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DEUXIÈME PARTIS RUSSIE D'ASIE

Aucune séparation, naturelle ou politique, n'existe entre les possessions d'Asie et la Russie d'Europe. La frontière entre les gouvernements européens et ceux de la Sibérie semble même s'écarter de parti pris des montagnes ou fleuves dans lesquels on pourrait peut-être voir une limite naturelle : elle laisse presque tous les monts Oural en Europe, et le fleuve du même nom en Asie. La Russie, en somme, se prolonge à l'est, et les voyageurs du Transsibérien ne s'aperçoivent pas du changement de « partie du monde ».

L'Asie russe est bornée au nord par l'océan Glacial Arctique, à l'est, par le détroit de Bering et l'océan Pacifique, au sud, par l'Empire Chinois, l'Afghanistan et la Perse, à l'ouest par la mer Caspienne et la Russie d'Europe. Sa superficie actuelle, après le traité de Portsmouth, qui a mis fin à la guerre russo-japonaise, est de 16 millions de kilomètres carrés (i).

Géographie physique.

Composition et relief du sol. — Comme dans la partie européenne, la composition et le relief du sol sont singulièrement uniformes : la plaine horizontale, la steppe, occupent la majeure partie du pays. On peut le traverser des bords de la mer Caspienne à l'océan Glacial sans s'élever au-dessus de 200 mèlreset de l'Oural à la mer d'Okhotsk sans atteindre plus de 500 mètres. La disposition générale est celle d'un versant extrêmement peu incliné, descendant des hauts plateaux de l'Asie centrale vers la mer Caspienne à l'ouest, vers l'océan Arctique au nord.

(1) Superficie (en kilomètres carres)

Sibérie 9.527.000

Asie centrale 3.551.000

Transbaïkalie 615.000

Il a déjà clé iiarlé de la Transcaiicasie à propos de la Russie d'Europe.

Province de l'Amour . .

— du littoral. . .

Moitié de Sakiialine. . .

GÉOGHAPHIE PHYSIQUE. 293

Dans ces plaines, cependant, on peut distinguer trois parties : L'Asie centrale, ou Turkestan, est une sorte de cuvette, dont le fond est marqué par la mer d'Aral : le faible plateau de l'Oust-Ourt l'accidente à peine vers la mer Caspienne, et ne se manifeste guère que par des falaises bordant la mer d'Aral.

La plaine sibérienne est divisée en deux par le cours del'Iénisséi. A l'ouest de ce fleuve, et jusqu'à l'Oural, aucun point n'atteint 200 mètres d'altitude, l'impression d'horizontalité est complète, le voyageur se croit sur mer par un temps absolument calme. Les sables ne présentent pas une ride, pas un caillou, les indigènes n'ont pas même l'idée de ce que peut être une pierre; les eaux, pendant l'été, s'étendent partout, en marécages infranchissables, et, suivant la direction du vent, se déversent vers l'un ou l'autre des fleuves qui sillonnent le pays.

A l'est del'Iénisséi, la plaine change d'aspect. Encore très basse, elle est caillouteuse et légèrement ondulée par de faibles collines. En avançant à l'est de la Lena, on trouve une région plus accidentée, pres(|ue montagneuse. Ce pays, très peu connu encore, est traversé par des hauteurs appelées monts Slanovoï; ceux-ci longent la mer d'Okhotsk, sur laquelle ils tombent par une pente presque abrupte, et descendent doucement vers l'océan Arctique. A leur extrémité nord-orientale, près du détroit de Bering, ils s'élèvent dans le mont Makhatchinga, qui atteint près de 2700 mètres.

La partie montagneuse de l'Asie russe est tout entière dans le sud, et dépend du grand massif central asiatique. Au sud du Turkestan, la frontière avec la Perse et l'Afghanistan laisse à ces deux derniers pays tous les contreforts de la chaîne bordière de l'Iran. Mais, avec le plateau de Pamir, la frontière russo-chinoise atteint les grands systèmes montagneux qui limitent le Plateau Central. Le Pamir, le célèbre Toit du Monde, est un grand et haut plateau, doucement ondulé, d'une altitude moyenne de 4000 à 5000 mètres, limité au nord, à l'est et au sud, par un demi-cercle de très hautes montagnes, dépassant 7000 mètres au pic Kaufmann, et approchant de 8000 au Tagharma et au Tirachmir.

Plus au nord, l'extrémité occidentale et le versant septentrional de l'immense Tian-Chan couvrent le pays frontière. Des pics volcaniques comme le Tengri-Khan y dépassent 7500 mètres, d'immenses glaciers en couvrent les pentes, les cols sont à peu près infranchissables : presque seule, la vallée de l'Ili, ou passe de Kouldja, permet de monter sur le plateau chinois.

