‹ Les principales puissances du mondeChapitre 35 sur 100 · CHAPITRE VHl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VHl

Nouveau venu parmi les puissances, l'Empire du Japon, ou, plus exactement du Nippon, dénommé aussi Empire du Soleil Levant, Hivage Pacifique, Terre de Vaillance, Honneur et Courtoisie, Goutte d'eau devenue solide. Pays d'entre Ciel et Terre, et autres surnoms peu modestes, s'est, dès le premier jour, fait une place considérable dans le nombre des Étals principaux du monde. A peine au même rang que la Chine il y a une quarantaine d'années, il a brusquement transformé son organisation sociale toute féodale, son gouvernement quasi-théocrati(iue et sa civilisation fort arriérée. A l'heure a(;tuelle, il est une puissance militaire et navale de premier ordre, un pays industriel considérable et pense qu'il peut et doit être traité sur un pied d'égalité par les États Européens. Le Royaume- Uni lui a donné raison en s'alliant avec lui, et les autres nations viennent de transformer leurs légations en ambassades, le plaçant ainsi à un degré plus élevé que bien des anciens États dirigeants. La guerre avec la Russie a été, après la guerre avec la Chine de 1895, et la participation à l'action commune des puissances en 1900, l'acte de majorité du nouvel État.

Géographie physique.

Situation et dimensions. — Le Japon est exclusivement insulaire et fait, à l'extrémité orientale de l'Ancien Continent, le pendant du Royaume-Uni. Les géographes nippons comptent 3850 îles ou îlots, mais 4 seulement sont importants et forment l'archipel principal. 11 s'étend sur 29 degrés de latitude, du 22" au 50" nord; Formose est traversée par le Tropique du Cancer, et la plus septentrionale des Kouriles est sous la latitude d'Amiens ; la longueur

tolaleeslde 4.500 kilomètres et la largeur de 500 au maximum. La su[)crricie est de 417.000 kilomètres carrés, soit 79 pour 100 de la France. Quant à la partie principale, composée des quatre grandes îles de Yéso ou Hokkaïdo, Nippon ou mieux Hondo, Sikoku et Kiou- Siou, elle va du 31° au 45°, soit de la latitude de Golea à celle de Bordeaux, et sa superficie, de 382.400 kilomètres carrés, correspond aux 71 centièmes de notre pays. Le traité de Portsmouth a cédé au Japon la partie méridionale de Sakhaline.

Composition et relief du sol. — Situé dans une des parties du monde où l'action intérieure a été le plus active, le Japon est extrêmement montagneux : deux lignes de plissement s'y sont croisées : l'une, dirigée du nord au sud, intéresse Sakhaline, Yeso, la partie orientale de Hondo; l'autre, dirigée perpendiculairement à la précédente, se manifeste surtout dans l'ouest de Hondo et les deux îles de Kiou-Siou et Sikoku. L'ensemble forme une série d'arcs de cercle de rayon à peu près semblable, qui, sous les noms de îles Riou-Kiou, de Japon proprement dit et d'îles Kouriles, séparent de l'Océan Pacifique les mers de Chine orientale, du Japon et d'Okhotsk. Ces plissements ne se manifestent pas seulement au-dessus du niveau des mers. Celles-ci présentent de très grandes profondeurs auprès des côtes japonaises : la fosse des Kouriles ou du Tuscarora dépasse 8.000 mètres à peu de distance des côtes orientales, pendant que les mers d'Okhotsk et du Japon sont creuses de plus de 3000 mètres.

Dans une région de plissements aussi considérables, l'activité volcanique est intense : le Japon fait partie du a cercle de feu du Pacifique », la majeure partie des montagnes sont des volcans, les tremblements de terre sont plus fréquents au Japon que les orages chez nous, et, sauf quelques secousses plus particulièrement désastreuses, n'émeuvent pas beaucoup plus les habitants.

