sans avoir dépensé comme elles beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent. Outre ces colonies, formellement annexées, l'Allemagne a des colonies importantes formées par les groupes d'hommes de sa nationalité et de sa langue et qui résident en grand nombre à l'étranger. L'émigrant allemand qui, avant la fondation de l'Empire, se i)ordait volontiers et facilement dans d'autres nationalités, est devenu réfractaire à l'assimilation depuis que sa patrie est grande, forte et unie. Il faut compter parmi les vraies cokniesallemandes les Allemands qui résident aux États-Unis, les colonies moins importantes, mais fort actives du Brésil, de la Républi([ue Argentine, du Canada, de l'Australie, etc. , etc. L'Allemand n'a pas surtout pour sa patrie l'affection sentimentale que ses penseurs et ses poêles ont traduite en si beau langage, mais aussi un attachement pratique sans faiblesse, sans rémission d'aucun instant. L'Allemand n'est pas cosmopolite en matière de commerce, mais toujours vigilant dans l'intérêt de la communauté nationale dont il fait partie : il professe avec raison que le souci d'enrichir sa patrie, et non l'étranger, par le commerce en temps de paix, est encore un des moyens de préparer la victoire en temps de guerre. Sa colonisation, très économique, très profitable, vivant à l'abri de tous les pavillons étrangers, est un des éléments de ce tenace combat pour l'intérêt allemand.
Dcbois-Keugomard. l-i
Enserrée entre de puissants voisins : Allemagne au nord, Autriche à l'est, Italie au sud, France à l'ouest, la Suisse occupe le centre de l'Europe occidentale. Seule en Europe avec la Serbie, elle n'a aucun débouché sur la mer. C'est un petit pays, par la superficie (41.546 kilomètres carrés, soit 7.71 pour 100 de la France, à peu près exactement l'étendue des départements alpestres).
La région occupée par la Suisse est couverte par les Alpes centrales presque tout entières, par la plaine ou plateau Suisse et par une portion du Jura. La plus grande partie est donc très montagneuse, pratiquement inhabitable et inutilisable. Les hautes vallées du Rhône, du Tessin, du Rhin, de ses affluents et de l'Inn lui appartiennent, mais les fleuves ne tardent pas à quitter son territoire. Malgré l'apparence, ses frontières sont partout artificielles.
On peut dire que la Suisse est un pays paradoxal : entourée de frontières artilicielles, elle forme une région de caractère très tranché; habitée par des peuples de races, de langues et de religions différentes, elle est une des nationalités les plus caractérisées d'Europe; sans houille, elle est industrielle; sans voies de communication commodes et sans débouché sur la mer, elle fait un commerce très actif.
Géographie politique.
Populations. — La Suisse ne peut avoir une population bien considérable, la majeure partie de son territoire étant occupée par des montagnes couvertes de forêts et de glaciers. 5.465.000 habitants y étaient recensés en 190."5, soit une densité mathématique de 8i par kilomètre carré. Mais ce chiffre ne donne qu'une idée fausse de la répartition de la population. Dans plus des deux tiers du pays, les vallées seules sont habitées, faiblement même. Le canton des Grisons n'a que 15 habitants par kilomètre carré, celui de Claris, 17, celui d'Uri 18. C'est dans le tiers restant, dans la plaine, que se pressent les hommes : 471 par kilomètre carré dans le canton de Genève, 249 dans celui de Zurich, 228 dans l'Appenzell extérieur.
Les Suisses appartiennent à deux familles différentes : celtique et Germanique, et se distin-juent nettement par la langue : le centre.
GKOGRAPillE POLITIQUE. 211
le nord et l'est — vallées du Rhin, depuis Coire, et de ses affluents de gauche, haute vallée du Rhône — parlent allemand (2.519.000, soit 70 pour 100); l'ouest — vallée du lihône depuis Sierre, bords du Léman et Jura — parle français (755.000, soit 22 pour 100); au sud, la vallée du Tessin est peuplée d'Italiens (222.200, soit 7 pour 100), enfin, la haute vallée du Rhin, dans les Grisons, parle romanche, patois latin distinct de l'italien et du français (58.651, soit 1 pour 100). Les trois principales langues sont officielles au même titre et peuvent être employées dans les assemblées et en justice.