Au delà de la dépression de la Dzoungarie, ou Portes Mongoles,

le massif de l'Altaï et les hauteurs qui dépendent de lui sont coupés par la frontière; ces montagnes granitiques, aux pentes couvertes de forêts de sapins, aux sommets dénudés et marécageux, ont leur point culminant au Bielouka, par 3550 mètres. La richesse de l'Altaï en minerais y a attiré jadis beaucoup de colons,... volontaires ou non. Les monts Saïan marquent ensuite la limite entre le plateau et la plaine, entre la Sibérie et la Chine; granitiques aussi, riches en métaux, ils ont à peu près le même aspect et la même altitude que l'Altaï (Mounkou-Sardyk 3500 m.).

Avec la région du lac Baïkal commence un pays tout à fait différent de la Sibérie, dont on le sépare administrativement sous les noms de Transbaïkalie et de province du fleuve Amour. Le relief est très accidenté : la rive nord-occidentale du Baïkal est longée de très près par les monts du Baïkal (1600 m.); au sud-est, le plateau du Vitim, les monts lablonovoï ou des pommiers, bien d'autres soulèvements encore en font un pays vraiment montagneux, dont les sommets n'atteignent pas 2000 mètres mais dont les vallées sont quelquefois à 1000 mètres au-dessus de la mer.

La Province Maritime et le Kamtchatka ont des systèmes montagneux absolument diflerents des précédents, et qui dépendent des grands soulèvements concentriques de la côte orientale; la chaîne de volcans du Kamtchatka (Klioutchev 4804 m.) se continue dans l'archipel des Kouriles ; les montagnes de Sakhaline sont l'extrémité septentrionale de la chaîne japonaise; le Sikhota-Alyn, qui traverse du nord au sud la Province Maritime, entre l'Amour, l'Oussouri et la mer du Japon, appartient à un soulèvement parallèle.

Mais toutes ces montagnes ne jouent, dans l'Asie Russe, que le rôle de réservoir des fleuves; la plaine est le trait essentiel de l'orographie.

Littoral. — Malgré un développement considérable de côtes, la Russie d'Asie est, encore moins que la Russie d'Europe, un pays maritime. Tout le littoral de l'océan Glacial est absolument inutilisable. Quelques navires vont, à grand'peine, et en courant de sérieux dangers, charger des bois ou des fourrures dans l'estuaire de l'Ob' ou dans celui de l'Iénissei. Mais le delta de la Lena ne peut être atteint ni par l'est ni par l'ouest, et, seul, le navire de Nordenskjold a pu franchir le a passage du Nord-Est », au prix d'un hivernage de dix mois.

Moins absolument impraticable, beaucoup plus découpé, mais encore trop longtemps encombré par les glaces est le littoral du Pacifique. Petropawlowsk, au Kamtchatka, et Nikolaïewsk, à l'embouchure de l'Amour, sont obstrués pendant la moitié au moins

de l'année, Wladiwostok même, sous la hitilude de Rome, est bloqué pendant trois mois.

Sur la mer Caspienne, les côtes sont plates, basses, et sont graduellement abandonnées par les eaux.

Climat. — Le climat est le grand ennemi de l'Asie russe. Extrêmement éloignée des mers tièdes, séparée du sud par un formidable obstacle montagneux, largement ouverte vers le pôle, elle a un climat absolument continental. Même dans le sud du Turkestan, les froids de l'hiver sont extrêmement rigoureux; par contre, les chaleurs de l'été sont relativement très élevées. Les moyennes de l'année sont parmi les plus basses du monde, s'échelonnant du sud au nord, de -+- 10° au Turkestan (moyenne de l'Allemagne centrale) à — 10° à Iakoutsk et — 15° plus au nord. Les moyennes de juillet sont de -h 50° au Turkestan (température de la bordure du Sahara) de -+- 20° à Irkoutsk et Iakoutsk (Nantes et Moscou) et de -h o° sur les bords de l'océan Arctique. Quant aux moyennes d'hiver, elles sont terriblement basses : 0° au Turkestan (même température qu'à Brème et que dans l'Allemagne centrale), — 20° à Omsk et Irkouslk, — 40° à Iakoutsk, et atteignent — 50° à Verkhoiansk. C'est en ce point qu'a été constatée la température la plus basse du monde, avec 69° au dessous de zéro. Le sol ne dégèle jamais, ce qui explique qu'on ait trouvé, dans le sol, des cadavres de mammouths, enfouis, depuis un nombre considérable de siècles, et dans un tel état de conservation que les chiens des explorateurs ont pu se repaître de leurs chairs.