Les montagnes sont extrêmement nombreuses et confuses, moins du huitième de la superficie est occupé par des plaines. Yéso, où la proportion des plaines est la plus forte, a des volcans de 2.600 mètres comme l'itisabe et le Tokatsi-take. Hondo est couverte de chaînons montagneux, qui ne laissent entre eux que de rares et étroites vallées; le massif de Nikko, couvert de merveilleuses forêts', a 2.250 mètres; la montagne sacrée, le célèbre Fousi-Yama en a 3.775, la partie occidentale de l'île majeure est des plus accidentées. Et cependant, nulle part le paysage n'est heurté, imposant comme dans nos Alpes : les pentes sont douces, les contours arrondis, la ligne d'horizon plus molle que grandiose.

Les deux petites îles de Sikoku et Kiou-Siou sont, elles aussi,

très montagneuses ; dans la seconde, rAso-Yitma a le cratère le plus large qui ait été mesuré au monde.

Formose enfin, volcanique elle aussi, a des sommets de 4.000 mètres (Niitiikayama).

Littoral. — Peu de pays ont une plus riche articulation littorale : Yëso se creuse de la grande Baie des Volcans, et sa péninsule méridionale, curieusement recourbée, présente, , sur le détroit de Tsougar, le bon port de Hakodate. Hondo a, sur le même détroit, la rade découpée de Rikioku ; au sud, les belles baies de Tokio et de Nagoya; à l'ouest, celle de Toyama. Les fjords de Nagasaki, de Kagosima, de Simabara, découpent profondément l'ile de Kiou- Siou. Mais l'articulation littorale la plus remar(juable est la Méditerranée japonaise, entre Hondo, Kiou-Siou et Sikoku : longue de 400 kilomètres de l'ouest à l'est, pleine d'îles, elle offre des sites enchanteurs qu'Elisée Reclus compare aux côtes de Norvège, sous le ciel de l'Italie, avec une végétation tropicale; peu profonde, parcourue par de terribles courants, elle communique par le détroit de Simonosaki avec le détroit de Corée. Celui-ci, qui sépare le Japon de la péninsule voisine, est partagé en deux par l'île de Tsou-Sima. A Formose, les côtes sont moins bonnes, et le soulèvement constant qui s'y manifeste assèche le port de Taï-Ouan.

Climat. — Les conditions de température sont fort variées. Si Formose est soumise au climat tropical maritime, les Kouriles, dont le point extrême au nord est à peine plus près du pôle que Paris, ont un climat subpolaire, et le Japon proprement dit, dont la position correspond à celle des pays méditerranéens, a un climat plus rude que les Iles Britanniques. Ces conditions sont la conséquence de trois faits. Les courants en première Hgne. Si le Kuro- Siwo, ou courant chaud du Pacifique, analogue au Gulf-Stream, longe les côtes orientales de Hondo, le Oya-Siwo, courant polaire froid, baigne Yeso et donne à cette île les mêmes caractères climatiques que ceux de Terre-Neuve en Amérique.

Le voisinage du continent est le second fait important : les vents d'hiver viennent de Chine et de Sibérie, et sont glacés.

Enfin, les moussons se font sentir en été et viennent apporter leurs influences tièdes et humides sur les côtes méridionales.

Aussi les températures sont-elles très différentes suivant les saisons, et en général moins élevées qu'à latitude égale dans l'Occident. En été, la Méditerranée japonaise (34* latitude nord) a une température moyenne de -t- 27", celle de l'Italie du sud; et Hakodate avec 4-18", a les même-= chaleurs que Rouen, situé à 7" plus au nord. En hiver, les températures sont, pour les mêmes points,

GEOfillAPHIE POLITIQUE. 535

respectivement, 3*, comme à Paris, de 15° plus septentrional, et

— o" (Pologne russe). L'extrémité se|»tentrioiiale de Yéso a même

— 8", soit la tem|)érature de Saint-Pétersbourg, de 1.600 kilomèties plus près du pôle. Aussi les habitants doivent-ils se protéger contre le froid et la chaleur plus que ceux de l'Europe.