Pas plus que la langue, la religion n'est la même partout. Calholiques et protestants se partagent le pays, sans aucun rapport du reste avec la division par langues. Si les Suisses français sont en majorité protestants, le canton français de Fribourg est catholique, les Allemands et les Romanches se partagent entre les deux confessions. Les réformés sont les plus nombreux (1.916.000, soit 58 pour 100), les catholiques viennent ensuite (1.580.000, soit 42 pour 100).
Séparés par la langue, séparés aussi par la religion, qui tient une grande place dans ce pays où les gouvernements cantonaux sont confessionnels, les Suisses sont cependant unis. Leur patriotisme est légendaire; ils ont défendu et défendraient leur indépendance avec la dernière énergie; émigrés, ils sont, avec les Rretons de France, les hommes qui souffrent le plus de la nostalsie.
L'accroissement de la population est assez rapide par l'excédent des naissances (1,01 pour lOOparan). Quelques émigrants quittent la Suisse pour se rendre, soit dans les pays voisins, d'où ils reviendront après fortune faite, soit au delà des mers, aux États-Unis en particulier.
l'eu de villes importantes : la plus grande est l'industrielle Zurich (18G.000 liab.);Ràle, mdustrielle aussi, vient ensuite (152.000 hab.); l'intellectuelle et artistique Genève (116.000 hab.), la capitale fédérale, Berne (75.000 hab.) et Lausanne (54.000 hab.) peu- V3nt être citées comme les plus grandes.
Gouvernement. — La Suisse est une Confédération de 22 cantons (dont trois divisés en deux sous-cantons). Chacun de ces cantons est autonome pour tout ce qui n'intéresse jias l'ensemble de la Confédération. 11 a son gouvernement propre, assemblées élues, ou réunions générales des citoyens (Landsgemeinde).
Le gouvernement fédéral se compose d'une assemblée fédérale divisée en conseil national, assemblée des représentants du peuple élus au suffrage universel au prorata de la population et en conseil
des Etals, réunion des délégués des 22 cantons (deux délégués par canton). Ces deux conseils élisent à leur tour le conseil fédéral, composé de sept ministres et qui a le pouvoir exécutif. Le président de la Confédération est élu pour un an par ses collègues du Conseil fédéral. Le référendum et l'initiative populaire sont applirpiés aux lois fédérales.
Les finances de la Confédération sont prospères, la dette est infime, mais, malgré la garantie des puissances, la Suisse, pour faire respecter sa neutralité, que ses voisins auraient trop d'intérêt à violer en cas de guerre, a été obligée à des dépenses d'armement assez considérables. Les finances particulières des cantons, aussi importantes au moins que celles de la Confédération, sont, sauf quelques rares exceptions, assez prospères, et quelques-uns d'entre eux ont pu supprimer tout impôt direct.
La Suisse n'a pas d'armée permanente, mais chaque citoyen, exercé pendant quelques semaines, a son équipement et ses armes chez lui et peut se rendre très rapidement au point menacé sur l'appel du pays (1).
Géographie économique.
Condition générale. — La Suisse doit sa prospérité dans la période contemporaine à sa position avantageuse qui la fait gardienne des Alpes, et lui vaut le passage fructueux d'un nombre de plus en plus considérable de convois internationaux. L'Italie et l'Allemagne ne peuvent échanger leurs produits qu'à travers son territoire; la Suisse est également le lieu de passage d'une partie considérable des échanges entre la France du nord-ouest et l'Italie, entre la France et l'Âutriche-Hongrie. Tous ces avantages n'ont pu être conservés que grâce à l'esprit d'ordre et de labeur d'une population passionnément dévouée à l'intérêt national. Dès maintenant, mais surtout dans un prochain avenir, la Suisse peut attendre de ses torrents et de ses glaciers, qui sont aujourd'hui l'équivalent de mines de houille, une prospérité industrielle remar-
(1) I'"inaiices helvétiques, en millions de francs : •1906 : recettes, i55; dépenses, 129; dette, 101. Dépenses : annuité de la blette, 5.8; armée, 55.2. Budget des cantons (1904) : recettes, 155; dépenses, 135; dette, 418. Armée helvétique (1904) : 258.900 hommes, que le landsturm pourrait porter, en cas de besoin, à 515.200 hommes.
quablc. Enfin elle est en quelque sorte le sanatorium privilégié de l'Europe entière pendant la saison d'été.