D'une façon générale, par conséquent, le climat de l'Asie russe est caractérisé par des froids rigoureux et par des oppositions violentes entre les moyennes d'été et d'hiver (1).

L'humidité atmosphérique est des plus faibles : la couche annuelle de pluies n'est que de 0 m. 20 dans l'extrême nord-est de la Sibérie et au Turkestan, c'est une moyenne désertique. Quant à la

(1) Températures de l'Asie russe :

Moyeiiues.

Été. Hiver. Écart.

Kouldja -f SS'' — 100 350

Tobolsk 4- 180 190 570

Irkoutsk 4- 18° — 21° 59°

WlailiwostoK +20^ — loO So»

Nertchinsk 4-18° — 54° 52°

Iakoutsk -f 10» — 45" 62°

Verkhoïansk + 1»° — 51» 65»

Sagastyr -f 5° — 420 47°

Sibérie proprement dite, les pluies n'y atteignent pas 0 m. 60 en moyenne. La chute des neiges est abondante pendant l'hiver et protège un peu la végétation contre des froids qui la brûleraient. Les pluies et les neiges sont, naturellement, plus abondantes sur les montagnes du pourtour sud, où s'alimentent les fleuves.

Malgré des conditions de température qui ont fait du nom de la Sibérie le synonyme de pays glacé, la salubrité n'est pas mauvaise. L'homme supporte bien des froids terribles qui ne sont pas accompagnés de vent. Il n'y a pas de phtisiques sous ces latitudes ; les voyageurs parlent avec enthousiasme de l'aspect féerique des longues nuits d'hiver sibériennes, à l'azur étincelant, aux étoiles scintillantes, aux aurores boréales merveilleuses. Le printemps est une renaissance inouïe; l'été, très court, mais très chaud, permet aux grains de mûrir en quelques semaines. Moins salubre est le climat du Turkestan, dont les steppes sont parcourues, en hiver, par des vents glacés, en été, par un véritable simoun chargé de sables. Seules, les vallées bien abritées des montagnes, comme le Ferghana et le Zarafchan, jouissent d'un climat agréable, que l'on peut comparer à celui du versant méridional du Caucase.

Cours d'eau. — Deux régions doivent être distinguées : le Turkestan est un désert, dont les ileuves ont le caractère des cours d'eau désertiques. Nés dans les montagnes de l'est, où ils trouvent beaucoup d'eau, ils s'appauvrissent dès qu'ils arrivent dans la plaine où ils ne reçoivent plus de pluie, et perdent leur eau par une évaporation mtense. L'Amou-Daria, descendu du Pamir, se grossit du Zarafchan, quand celui-ci peut arriver jusqu'à lui; le Syr-Daria, prend son origine dans la partie occidentale du Tian- Chan, arrose d'abord la vallée du Ferghana, puis entre dans le désert. L'un et l'autre diminuent constamment de débit, jusiju'au moment où ils tombent dans le lac sans écoulement appclémer d'Aral. Les cours d'eau descendus de la bordure septentrionale de l'Iran, et qui devraient être des afiluents de l'Amou-Daria, se perdent dans les sables dès qu'ils entrent dans le désert : tels le Heri-Roud et le Mourghab de Mervv.

L'Ili, qui arrose la région de Kouidja tombe par un immense delta dans le lac Balkach et forme la transition avec les fleuves sibériens.

Ceux-ci sont parmi les plus grands cours d'eau du monde, et, sous d'autres cieux, rendraient d'incalculables services. Très longs, très larges, abondants et profonds, d'un cours lent et régulier, ils ne sont séparés par aucun relief appréciable; leuis sources et celles de leurs affluents se rapprochent a très peu de distance les unes des

autres et forment ainsi une voie navigable presque ininlerronipuc; du pied de TOural aux bords de l'océan Pacifuiue, il n'y a que 500 kilomètres de « portage » sur un développement de plus de 10.000 kilomètres.

L'Ob', descendu du Bieloukha, traverse les plaines déprimées de TOuest sibérien, se grossit h droite du Tcboulim, très voisin de l'Ienisseï, et à gauche de llrtych, plus long que lui, venu du jjlateau central. Celui-ci traverse la steppe de Baraba, ou de la i';iira, passe à Omsk, et reçoit, à Tobolsk, le Tobol qui draine les eaux du versant oriental de l'Oural. L'Ob' forme, à son embouchure, un immense estuaire.