Seule, l'humidité rappelle un peu les conditions des Iles Britanniques : les brouillards sont fréquents, de même les pluies. Celles-ci tombent surtout en été, et versent sur le sol une couche moyenne de 1 mètre par an, beaucoup plus abondante au sud (2 m. 16 à Nagasaki). Les hivers sont secs et beaux sur la côte orientale, neigeux vers la mer du Japon.

Cours d'eau. — Cette humidité a pour conséquence une grande richesse en cours d'eau. Mais le relief s'oppose à ce que ceux-ci soient véritablement importants. Seuls le Sinano-Gava et le Tone-Gava méritent d'être cités; encore le premier, le plus grand, n'a-t-il que ioO kilomètres de longueur.

Un grand lac, le Biwa, comparable au Léman, occupe le centre de Hondo, non loin de Kioto.

Géographie politique.

Population. — Le Japon est extrêmement peuplé : plus de hO millions d'habitants se pressent sur les 382.01)0 kilomètres carrés de l'archipel proprement dit, c'est-à-dire que la densité moyenne est de 111 par kilomètre carré. La partie le plus dense est l'ouest de Hondo (185 par kilomètre carré), celle qui est le moins peuplée est Yéso (6 habitants par kilomètre carré). Encore ces chifl'res doivent-ils être considérablement augmentés si l'on tient compte du relief qui rend inhabitable une grande partie du pays. L'augmentation, par l'excédent des naissances, est grande et explique le désir des Japonais de se créer des débouchés à l'extérieur (1). Mais l'émigration est encore peu considérable, et nullement comparable à celle des Célestes.

Les villes sont nombreuses et grandes : neuf d'entre elles ont une

(1) Mouvement dé la population :

Total au le' janvier 1906 50.200.000

Naissances (moyenne 1900-1905) 1.481.000

Décès ' — — 958.000

Excédent — — 545.000

Soit 1,15 pour 100.

Japonais à létranger 153.000

population supérieure à 100.000 habitants. Tokio, la capitale, est immense, mais aucune d'entre elles, malgré les tramways et l'éclairage électriques, n'a l'air d'autre chose que d'un énorme village(l).

Le peuple japonais est extrêmement intéressant, et très original. 11 appartient à la race jaune, mais est « devenu Aryen par la civilisation » (Reclus). Son origine semble double : les autochtones, Ainos, n'existent plus à l'état pur que dans Yéso, où ils sont 20.000 environ. De peau assez blanche, leur front est large et haut, leur nez saillant; leur système pileux est extraordinairement développé. Ils sont dans un état de civilisation assez arriéré et se mêlent peu actuellement aux Japonais.

Ceux-ci paraissent le produit du mélange de peuples conquérants, chinois ou malais, avec les autochtones. Ils ressemblent en somme aux Chinois par la taille, médiocre, la forme de la figure aux pommettes saillantes, les yeux obliques, le système pileux peu développé et raide; leur apparence est plus chétive et plus féminine, rappelant celle des Annamites.

11 faut distinguer du reste les paysans, plus massifs, plus vigoureux, plus semblables aux Chinois, des nobles, plus blancs, plus souples et moins forts ; la tuberculose, la variole, l'anémie les déciment.

Leur costume est charmant; le même pour les deux sexes, il se compose essentiellement du kimono, robe aux larges manches servant de poches; en coton gros bleu pour le peuple, il est en soie superbe pour les riches. Ceux-ci, malheureusement, l'abandonnent de plus en plus pour prendre le costume européen.

Au moral, le Japonais est difficile à connaître : très désireux de paraître à son avantage, il dissimule et pose quand il se sent observé. En général intelligent, doué d'une faculté d'imitation inouïe, très adroit, sobre, prévoyant, ordonné et propre, il affecte une extrême politesse, vis à vis de ses compatriotes ou des étrangers, des supérieurs ou des égaux. Les traits saillants de son caractère semblent être la résignation, la gaîté, un respect du point d'honneur, qui se manifestait naguère par la célèbre cérémonie du harakiri, mais n'empêche pas une certaine duplicité et quelquefois peu d'honnêteté en allaires, un courage militaire remarquable, poussé souvent jusqu'à

(1) Principales villes (1900) :

Tol<io 1.818.600 hab.