Agriculture. — La Suisse est un pays d'exploitation forestière et d'élevage beaucoup plus que de culture proprement dite. Peu nombreux sont les espaces où prospère la vigne jusqu'à une altitude de 550 mètres. Les céréales n'y occupent aussi qu'une médiocre étendue (I).
La Suisse est ricbe en forêts et pourtant il a fallu voter récemment des lois pour les protéger contre les ravages d'une exploitation abusive. Il y a en tout à peu près 850.000 hectares de forêts de sapins, de hêtres, de chênes, de frênes, de noyers et de bouleaux.
Les cére'ales ne fournissent même pas le tiers de ce qui est nécessaire à la nourriture de la population. La récolte est fort variable d'ailleurs en raison des vicissitudes climaliijues (2j.
Elle doit à l'adoucissement de température que lui procurent ses lacs de posséder 50.000 hectares de vignobles; le raisin mûrit jusqu'à une altitude de 7 à 800 mètres dans le canton de Vaud. La vendange ne dépasse pas d'ailleurs 1.000.000 d'hectolitres.
Ce sont les pâturages qui font la vraie richesse de la Confédération helvétique. On sait la qualité des pâturages de la haute montagne ou Alpe que des troupeaux vivant presque en liberté peuplent en si grand nombre pendant la belle saison. Aussi le be'tail est-il très nombreux et de belle qualité en Suisse (3). Deux races de gros bétail d'espèce bovine sont célèbres en Suisse : la race de Schwitz, brune et de taille moyenne, qui peuple surtout les montagnes; la race tachetée, que l'on appelle aussi race du Jura ou race d'abondance, qui est de forte taille et peuple surtout les plateaux dans les cantons de Berne et de Fribourg. La vente du
(1) Répartition du terrain en Suisse :
Terrains improductifs ... 28.4 pour 100 Terrains productils .... 71.6 pour 100 Herbages et pâtures. . . . 05.8 pour 100 du terrain productif.
Forêts 1>9.1 pour 100 — —
Céréales et jardius .... 10.4 pour 100 — —
Arbres fruitiers 18.7 pour 100 — —
(2) Récoltes des céréales :
Total 2.000.000 quintaux.
dont blé GMI 000 —
sei£?le 500.000 —
avoine 800.000 —
maïs et orge 250.000 —
Importation des céréales. ... 5 à 6.000.000 — Bétes à cornes, 2.080.000; chevau.v, 162.000; moutons, 220.000; ciièvres, 555.000; porcs, 555.000.
fromage et du lait est un des grands bénéfices de l'exportation hclv(''ti(|ue.
Industrie. — On peut dire que l'élevage est une véritable industrie nationale en Suisse. Mais au sens ordinaire du mot la Suisse en compte beaucoup d'autres.
C'est à l'emploi de l'énergie électrique empruntée aux torrents et aux chutes d'eau qu'elle doit cette multiplication des manufactures, dont quelques-unes sont parmi les plus perfectionnées du monde. La Suisse est le pays de la « houille blanche ». C'est, en effet, un maigre profit pour elle que d'extraire des mines de Saint-Gall et de Lucerne 20.000 tonnes de mauvais combustibles, un peu de lignite et d'anthracite au Valais, et de la tourhe dans les vallées du Jura neuchàtelois. C'est avec de la houille et des métaux importés de l'étranger que la métallurgie suisse travaille, et travaille dans d'excellentes conditions de perfection et de de bénéfice. Les forges de Lieslal, les fabriques de machines de Zurich, de Winlerthur et de Œrlikon, comptent parmi les meilleures du monde; SchaiTouse a des aciéries renommées; Aarau, avec sa fonderie de canons et sa coutellerie, occupe de nombreux ouvriers. Toutefois l'originalité de la Suisse réside dans les travaux délicats où la main-d'œuvre donne aux objets la majeure partie de leur valeur. Tel est le cas de la belle industrie horlogère de la Suisse, qui vend annuellement pour 12'), 000. 000 de francs de montres à l'étranger. Cette industrie fournit plus de 1.500.000 pièces par an. Elle date de 1587; elle s'est rapidement perfectionnée au xix^ siècle grâce à la création de nombreuses écoles d'horlogerie. C'est dans la Suisse française, à la Chaux-de-Fonds et à Genève, que la tradition s'est le mieux conservée et perfectionnée.