L'Iénisseï sort du plateau central par un délllé étroit des Saïan et se dirige, par Krasnoïarsk, presque droit vers le nord pour tomber dans un estuaire voisin de celui de l'Ob'. Sur sa rive droite, il reçoit les trois Toungouska; la première de celles-ci prend sa source sous le nom de Selenga au sud des monts Saïan, tombe dans le lac Baïkal, puis en ressort, et, appelée souvent Angara, passe à Irkoutsk.

La Lena, fleuve de la partie la plus froide de la Sibérie, a son origine dans les monts du Baïkal, à 10 kilomètres du lac de ce nom, décrit un grand coude par Iakouktsk et va se jeter dans l'océan Glacial par un delta presque constamment gelé. Ses affluents sont : le Vilioui, à gauche, qui a ses sources voisines du cours de la Toungouska inférieure; le Vitim à droite, dont l'origine est proche du cours de la Chilka amourienne, et l'Aldan, du même côté, dont certains tributaires ne sont séparés de la mer d'Okhotsk que par moins de 50 kilomètres.

L'Amour enfin ne ressemble nullement aux autres cours d'eau sibériens. C'est un fleuve du plateau central et des montagnes de l'est : formé de la Chilka transbaïkalienne et de l'Argoun ou Keroulen mongolienne, il décrit de grandes courbes entre la Mandchourie et la province de l'Amour, par Blago\Yiechtchensk, Khabarovsk et se jette dans la Manche de Tartarie, à Nikolaïewsk, après un cours accidenté et souvent coupé de rapides. Son affluent de droite, rOussouri, a son origine à 75 kilomètres de Wladiwostok, terminant la grande voie fluviale transsibérienne.

Malheureusement, le climat rend pratiquement inutilisable ce merveilleux développement fluvial, presque ininterrompu du pied de l'Oural à Wladiwostok. L'Ienisseï n'est libre de glaces à Krasnoïarsk que d'avril à novembre; à son embouchure, que de juin à se|)tombre. Quant à la Lena, elle n'est « navigable » vers son delta, que du 15 juin au commencement d'août. L'Amour lui-même a une

embâcle de près de six mois, et, pendant l'été, est encombré de bancs de sable.

Géographie politique.

Populations. — L'Asie russe n'a qu'une très faible population. Sur une superficie égale à plus d'une fois et demie l'Europe, il n'y a que lo.iôO.OOO liabitants, soit moins d'un habitant par kilomètre carré. L'Asie centrale est la partie où la population est le plus dense (2 par kilomètre carré), lu Sibérie, celle où elle est le plus clairsemée (0,5). Les extrêmes sont la province de Samarkande avec 12 habitants et celle de Yakoutsk avec seulement 0,06 par kilomètre carré.

Ces populations appartiennent à diverses races. En Asie centrale, sont en présence les deux grandes branches de l'humanité que l'on appelle touranienne et iranienne. La première, occupant surtout les steppes et les déserts, vit de l'élève des troupeaux, est nomade et volontiers pillarde : Turkmènes, Kirghiz, Kalmouks, Ouzbegs ne supportent aucune domination, aucune entrave, aucune attache, pas même celle de la terre. Leurs razzias incessantes sur les habitants des vallées fertiles et des oasis ont fait accueillir par ceux-ci les Russes en libérateurs. Les Iraniens, ou Persans, appartenant à la grande famille aryenne, sont agriculteurs et sédentaires par conséquent. Tous ou presque tous, qu'ils soient Touraniens ou Iraniens, se rattachent à l'Islam, sauf les Kalmouks qui sont bouddhistes.

En Sibérie, la population indigène est moins nombreuse proportionnellement, et iutiniment plus arriérée. Appartenant aux deux races finnoise ut mongole, elle a des caractères très dilférents. Sur les bords de l'océan Arctique, les Samoyèdes, Tchouktches etKamtchadales sont proches parents des Lapons et des Eskimaux et mènent à peu près le même genre de vie; pêcheurs et chasseurs de fourrures, toujours à la recherche d'une nourriture rare et irrégulière, d'un abri chaud contre les rigueurs d'un hiver terrible. Dans l'intérieur, les Tatares du Turkestan débordent sur les steppes du sud, les Ostiaks habitent le long de l'Ob' moyen, les Toungouses donnent leur nom aux trois Toungouska et les Yakoutes errent sur les bords de la Lena. Les uns sont encore idolâtres, les autres se sont rattachés aux religions bouddhiste ou orthodoxe grecque.