Osaka 995.1100 —

Kiolo 580.568 —

Yokohama. . . . 526.000 —

Nagoya 288.000 —

Kobé 285.000 hab,

Nagasaki 1.^3.500 —

llirosima 121.200 —

Sendaï 100 200 —

la témérité inutile. Il apprécie la beauté de la nature, et a le goût artistique développé.

La langue japonaise, d'origine chinoise, est cependant un peu plus simple; l'écriture chinoise lui sert, mais on tend à la simplifier. 3.000 caractères peuvent à peu près suffire. Du reste, l'alphabet latin fait des progrès : on l'enseigne dans les écoles. Il est vrai que beaucoup de Japonais regrettent l'ancienne écriture qui, pouvant être comprise des Chinois et des Coréens, voire même des Indo- Chinois, peut être un lien sérieux entre tous les peuples de race jaune.

Peu religieux en somme, et, par cela, voisins des Chinois, ils acceptent trois cultes coexistants : le plus ancien est le chintoïsme, redevenu officiel depuis 1868, c'est le culte des forces de la nature, des âmes des morts et des génies; les temples en sont nombreux, et en général situés dans les sites les plus beaux du pays, où l'on se rend en des pèlerinages qui tiennent à la fois de la partie de plaisir et du culte.

Le confucianisme est suivi par quelques fidèles, mais ses temples sont de plus en plus abandonnés et transformés en bibliothèques ou lieux de réunion; le bouddhisme est puissant, mais a perdu beaucoup d'importance depuis le retour au chintoïsme du monde officiel.

Le christianisme a encore moins de sectateurs au Japon qu'en Chine.

Du reste, la religion a une inlhienee médiocre dans le pays : l'enseignement, en particulier, y est laïque, et la morale que l'on enseigne est de tendance nationale et dynastique.

Gouvernement. — La forme actuelle du gouvernement japonais est la conséquence de la révolution la plus curieuse de l'histoire. Jusqu'en 1868, l'organisation ancienne avait à peu près subsisté. L'autorité appartenait en principe au « Tenno », ou « Kotei », ou « Mikado », suivant l'expression actuellement employée par les étrangers, chef religieux, habitant Tokio. En réalité elle était aux mains du « Chogoun », chef militaire résidant à Kioto, appuyé sur les « Daïmios », ou grands feudataires, entourés des « Samouraïs », ou petits nobles-soldats. Cette organisation, comparable à celle de la France sous les derniers Mérovingiens, fut brusquement remplacée, en 1868, à la suite de la révolution de « Meidji », par une nouvelle organisation, calquée sur celle des États européens. Le Mikado a tout le pouvoir, mais, de par k constitution de février 1889, il est assisté d'un cabinet de ministres nommés par lui et responsables devant lui seul. Les lois doivent être approuvées par une Diète composée

DuCOIS-KEnGOMAIlD. -2

de la Chanihre des Pairs, héréditaires, nommés à vie, ou élus par certaines classes de la population, et de la Chambre des Représentants, élus par un corps électoral censitaire.

Quant au gouvernement local, il est calqué sur celui delà France, avec des préfets, sous-préfets, maires, etc.

La presse est développée et, en principe, relativement libre.

Mais il ne faut pas juger le gouvernement japonais sur les apparences : le Mikado, descendant des dieux, a encore une autorité considérable; les représentants du peuple et la presse, quelle que soit la violence des polémiques, n'ont qu'une influence restreinte.

Pour une forme de gouvernement en principe libérale, et pour une transformation complète de l'état politique, social et économique, il faut une instruction publique développée. Celle-ci est calquée sur l'organisation anglaise et irançaise : écoles primaires laïques et ohligatoires, collèges, universités, enseignement technique, tout cela a la forme européenne, mais le fond est encore très asiatique : plus d'apparence que de réalités; le budget ne peut fournir une somme suffisante pour l'entretien des maîtres, mal payés et le plus souvent mal choisis, depuis que les Européens ont été exclus.