Toutefois, la plus importante des industries suisses est celle des fils et des tissus. Cette industrie dérive de deux causes : de la présence d'une force motrice considérable empruntée aux cours d'eau; de l'habileté traditionnelle des ouvriers en ce genre de travail. C'est dans les régions de la plaine et des avant-monts, dans les cantons d'Argovie, de Zurich, de Saint-Gall et d'Appenzell, qu'on rencontre le plus grand nombre de filatures et tissages. Au total, 2.000 usines occupent 95.000 ouvriers, Zurich et Winterthur ont la prééminence pour la filature du coton ; le canton de Saint-Gall se place au premier rang pour le tissage des cotonnades. Les soieries de Zurich et de Bàle font une concurrence dangereuse à celles de notre ville de Lyon. Zurich a plus de 5.000 métiers de soieries. En articles divers de tissage et de filature, la Suisse exporte pour plus de 460.000.000 de francs.
Le travail de la laine et du chanvre n'a pas vraiment une valeur
indusfriolic en Suisse. Il n'est développé que dans quelques districls des cantons d'Argovie et de Thurgovie. Parmi les industries essentiellement agricoles, citons la brasserie, localisée surtout dans les cantons de Zurich, de Berne, de Saint-Gall et d'Argovie, la fabrication des fromages, du lait concentré et des liqueurs. La Suisse exporte environ 28.000.000 de kilogrammes de fromages et 65.000.000 de kilogrammes de lait concentré.
La Suisse retire enfin un profit qu'on peut estimer à plus de 50.000.000 de francs par an d'une intelligente organisation des hôtelleries dans les régions de paysages particulièrement pittoresques. De tous les pays du monde on vient admirer les glaciers, les bois, les lacs et les torrents de la Suisse, se livrer au plaisir des ascensions ; certaines stations de la montagne suisse ont des vertus thérapeutiques merveilleuses.
Voies de communication. — Les Suisses sont de merveilleux commerçants, instruits, tenaces, consciencieux; leur pays est càans une excellente position naturelle, du moins dans ce siècle de grandes relations internationales. Le territoire helvétique, d'où rayonnent tant de vallées importantes vers toutes les directions, Rhône, Rhin, Inn, Tessin, est forcément le chemin des communications entre ces vallées qui sont des routes très fré(juentées du trafic international. Que l'on tire des lignes sur la carte, de Paris à Brindisi, d'Anvers à Gênes ou à Brindisi, de l'Allemagne rhénane à la plaine du Pô ou aux ports italiens, de la France moyenne à l'Autriche, tout passe sur le territoire helvétique.
Jadis ces routes de montagne furent très activement fréquentées. La route du Grand Saint-Bernard ouvrait, dès le temps des Romains, les communications entre le Rhône et le Pô par un passage de 2.500 mètres d'altitude; le chemin actuel est l'œuvre de Bonaparte, premier consul, après la victoire de Marengo. Le trafic est d'ailleurs local.
La route du Simplon, créée par Napoléon pour rapprocher Paris et Milan, coupe la crête alpestre à 2.000 mètres d'altitude. Un admirable tunnel y a été récemment percé qui entre dès maintenant en exploitation malgré d'extraordinaires difficultés techniques. La jonction des réseaux suisse et italien se fait entre Brigue et Dorao d'Ossola. II est question de créer une voie d'accès de la France vers le Simplon et Milan, plus courte encore que la voie actuelle, en creusant à travers le Jura une série de tunnels notamment dans la région de la Faucille.
De tout temps la route du Saint-Gothard fut une des plus fréquentées des Alpes; rejoignant les deux grandes vallées de la Reuss
et du Tcssin, elle ouvre les relations les plus faciles entre le plateau suisse et la Loinhardie; dès le moyen âge, le trafic avec l'Italie de tout le bassin du Rhin en aval du lac de Constance passait à peu près exclusivement parle Saint-Gothard (1). Le percement du tunnel du Saint-Gothard, terminé en 1882, est, avec le percement du Simplon, l'œuvre la plus remarquable de notre époque. Le tunnel, qui coupe les Alpes entre Gœschcnen et Airolo, à une altitude de 1.154 mètres, sur une longueur de 15 kilomètres, a ouvert entre la France du nord et de l'est, la Belgique, la Hollande et l'Allemagne occidentale d'une part, l'Italie de l'autre, les relations les plus directes, jusqu'au percement du Simplon qui peut devenir un avantage pour la France s'il raccourcit les voies d'accès qui ont surtout profité à l'Allemagne, à l'Italie et à la Suisse allemande. Au contraire, le tunnel du Simplon, long de 19 kil. 700, est à l'avantage de la France et de la Suisse occidentale.