Quant aux Européens, ils sont exclusivement représentés par les Russes. La Sibérie n'a d'abord reçu que des cosaques, puis des exilés ou des condamnés politiques ou de droit commun, et a gardé de cette époque une terrible réputation. Puis le gouvernement de Saint-Pétersbourg se décida à exciter la colonisation libre, et à res-

treindre à Sakhaline le domaine de la colonisation pénale. Depuis 1892, le nombre des émigrants libres, paysans auxquels la constitution du « mir » russe ne laissait pas de terres dans la métropole, a augmenté considérablement, et varié entre 100 et 200.000 personnes par an. Ils se sont établis surtout dans les provinces de l'Exlrème-Est (Province Maritime, de l'Amour), et en Mandchourie, pendant que celle-ci était occupée par les Russes ; en même temps, ils ont pris possession des terres qui bordent le Transsibérien et les ont mises en valeur (1).

Le nombre des Russes est beaucoup moins considérable dans l'Asie centrale, et leur condition très dillërente : soldats, fonctionnaires, chefs ou surveillants d'exploitation agricole, peu de paysans proprement dits. La densité relative de la population indigène et la rareté des terres cultivables expliquent suffisamment ce fait sans qu'on y insiste.

Très peu de villes, naturellement, dans cette immense étendue. La plupnrt des points marqués sur les cartes de la Sibérie méritent à peine le nom de hameaux, beaucoup d'entre eux ne comprenant que quelques habitations; les « grandes villes » elles-mêmes ne sont importantes que par comparaison. Au contraire, l'Asie centrale a quelques agglomérations importantes, mais bien déchues, pour la plupart, de la prospérité qu'elles ont atteinte pendant le moyen âge, lorsque de grandes dominations y avaient leur centre (2).

Gouvernement. — Nous avons déjà vu que l'Asie russe était gouvernée comme la Russie d'Europe. Les gouvernements généraux de l'Amour, de la Sibérie Occidentale et Orientale, des Steppes et du Turkestan ne sont que des divisions administratives sans dilférence essentielle avec les gouvernements de Russie.

(1) Émigration russe en Sibérie :

1895 61.000 personnes.

Total 1895-1899 : 980.860 personnes, soit une moyenne de 140.000 contre 43.000 auparavant.

Le comité du Transsibérien a dépensé près de GO. 000. 000 de francs pour les travaux préparatoires à la colonisation (irrigation ou dessèchement).

(2) Villes de l'Asie russe (1897) :

Tachkend (A. C.) . . 156.000 hab.

Kokand (A. C.) . . . 87.000 —

Tomsk (S.) 65.500 —

Namangan (A. C). . 61.0U0 —

Samarkande (A. C). . 58.000 hab.

Andidjan (A. C). . . 49.000 — Irkoutsk (S.) ... 49.000 —

Sur les bords de l'Amou-Daria subsistent deux Etats en apparence indépendants et seulement tributaires du tsar, l'émirat de Bokhara et le khanat de Khiva. Mais la vassalité des deux chefs de ces États dissimule mal une sujétion complète. Les Russes les tiennent par l'eau. Une dérivation facile et rapide à accomplir des eaux du Zarafchan ou de l'Amou réduirait les deux États à la condition de déserts arides : cette seule menace suffirait à rendre obéissants les plus indisciplinés des vassaux.

Immense par la superficie, faible par la population, soumise à des conditions de climat déplorables, l'Asie russe est un pays très pauvre dans l'état actuel, qui pourra faire des progrès, mais ne deviendra jamais riche. Il ajoute cependant à la Russie une certaine zone d'expansion, et surtout lui fournit quebjues denrées ou matières premières qui complètent heureusement celles qu'elle possède en Europe.

Agriculture. — On peut dire que l'exploitation agricole ne fait que commencer; pendant très longtemps, les Russes n'ont eu, dans la partie asiatique de leur empire, qu'une région d'extraction minière. Et cependant, comme le Canada, qui lui fait pendant de l'autre côté du Pacifique, la Sibérie est loin d'être dépourvue de terres cultivables qu'une exploitation habile peut mettre en valeur, et qui fourniront des ressources de plus en plus abondantes. Jus(|u'au 55** et même jusqu'au 58° de latitude, les céréales réussissent relativement bien ; le tchernosjom y peut rivaliser avec celui de la Russie méridionale. On estime à 4. 000. 000 de kilomètres carrés, soit à peu près huit fois la superficie de la France, l'étendue des terres cultivables, surtout réparties dans la partie méridionale de la Sibérie proprement dite, sur le parcours du Transsibérien, dans les vallées abritées de la Transbaïkalie, sur les bords de l'Oussouri, même dans l'île de Sakhaline. Malheureusement, les conditions du climat sont défavorables au nord de celte zone, et la plus grande partie de la Sibérie est absolument et irrémédiablement impropre à toute culture.