L'armée japonaise, recrutée par le service obligatoire, organisée d'abord par des officiers français, puis par des Allemands, bien armée, bien disciplinée, extrêmement courageuse, est à la hauteur des meilleures troupes européennes. La marine, construite en Europe, ou par des ingénieurs européens, est remarquable et a fait ses preuves contre les Chinois en 1895, contre les Piusses en 1904-1905.

Les finances, naguère très prospères, ont subi le contre-coup de la dernière guerre, et le peuple, dont la force contributive est faible, sera sans doute lourdement chargé (1).

(1) Armée (1907) :

Pied de paix 250.000 hommes.

— guerre 1.500.000 —

Marmc (1908) :

Armés. En projet.

Cuirassés 69 6

Croiseurs cuirassés 1-i 5

— protégés IT 2

Contre-torpilleurs 54 8

Torpilleurs variés 56 45

Sous-marins 10 7

Géographie économique.

Si la transformation politique et sociale du Japon depuis la révolution de Meidji (18 iS) est remarquable, que dire de sa transfiguration économique? Convaincu, par l'expérience de la Chine, qu'il lui serait iniposiiible de se fermer à la civilisation européenne, que celle-ci lui serait imposée par la force s'il ne voulait la recevoir de bon gre', le Jy| on a opté pour la seconde de ces alternatives. Mais il a voulu que c 'tte modification dans son état social et économique ne vînt du dehors que dans la mesure où cela était indispensable. Il a demandé des instructeurs militaires, des professeurs et des ingénieurs pour préparer une génération d'officiers, de professeurs et d'ingénieurs japonais. Du jour où il a eu — ou cru avoir — ces instruments de sa grandeur, il a exclu les initiateurs venus d'Europe, et a commencé à voler de ses propres ailes : le Japon aux Japonais est la formule de la vie politique et de la vie e'conomique actuelles dans l'Empire du Soleil Levant.

Les résultats ont été remarquables. Une civilisation de caractère occidental s'est greffée sur une souche a jaune ». Jusqu'à quel point cette « grelfe a-t-elle pris » ? C'est la question intéressante à envisager maintenant, et l'étude de la situation économique du Japon peut aider à y répondre.

Agriculture. — Le Japon est un pays surtout agricole, quoique les conditions n'y soient pas excellentes. Plus de la moitié des habitants (55 0/0) vit de la culture du sol. Mais le relief enlève une très grande partie du sol à la culture. Il n'y a que 6 millions d'hectares de terre cultivable, soit 15.7 pour 100 de la superficie totale ; aussi, malgré l'ingéniosité montrée par les Japonais pour approprier les pentes mêmes des montagnes, par des terrassements, la terre manque aux paysans, et l'on peut prévoir le moment où le surplus de la population agricole cherchera au dehors de nouveaux espaces à cultiver. La propriété y est extrêmement divisée, et, plus encore qu'en Chine, c'est à la petite culture qu'on se livre

Finances :

Recettes.

Dépenses (eu milhous de fr,)

Moyenne 1898-1903.

Dette publique (190.S)

capit

Dépenses militaires .

— navales . .

131 5 / wuaget ordinaire

7,i0 EMPIRE DU JAPON.

au Japon (1). La moyenne des propriétés est de 80 ares. Encore celles-ci sont-elles le plus souvent divisées en parcelles séparées de 5 ares en moyenne. Le gouvernement japonais s'est inquiété de cette situation, et une loi autorise et encourage les échanges de parcelles pour reconstituer, sinon de grandes propriétés, du nïoins des champs d'étendue moyenne.

On comprend que, vu cet émiettement de la propriété, la culture soit intensive : le Japonais, au moins autant que le Chinois, emploie les engrais de toutes sortes : l'engrais humain en première ligne, jinis le poisson, et, depuis quelques années, les engrais cliimiques fabriqués dans le pays même ou importés du dehors. L'irrigation, la protection des forêts, les institutions de crédit agricole, les écoles et champs d'expérience, les « professeurs d'agriculture » ambulants ont donné d'excellents résultats.