11 faut noter aussi l'importance particulière de l'Arlberg, qui permet à la France et à l'Autriche de communiquer librement par le territoire suisse, et d'échapper à la servitude de l'intermédiaire de rAllemagne.
Le réseau des chemins de fer suisses, qui ne comptait que 2.088 kilomètres en 1876 et 5.097 en 1887, en compte aujourd'hui 4.800. Le centre de ce réseau, qui est surtout important parce qu'il opère la jonction entre le réseau étranger et le réseau national est la ville de Bàle. Cette jonction avec les réseaux étrangers est assurée par de nombreuses lignes : huit avec l'Allemagne, à Bâle, Schalfouse, etc. ; six avec la France, Bàle à Bolfort par Mulhouse ou [)ar Délie, Neuchàtel à Pontarlier par le Yal Travers, Lausanne à Pontarlier par Vallorbes, Genève à Lyon par Bellegarde, Martigny à Chamonix; un avec l'Autriche par l'Arlberg; deux avec l'Italie par le Saint-Gothard et le Simplon.
Le réseau suisse transporte beaucoup de voyageurs et une quantité de marchandises analogues à celles que transportent en moyenne les chemins de fer français; mais les bénéfices de l'exploitation, malgré l'appoint du commerce international, sont médiocres. La construction des ouvrages d'art a absorbé des sommes considérables (2).
(1) Cr. IIiMi.Y, Formation terrilormle des Etats de l'Europe centrale.
(2) Clicmins de fer suisses (1903) :
Longueur exploitée 4.800 kil.
Coût kilométrique moyen ôll.dOO fr.
Recettes kilométriques moyennes l.'^.ô'iO l'r.
La navigation sur les lacs n'a pas une grande importance commerciale : elle intéresse seulement les riverains et les touristes pendant la belle saison. Il faut faire exception pour le lac de Constance sur lequel Romanshorn est un port assez actif par lequel se hnt les échanges entre la Suisse et l'Allemagne.
Commerce. — Le commerce intérieur de la Suisse n'est pas très considérable : il y a cependant envoi constant de denrées alimentaires de la plaine et des plateaux vers les régions plus pauvres de la montagne. En revanche, le commerce extérieur est d'une activité extraordinaire : c'est que, d'une part, la situation de la Suisse, comme parcours entre les pays riches, lui donne un rôle d'arbitre, et que, d'autre part, la pauvreté naturelle du pays oblige les montagnards suisses à chercher une compensation dans l'activité des échanges avec leurs voisins et même avec des pays très lointains. La Suisse importe surtout des objets d'alimentation, des minerais, des métaux, des matières premières pour son industrie textile. Elle exporte surtout des tissus et des filés, des machines et des objets d'horlogerie. Ce commerce dépasse actuellement deux milliards dont environ 1.500.000.000 d'importaliuns tt 1 . |{)U.U()O.OOOd■exp()rt;l!ions.
L'Allemagne se place au premier rang des pays qui commercent avec la Suisse. Elle lui envoie des céréales, bestiaux, sucre, denrées coloniales, métaux, houille et coton : elle ne lui achète que pour une somme moindre de bestiaux, fromages, tissus et horlogerie. La France est au second rang ; elle envoie à la Suisse de la soie brute, des vins, des tissus, des laines, des bestiaux et des céréales. La Suisse vend des soies et des soieries, des tissus, des cotons, des bestiaux, des bois bruts. Au troisième rang vient l'Italie dont les importations en Suisse sont en très grand progrès, ce qui s'explique par le percement des tunnels transalpestres, grâce auxquels le courant des relations italo-suisses est devenu continu; l'Italie n'achète à la Suisse que peu de ses produits. Dans une toute autre condition boiit lu Grande-Bretagne et les États-Unis qui achètent beaucoup plus qu'ils ne vendent. Ce dernier résultat est tout à l'honneur des communautés de colons suisses aux États-Unis qui donnent l'exemple de la plus parfaite solidarité et de l'inaltérable attachement à la patrie lointaine d'Europe (I).
(Ij Commerce lielvélique (en millions de francs).