Outre les conditions climatiques, l'exploitation agricole rencontre d'autres obstacles, mais qu'il est plus facile de détruire ou de tourner : l'absence de bras et la distance. La colonisation russe, qui s'accroît journellement, et la construction de chemins de fer sont les deux [)alliatifs dont on peut espérer le plus. Déjà la mise

fcn œuvre des terres qui longent la voie ferrée transeonlinenliile a donné (le bons résultats; le blé sibérien, transporté jiar clioniin de fer, a fait son apparition sur les marchés russes; le développement ne'cessaire du réseau ne peut qu'accentuer ce mouvement. Environ 5.500.000 hectares sont actuellement cultivés en Sibérie et donnent des récoltes croissantes (1).

.Mais la grande ressource végétale de la Sibérie est encore celle que fournit l'immense forêt qui se continue sans interruption de l'Oural à l'océan Pacifique entre la zone des cultures au sud et la toundra au nord. Celte étendue, que l'on peut évaluer à la moitié de celle de l'Europe, ne doit pas être considérée comme ayant partout la même valeur. Si la partie méridionale possède de beaux arbres, appartenant presque tous à la famille des conifères, leur taille et leur nombre diminuent rapidement à mesure que l'on s'avance vers le nord et vers l'est. Bien avant d'atteindre la toundra, on ne rencontre plus que des arbres clairsemés, rabougris et à i)eu près inutilisables. Du reste, en l'absence de voies de communication, l'exploitation forestière de la Sibérie est très primitive et ne peut guère servir qu'à la consommation locale pour la construction et le chauffage.

La foret sibérienne est un excellent territoire de chasse, oîi les animaux à fourrures abondent; leur poursuite est une des j)rincipales occupations des habitants.

L'agriculture, dans l'Asie centrale, a comme ennemie la sécheresse plus que le froid. Dos déserts occupent l'espace compris entre les fleuves ; des steppes en \oie de dessèchement progressif, et qui tournent au désert, occupent une grande partie du pays. Seules, les vallées de la montagne et les bords immédiats des fleuves sont fertiles, mais le sont remarquablement. Des travaux d'irrigation bien compris, reprenant ceux des anciens occupants du pays, permettraient, par une meilleure utilisation de l'eau, de rendre la fertilité à une partie considérable des steppes. C'est à peine si, aujourd'hui, un cinquantième de la superficie du Turkestan est cultivé ; des études sérieuses permettent de penser (jue

(1) Prodiiclion agricole en Sibérie et dans le gouvcrnemcnl des Steppes :

Moyenne 1898-1902. 1906.

Blé 1.151.000 tonnes. 1.248 000 tonnes.

Seigle 506.000 — TOi.OOO —

Avoine 752.000 — 1.014.000 —

Orge 135.000 — 111.000 --

Pommes de terre . 418.000 — 418.000 —

l'on pourrait conquérir un sixième ou un septième du désert ou de la steppe.

Chaleur assez forte, humidité du sol assez abondante dans les parties arrosées, sont d'excellentes ceviditions pour la culture du coton qui réussit l'ort bien, et fournit environ la moitié de la consommation cotonnière de la Russie. Un certain recul a été constaté ces dernières années dans la production, mais les causes de ce recul paraissent être accidentelles, et l'on peut espérer voir les progrès reprendre bientôt (1). En dehors du coton, le riz, les fruits, le raisin sont récoltés en abondance.

Mais l'augmentation de la production agricole ne peut venir, au Turkestan, que de l'accroissement du territoire cultivé, par la construction d'ouvrages hydrauliques. 11 est probable, du reste, que la conquête des steppes et des sables aura, sur le climat, des conséquences heureuses, et, comme en d'autres pays, augmentera la fréquence et la quantité des pluies.

Élevage. — Plus encore que par la culture du sol, les Russes conquièrent l'Asie par l'élevage. Malgré des conditions de climat défavorables (longueur de l'hiver et nécessité d'avoir de grands approvisionnements de fourrage sec), la Sibérie devient un pays de production animale. Le Transsibérien permet de transporter rapidement les produits; aussi l'exportation du beurre a-t-elle pris récemment une activité considérable : plus de 2.500 fermes produisaient 40.000 tonnes de beurre en 1902, dont la majeure partie était dirigée vers l'Angleterre.

Au Turkestan, on élève surtout des moutons et des chameaux, ainsi que des vers à soie, dont les cocons alimentent, avec ceux du Caucase, les tissages de Moscou (2).