Si le sol est mal adapté à la culture, les conditions de climat sont meilleures ; toutes les sortes de plantes, depuis celles des tropiques jusqu'à celles de nos régions, peuvent réussir, sauf celles qui craignent les hivers souvent rudes.

Les forêts, si rares en Chine, sont nombreuses au Japon. Léo habitants aiment les arbres; d'autre part, sur les montagnes, on n'a pu les détruire ; les lois, du reste, protègent le pays contre le déboisement imprudent. Elles couvrent encore 7 millions d'hectares de leurs essences très variées. Les forêts de Formose fournissent une grande partie du camphre consommé dans le monde; l'exportation monte à 13.700.000 francs. Celle du Japon à S.oflO.OOO francs.

Les cultures alimentaires sont les plus importantes. En première ligne, on doit citer le riz, base de l'alimentation ; mais la production, quelque soin qu'on apporte à sa culture, est insuffisante, et l'importation de Chine ou d'Indo-Chine doit suppléer à la disette presque constante. Les autres céréales ne sont guère cultivées que dans le nord et dans les parties du pays où l'irrigation est impossible.

Excellents horticulteurs, les Japonais sont experts dans la production des légumes et des fruits ; ils ont, en outre, un goût remarquable pour les fleurs et ont créé des variétés célèbres de leur fleur nationale, le chrysanthème.

(1) Répartition de la propriété :

Moins de 80 ares ,,..... 55 pour 100

De 80 à 150 ares lopins de 150 ares. .15 —

Le thé est la boisson nationale, et les cultures en sont prospères; niais les procédés employés pour la torréfaction de la feuille sont mauvais, aussi le thé japonais est-il extrêmement amer, et n'est estimé au dehors qu'aux Etats-Unis et au Canada. La canne à sucre ne trouve pas de conditions suffisantes pour s'étendre beaucoup. Les îles du sud seules et Formose en produisent une certaine quantité.

Parmi les cultures industrielles, citons le tabac, que l'on commence à exporter, le coton, dans les îles du sud, mais qui est loin de suflire à la consommation croissante ; quelques champs d'indigo subsistent, le vernis et surtout la laque donnent lieu à un mouvement actif, la cire végétale abonde (1).

Élevage. — Les Japonais sont plus agriculteurs qu'éleveurs; tout le sol est rigoureusement aménagé pour produire des moissons ; ils sont aussi en général végétariens, et n'ajoutent guère au riz que des légumes et du poisson. Enfin, les travaux des champs tt du transport se font à bras d'hommes. Aussi le bétail n'abondet-il pas. l.ôOU.OOO bœufs et buflles, à peu près le même nombre de chevaux, petits, ardents, d'humeur rétive, 200.000 porcs, quelques milliers de moutons et de chèvres sont des chiffres très faibles qu'explique l'extrême densité de la population ; la volaille abonde. Le ver à soie est élevé en grande quantité, fournit à l'industrie active et permet une assez importante exportation vers les États-Unis (2).

La chasse n'est active que dans Yeso. Mais la pêche est une industrie japonaise au premier chef : les rivières et lacs, les mers sont exploités en grand, et le poisson sert à l'alimentation et à l'engrais des terres (5).

Mines. — Considéré autrefois comme un pays très riche en métaux précieux, le « Zipangou », que Christophe Colomb cherchait

(1) Cultures japonaises (moyenne 1899-1903) :

Superficie Production

(millions d'hectares). (millions).

Riz '. 2 8 76.1 hectoi.

Blé 0.5 6.7 —

Orge. . . 0.6 8.3 —

Seigle . . 0.7 12.6 —

Thè . . . » 26.3 tonnes.

Sucre » 181.1 —

(2) Production de la soie : 9.400 tonnes.

Exportation de la soie : 4.500 tonnes, dont 3.000 vers les États-Unis.