Imporlations. Expor(:ilions.
l^OO 1.284.0 865. (•)
l'KliJ 1.534.2 1.10Ô.4
iluyinne -189'J-19i)5 1.21.'5.7 889.4
On voit avec quelle habileté les Suisses, « portiers des Alpes » comme on l'a dit des ducs de Savoie avec beaucoup moins de raison, ont su exploiter au mieux de leurs intérêts les passages dont ils sont maîtres. Ils retirent toujours quelque chose de cette richesse qui passe. Mais ils ont aussi créé sur leur terre des industries prospères, et n'ont laissé, à force de labeur, entrer chez eux que les produits qu'ils ne pouvaient espérer obtenir du travail national. Il faut surtout observer que les découvertes scientifiques, grâce auxquelles la force des chutes d'eau et des torrents, la houille blanche comme on dit, peut être utilisée dans l'industrie, ont profité h la Suisse plus qu'à tout autre pays du monde; cela seul lui promet une admirable expansion industrielle dans l'avenir. Enfin la population suisse est une des plus laborieuses et des plus sages du monde.
Commerce lielvétique (en millions de francs) {suite]. Principaux clients (190G) :
Allemagne . .
Royaume-Uni .
Italie
États-Unis . . .
Autriche-IIongrii Russie ....
Rays-Bas . . .
Belgique ...
Principales imporlnlious.
Soie 176.2
Céréales et farines 145.5
Produits chimiques 48.5
Animaux .
Houille . .
Lainages .
Cotonnades Coton . . .
Imporlalions.
Exporlations
Priiuipales exporlations.
Soieries et filés 215.6
Cotonnades et (ik's 212.4
Montres 150.7
Machines 63.5
Fromage 50.1
Soie brute 52.5
Lait 29.2
Chocolat 56.5
GEUtiRAPHlE POLITIQUE. 219
Géographie politique.
La monarchie austro-hongroise, arrosée par le Danube, qui va se jeter dans la Mer Noire, possédant, d'autre part, les sources de l'Elbe et de l'Adige, forme la transition entre l'Europe de l'ouest et celle de l'est. Sa politique, longtemps occidentale, lors de ses conflits avec la France et la Prusse, semble s'être délinitivement orientée vers l'est ; sa vie économique^ de même, la fait pencher, à l'heure actuelle, vers les pays du Levant, et en fait un des protagonistes les plus importants de la question d'Orient. Elle est bornée à l'ouest par la Suisse, au nord-ouest par l'Allemagne, au nordest par la Russie, au sud-est par la Roumanie, au sud-ouest, par la Serbie, la Turquie, la mer Adriatique et l'Italie. Elle s'étend sur tout le bassin moyen du Danube, déborde, au nord-est, sur la plaine polonaise et russe ; au nord-ouest, par la Bohême, elle a le cours supérieur de l'Elbe; au sud-ouest, sa frontière, purement conventionnelle, englobe les Alpes Orientales et les sources de l'Adige, qui dépendent, physiquement, de l'Italie. Du 42° au 51° de latitude septentrionale, du 7° au 24° de longitude orientale de Paris, ce pays couvre une superficie de 625.500 kilomètres carrés, soit les 116 centièmes de la France. En comptant la Bosnie et l'Herzégiivine, réunies ])ar l'Autriche-llongrie, la superficie atteint 07(1,500 kilomètres carrés, c'est-à-dire un quart de plus que celle de la France.
Populations. — Sur cette étendue, vivaient, en 1900, 46. 400.000 habitants, 72 par kilomètre carré, densité ù peu près égale à celle de la France, mais assez inégalement répartie : pendant que les provinces autrichiennes de Basse-Autriche, de Bohême, de Moravie et de Silésie, riches par l'agriculture et l'industrie, ont une population très serrée, de 110 à 156, les parties alpestres du Salzbourg et du Tyrol, n'en ont que 27 et 32, et l'ensemble de la Hongrie, aux immenses propriétés, 59.
Cette population augmente régulièrement par un excédent de naissances qui correspond à un accroissement, en Autriche, de,1.19 pour 100 et, en Hongrie, deO. 95 pour 100 par an. Mais, depuis quelques années, une émigration considérable vient enlever à la monarchie une bonne partie de cet excédent. L'Autriche-Hongrie a remplacé
rAllemagne comme pays de grande émij^ration. De 66.000 en 1895, le nombre des expatriés s'est élevé en 1899 à 99.000, en 1901, à 155.000, et, en 1906, à 263.000. Encore, dans ces chiffres, ne compte-t-on pas ceux qui s'embarquent dans les ports français. La très grande majorité va aux Etats-Unis, où ils permettent de recruter la masse de manœuvres à bon marché, dont manque l'industrie américaine.