Les pêcheries de l'Amour sont extrêmement actives, des commerçants de Hambourg ont commencé à transporter, par bateaux réfrigérants, les saumons de Nikolaïewsk à Hambourg. La mer de

(1) Production du coton au Turkestan :

1897 62.320 tonûcs

A Kliiva et Bokhara 51.900 —

(2) Chejitol de l'Asie russe (entière) en 1907 :

Chevaux .... 4.938.000 tctcs.

Bêtes à cornes. . 5.712.000 — Moutons 10.000.000 —

Chèvres 1.255.01)0 têtes.

Porcs 898.000 —

Chameaux. . . . 543.000 —

Bering est riche en phoques et morues que les pêcheurs de Sibérie poursuivent, concurremment avec ceux de l'Amérique.

Mines. — Pendant bien longtemps, la Sibérie n'a été considérée que comme un pays d'exploitation minérale, mais c'étaient surtout les métaux précieux que les mineurs — condamnés — extrayaient du sol. Oural, Altaï, Transbaikalie fournissaient et fournissent encore de l'or, de l'argent. Mais la concurrence des pays plus riches ou mieux exploités de l'Amérique, de l'Australie ou de l'Afrique a fait passer ces mines à un rang tout à fait secondaire dans la production mondiale.

Par compensation, pourrait-on dire, des mines de produits plus réellement précieux ont été découvertes : la houille existe dans les gouvernements de Tomsk et d'Irkoutsk, dans la région transba'ikalienne, dans la Province Maritime et à Sakhaline. La production s'élevait, en 1906, à 1.357. 800 tonnes, suftisant à la consommation du Transsibérien. En même temps, on a découvert des gisements de pétrole : ceux de Sakhaline sont, paraît-il, extraordinairement riches, et peuvent soutenir la comparaison avec ceux de Pensylvanie ou du Caucase.

L'Asie centrale est, elle aussi, très riche en produits minéraux, mais ceux-ci ne sont pas régulièrement exploités : la houille semble abondante, cependant on ne l'extrait qu'à Tachkend, le pétrole du Ferghana donne une moyenne de 300 tonnes par jour. Les autres métaux ont été reconnus, et pourront être exploités plus tard.

Ni dans une des parties ni dans l'autre, l'industrie n'existe encore véritablement. Les hauts-fourneaux qui travaillaient naguère encore en Sibérie diminuent leur production et envoient leur minerai en Russie. Quelques tissages de cotonnades existent dans les grandes villes du Turkestan.

Voies de communication. — Plus même qu'au Canada, avec lequel la Sibérie a tant de traits de ressemblance, la question des voies de communication est non seulement très importante, mais encore vitale. Les distances sont énormes, telles que nous autres Européens ne nous en faisons que diftîcilement une idée. Les produits du sol, les seuls qui existent, sont en général encombrants, trop abondants pour la consommation locale, seule la faculté de les transporter peut en permettre l'augmentation.

Or, nous l'avons vu, la nature a moins fait pour ces pays que pour le Canada : ils ne possèdent pas la mer intérieure des grands lacs et du Saint-Laurent ; leur frontière méridionale, au lieu de

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traverser une plaine et de les séparer à peine d'un pays très avancé en civilisalion, est exlrômcmcnl montagneuse et les sépare d'une des régions les plus déshéritées du globe.

Le réseau des lleuves est rendu inutilisable pendant six mois au moins par les gelées, et est souvent encombré par des bancs de sable en été; de plus, ces fleuves débouchent, sauf l'Amour, dans l'océan Glacial qui est impraticable : ce ne sont que des impasses. Cependant, pour apporter, à bon compte, les matériaux nécessaires au doublement des voies du transsibérien, on a fait récemment des tentatives intéressantes ; des navires, passant par l'océan Glacial, ont remonté Tlénisséi.

11 a été nécessaire de recourir aux voies artificielles. Les routes, de construclion et d'entretien difficiles sur un sol souvent trop meuble, ne pouvaient rendre que peu de services sur des distances aussi énormes. Le célèbre « tract » qui traversait la Sibérie méridionale par Perm, lékalérinbourg, Omsk, Tomsk, Irkoutsk et Kiakta, a créé villes et villages sur son parcours, mais était insuffisant.

La roule de caravanes d'Orenbourg à Tachkend à travers la steppe fut longtemj)s seule à réunir l'Asie centrale à la Russie.

Depuis quelques années, la construclion des chemins de fer a été enlreprise. Transcaspien et Transsibérien, malgré quelques défauts inhérents à des lignes trop rapidement établies et d'un dévuloppement aussi considérable, forment une voie ferrée ininterrompue d'une extrémité à l'autre du continent asiatique, et qui a rendu déjà d'appréciables services.