(3) Produits de la pêche (poisson séché et huile de poisson), 50.0.

k atteindre par l'ouest, ne produit plus qu'une quantité mininne d'or et d'argent, mais sa ricliesse minérale est considérable et lui fournit des matières premières abondantes et variées.

La houille, en première ligne, existe à peu près partout dans l'archipel : 55 départements sur 58 sont signalés comme possédant du combustible : l'exploitation est surtout active dans Ycso et aux environs de Nagasaki; la production, de plus de 11 millions de tonnes, fournit à la consommation intérieure et à une exportation assez active vers la Chine, vers Hong-Kong, et surtout vers la côte occidentale de l'Amérique. La qualité de cette houille est cependant inférieure, elle brûle trop vite, chauffe peu et encrasse rapidement les machines.

Le pétiole est abondant, et le Japon est, maintenant, le troisième pays producteur d'Asie. Les gisements de Niigata se prolongent sur une longueur de 1700 kilomètres avec une largeur moyenne de 20 kilomètres, dans toute la partie septentrionale de Hondo «^t dnns Yeso. L'exploitation a fait de grands progrès depuis 1892 : en quinze ans, elle a passé de H.OOO à 166.000 tonnes d'huile.

Tous les autres métaux s'y rencontrent en quantités considérabies, surtout le cuivre, le fer, le soufre, le kaolin, etc. (1).

Industrie. — La transformation de l'industrie est des plus curieuses. H y a trente ans, elle ressemblait à celle de la Chine, elle était purement manuelle, dispersée dans un nombre considérable de petits ateliers. Cette forme ancienne de fabrication subsiste pour les objets de luxe : les pièces de porcelaine de Satsuma demandent souvent un an de fabrication, exclusivement manuelle; les soieries de luxe de Nichidjine à Kioto emploient 50.000 ouvriers et ouvrières, qui se servent de métiers à main datant du xvi^ siècle, et manœuvrent souvent la navette comme une aiguille.

Mais la grande industrie a fait son apparition, brutalement, et, en quelques années, le pays a passé de l'âge du travail manuel à celui du machinisme le plus perfectionné.

Les conditions naturelles sont bonnes : la richesse en houille est suffisante ; la main-d'œuvre abondante et à très bon compte. Les salaires japonais sont comparables à ceux de la Chine, la journée

(1) Production minérale (lOOfi) :

Or 3 kilog.

Argent ^6 —

Cuivre 29.000 tonnes.

Fer 190.000 —

Plomb 1.020 —

Manganèse . . . 10.900 tonaes.

Antimoine . . . 000 —

Soutre 18.500 —

Houille 11.501.000 —

Pétrole .... 106.000 —

GÉOGRAPHIE ÉCONOMluUE. .-43

de travail est extrêmement longue (de 12 à 17 heures, elle est limitée, pour les femmes et les enfants seuls, à 12 heures), le travail de nuit n'est pas réglementé.

Cependant un mouvement d'augmentation des salaires doit être signalé depuis quelques années, malgré la pléthore de maind'œuvre : des syndicats se sont formés, qui poursuivent une œuvre d'amélioration des conditions du travail ; on constate, pour certaines industries, une augmentation de 155 pour 100 du taux des salaires en quatorze ans. Ceux-ci sont encore, au minimum, de 2 1/2 à 5 fois inférieurs à ceux des ouvriers allemands (1)..

Mais la même question se pose que pour la main-d'œuvre chinoise. Le bas prix des salaires est-il une véritable économie? La même réponse doit être faite, cette main-d'œuvre bon marché est d'une valeur médiocre. Le Japonais est volontiers flâneur, éprouve constamment le besoin de s'arrêter pour causer, fumer, boire du thé ; s'il est rarement fatigué, il ne connaît pas, d'autre part, le « coup de collier » ; il ne travaille que poussé par la nécessité; dès qu'il a gagné de quoi satisfaire à ses besoins immédiats, très minimes du reste, il s'arrête ; il ne comprend pas la machine, la soigne mal, la surveille incomplètement. Tandis que, dans une filature anglaise, un homme dirige de 800 à 5000 bobines, au Japon, il ne peut en avoir que 2 à 500; une jeune fille, au Massachussets, conduit 6 métiers, dans le Lancashire, 4, au Japon, à peine i.