Ce que nous aurons à dire bientôt des r^ationalités en Autriche- Hongrie expliquera que cette émigration ne soit pas, comme celle de l'Allemagne, une expansion du pays au dehors ; les émigrés de de la monarchie, appartenant, pour la majeure partie, aux races subjuguées, mais non soumises, n'éprouvent nul désir de maintenir le lien avec la « mère-patrie » .
La partie occidentale de l'Autriche-Hongrie, industrielle, possède quelques grandes villes, en Autriche et en Bohême, mais la portion orientale, la Hongrie, presque exclusivement agricole, est encore un pays de populations rurales. Vienne est la seule grande cité moderne, avec plus d'un million et demi d'habitants (1).
Les nationalités. — On l'a souvent répété : l'Autriche-Hongrie n'est pas une nationalité, mais une réunion artificielle de nationalités. Les 45 millions d'habitants qui dépendent du souverain habsbourgeois appartiennent à des races absolument différentes ; ils forment une riche source d'étude pour les ethnologues, mais aussi font le désespoir des hommes politiques chargés de les gouverner. C'est qu'en effet, contrairement à ce que l'on voit en Suisse, la diversité d'origine et de langue correspond à une opposition complète de tendances, à une animosité plus grande dans l'intérieur du pays, contre les « concitoyens » que par-dessus les frontières, avec les étrangers. Tandis que les Suisses allemands, français, italiens, associés par un acte de leur volonté, se considèrent comme égaux, ayant les mêmes intérêts, sont Suisses avant tout, les Allemands, Magyars, Slaves, Italiens, d'Autriche-Hongrie, réunis par héritage ou par la force, ayant, ou croyant avoir des intérêts opposés, considèrent leur lien comme une chaîne, et ne songent qu'à s'en débarrasser.
Une étude détaillée des nationalités, races, familles, serait extrêmement longue et confuse. Mais quelques grands groupes peuvent
(1) Principales villes (1907/ :
Vienne (Autriche) . . 1.099.000 hab.
Buda-Pest (Hongrie) . 752.000
Prague (Bohême) . . 228.000
Lemberg (Pologne). . 159.000
Gratz (Styrie). . . . 138.000 hab.
Trieste (Istrie) . . . 205.000
Brûnn (Moravie). . 109.000
Szegedin (Hongrie) . 105.000
GEOGRAPHlt; rOLITIQlE. 22i
être distingués. L'Autriche-Hongrie est divisée, par les races, en trois zones, du nord au sud.
La zone médiane (Autriche propre et Hongrie) est à peu j)rès exactement partagée entre Allemands à l'ouest, et Magyars ou Konirrois à l'est; les premiers ayant formé, dans la région réservée aux seconds, quelques îlots, comme celui des Saxons de Transilvanie.
Cette zone médiane est bordée, au nord et au sud, par deux bandes de territoire habitées par des Slaves : au nord, les Tchèijues. Moraves, Slovaques, Polonais, Ruthènes et Petits Russiens de Bohème, Moravie et Polo;;ne autrichienne ; au sud, les Slovènes, Croates et Serbes des pays conquis sur la Turquie. A l'extrémité orientale, le plateau transilvain et une partie de la plaine hongroise ont une population importante de Roumains, tandis qu'à l'extrême ouest, le Trentin et le Frioul parlent italien et se considèrent comme « irredenti ».
Aucune de ces races ne l'emporte assez sur les autres pour les dominer complètement et surtout pour les assimiler : d'autre part, les gouvernements ne se sont pas décidés à établir un fédéralisme qui permettrait de maintenir l'union. Les races soumises réclament leur indépendance et menacent la monarchie d'une dissolution complète, et dont la gravité serait considérable (1). Les Allemands, au nombre de 11 millions dominent 16 millions de Slaves du nord et 750.000 Italiens; les Hongrois, qui n'atteignent pas le chiffre de 9 millions, ont sous leur joug près de 8 millions de Slaves du sud. En additionnant, d'une part, les deux races qui ont actuellement l'autorité, et, d'autre part, celles qui leur sont soumises, on obtient les chiffres de 20.057.000 et de 24.828.000, donnant la majorité aux secondes sur les premières.