Commencée en 1891, la ligne transsibérienne a été terminée en 1901, la partie qui contourne le lac Baïkal par le sud-ouest a été construite en 1904. Les wagons vont maintenant, sans aucune interruption, de Pétersbourg à Vladiwostok, puis, par un embranchement qui se sépare à Kharbine, à Port-Arlhur et à Pékin. On sait le rôle militaire qu'a joué cette ligne pendant la guerre russojaponaise. Son rôle économique est encore plus considérable. Il a permis d'exploiter toute la partie méridionale de la Sibérie, et a amené l'augmentation déjà signalée dans la production des céréales et des beurres sibériens. Mais cette voie, unique, ne forme pas un réseau ; elle devra être doublée et conipli'tée par de nombreuses lignes transversales, comme le Canadian l'acific liaihvay.

Dans l'Asie centrale, le chemin de fer transcaspien joue le même rôle : construit d'abord avec des préoccupations politiques, il a rendu de grands services économiques; il permet le transport des cotons du Turkestan en Russie. Jusqu'à 1905, il formait un tronçon isolé, de KrasnowoJsk, sur la mer Caspienne, à Samarkande,

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puis à Taclikond, et à Andidjaii, au fond du Ferghana. Depuis cette année, il est réuni au réseau russe, et par conséquent au Transsibérien, par une ligne directe de Tachkend à Orenbourg.

Le traite de Portsmouth aura, pour les chemins de fer sibériens, des conséquences graves. La partie mandchourienne de la grande ligne de Wladiwostok et l'embranchement vers Pékin ont dû être cédés par la Russie à la Chine. Pour éviter l'intercalation d'un tronçon étranger dans leur grande artère, les Russes devront reprendre l'ancien projet, abandonné en 1900, par la rive gauche de l'Amour, de Nertchinsk à Khabaro^^■sk, au confluent de l'Oussouri, où existe déjà une ligne, l'amorce de l'ancien plan du Transsibérien, réunissant cette ville à Wladiwostok. On pense à créer en outre une ligne d'Obdorsk, sur l'Ob' inférieur, à l'océan Glacial, évitant aux navires la traversée dangereuse de la mer de Kara (i ) . Tout un- réseau de canaux à travers les courts « portages » a été projeté, et sera sans doute construit dans un délai assez court.

Commerce. — Rien que le développement des voies de communication ait amené une augmentation importante du commerce, jelui-ci est encore loin de l'activité digne d'un si grand empire. La population n'est pas assez dense, les communications sont lentes et difficiles, le pays n'est pas encore véritablement mis en œuvre.

Il est, du reste, difficile de se rendre un compte exact de l'importance des transactions, les statistiques russes considèrent les échanges entre Russie et Asie comme commerce intérieur, et ne font aucune différence entre les exportations ou importations à destination ou en provenance de ces deux parties de l'Empire. En Sibérie, le commerce se fait encore dans des foires comme celles de Konstantinowski (Sibérie occidentale), de Petrowski, de Taintchikoul, mais surtout celle d'Irbit. Le Transsibérien ne semble pas avoir

(1) Chemin de fer transsibérien :

Longueur exploitée 9.(î47 kilomètres.

Dépenses de construction par kilomètre :

Tronçon occidental 95.000 l'rancs.

— transbaïkalien 188.000 —

Circumbaïkalien 537.000 —

Trafic 190'

Voyageurs 1.841.100

Marclianiiises 2.655.000 tonnes.

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nui à leur prospérité. La Sibérie exporte surtout des céréales, du beurre, des œufs, des bois, des métaux bruts; leTurkestan vend du colon, de la soie, des fruits, des peaux d'astrakhan et de nombreux chevaux; ces deux pays achètent des objets fabriqués. Le commerce avec la Chine est de moins en moins important, car le thé, qui en était l'aliment principal, prend de plus en plus la voie de mer.

En résumé, on ne peut s'empêclier d'admirer l'œuvre des Russes dans ce pays. Ils avancent lentement mais sûrement, et chacun de leurs progrès marque une conquête pour la civilisation. Ces succès merveilleux sont dus à la fois aux qualités du colon russe, qui est peut-être le premier colon du monde, à la persévérance et à l'esprit d'initiative bien connus du négociant moscovite, mais surtout à cette parenté de race, qui fait que les Russes sont beaucoup mieux compris des Asiatiques que nous ne le sommes des Arabes, ou les Anglais des Indous.

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