Cette situation explique les difficultés que le gouvernement des Habsbourg rencontre dans la direction des affaires politiques, et fait comprendre aussi que l'exploitation économique du sol, la
(1) Répartition de la population d'après les langues (1900) :
Allemands 11.306.000
Magyars 8.751.000
Tchèques, Moraves, Slovaques. . . . 7.97.5.000 ) ^i j j
T. , ■ ' . r^^r^ /./^rv f Suves du Hord 1
Polonais 4.259.000
Ruthènes 5.805.000
Croates et Serbes 3.442.000
Slovènes 1.292.000
Roumains 3.030.000
Italiens 754.000
Divers 271.000
Slaves du sud 7.764.000
construction de voies de communication, par exemple, soient rendues presque impossibles, par l'hostilité, grandissante entre gens unis malgré leur volonté.
Pas plus que par la race et la langue, les habitants de l'Autriche-liongrie ne sont unis par la religion. La division est cependant moins profonde à ce point de vue (1).
Gouvernement. — Pondant assez longtemps, les Allemands d'Autriche ont pu dominer les peuples que le hasard des mariages ou des guerres leur avaient soumis : faisant du reste partie du Saint-Empire Romain Germanique, ils avaient l'appui de la masse allemande. Mais, depuis que, au commencement du siècle, les Habsbourg ont dû renoncer au titre d'Empereur d'Allem;igne, depuis surtout que la guerre de 1866 a rejeté l'Autriche en dihors de l'Allemagne, et qu'ils ont ainsi perdu le lien avec leurs congénères, depuis, enlin, que le principe de nationalité, aflirmé dans le monde entier, a reçu quelques applications, les nationalités magyares et slaves de la monarchie ont demandé à avoir leur place au soleil. La formation d'une confédération comme celle de l'Allemagne aurait peut-élre satisfait ces tendances, mais les Habsbourg ne s'y sont pas décidés, En 1867 l'établissement du « dualisme » donnait satisfaction au plus remuant et au plus considérable de ces groupements ethniques, les Hongrois, mais encourageait les réclamations des autres, qui se considèrent comme sacrifiés.
Depuis 1867, la monarchie est coupée en deux tronçons, autonomes, et qui ne sont unis l'un à l'autre que par la personne du souverain. Mais ce partage n'a tenu compte, ni des traits physiques du sol, ni même des nationalités. La monarchie cisleithane, ou Empire d'Autriche, comprend, en outre de l'Autriche allemande, la Bohême tchèque, la Galicie et la Bukovine polonaises, le Tyrol italien. Quant à la monarchie transleithane, ou Royaume de Hongrie, elle a réuni en une seule masse les Magyars de Hongrie, les Roumains de Transylvanie, les Croates et Serbes de Croatie. La Bosnie et l'Herzégovine, qui viennent d'être annexées, forment une dépendance commune aux deux parties de la monarchie.
Le gouvernement est assez compliqué. Les deux monarchies ont le même souverain, mais gardent leur liberté d'action. A Tienne et
(1) Religions (1900) :
CithoHques romains . . 30.600.000 Catholiques des rites grec
it arménien .... 4.990.000
Orthodoxes grecs. . . . 3.423.000
Protestants 4.225.000
Israélites 2.076.000
à Buda-Pest sont deux gouvernements complets : ministères responsables et parlements composés chacun d'une chambre aristocratique et d'une chambre élue au suffrage censitaire. Les questions communes (aflaires étrangères, militaires, monnaies, régime commercial) dépendent d'un ministère commun et d'une assemblée appelée les « Délégations » formée de délégués des deux parlements.
L'organisation financière est compliquée : il y a trois budgets : celui de l'ensemble de la monarchie, pour les « affaires communes », celui de l'Autriche et celui de la Hongrie; les dépenses communes sont partagées proportionnellement par les deux États (1).
Le service militaire est obligatoire pour tous : l'armée active est commune aux deux pays, mais l'armée territoriale est organisée séparément par chacun d'entre eux, et s'appelle Landwehr en Autriche, Honvedseg en Hongrie. L'armée austro-hongroise, surtout depuis l'alliance avec l'Allemagne et l'Italie, est très considérable, et soigneusement organisée.
Une petite marine garde la côte de la mer Adriatique, et surtout, est prèle à intervenir dans la mer Egée lors du règlement de la question d'Orient (2).
(1) Finances austro-hongroises, en millions de francs :