Les patrons eux-mêmes ne comprennent pas toujours bien leurs

(1) Quelques salaires japonais :

Mécaniciens 2à3 francs.

Constructeurs 1 fr. 57 à 1 fr. 78

Mineurs 1 fr. 27

Soieries de luxe 2 fr. 55

Femmes (filatures) 0 fr. 35 à 0 fr. 55

Contremaîtresses 0 fr. 63

Enfants (filatures) 0 fr. 20 à 0 fr. 25

— (mines au foncij 0 fr. 25 à 0 fr. 58

Accroissement des salaires •

Charpentiers t fr. il 0 fr. 62

Tailleurs 1 fr. 15 0 fr. 78

Métallurgistes 0 fr. 96 0 fr. 62

Typographes 0 fr. 72 0 fr. 42

Filatures 0 fr. 61 0 fr. 27

Tisserands (hommes) 0 fr. 68 0 fr. 35

— (femmes) 0 fr. 61 0 fr. 23

Coulies 0 (r. 76 0 fr. 43

Agriculture hommes) 0 fr. 62 0 fr. 35

544 EMPIRE DU JAPUlN.

intérêts, et commettent de graves fautes : un fabricant de papier commande, en 1895, exactement la même machine qu'en 1875.

Une dernière entrave aux progrès de l'industrie japonaise est le manque de capitaux; le taux d'intérêt est de 9 à 14,5 pour 100.

Dans ces conditions, le « péril jaune » n'est pas beaucoup plus à craindre venant du Japon que de la Chine (i).

Malgré ces causes d'infériorité, l'état actuel de l'industrie japonaise est relativement remarquable. Plus de 200.000 ouvriers travaillent dans plus de 3.000 usines, dont les moteurs développent 70.000 chevaux-vapeur.

La métallurgie est encore médiocrement développée : une fonderie d'État, à Wakamatsou, ne vit que des subventions officielles; les constructions mécaniques et navales, quoique en grands progrès, n'arrivent pas à produire à des prix inférieurs à ceux des machines ou navires importés, et ne peuvent, du reste, fabriquer certaines pièces délicates, qu'on est obligé d'acheter en Europe ou en Amérique.

Mais d'autres industries sont plus prospères : les produits chimiques sont fabriqués dans 840 usines employant de 30 à 40.000 ouvriers; les allumettes, à Osaka, dans 38 fabriques avec H.OOO ouvriers. La fabrication des cigarettes est des plus importantes et des plus perfectionnées ; les verreries, surtout groupées à Osaka, donnent d'abondants produits, mais ne savent pas encore fabriquer les vitres ; l'exportation des porcelaines est active, celle des nattes, de la bière et du papier est en progrès.

Les industries textiles sont les plus importantes : le Japon file toute sa soie et exporte pour 250 millions de francs de filés ; l'exportation des tissus de soie a atteint le chiffre de 185 millions de francs en 1 900. Les usines de coton fabriquent des filés ( 1 .500.000 broches) , que l'on exporte en Chine surtout; les tissus suffisent à la consommation et alimentent une exportation de 93 millions de francs. Les cotonnades et filés anglais sont de moins en moins achetés; les flanelles d'Osaka ont presque éliminé celles d'Angleterre. Pour les Lainages, les progrès sont moins remarquables : la laine, importée d'Australie, passe par Roubaix où elle est peignée; les mousselines de laine, très employées, sont encore importées de France (2).

(1) Voir Weïïlersse, Le Japon d'aujourd'hui, Paris, 1904.

(2) Industries textiles :

Production 1886 44.560.000 francs.

Coton (1902"; : 80 filatures, 1.301.000 broches. Production : 16C.558 tonnes.

En somme, une grande transformation s'est produite, l'aspect du Japon a changé : les cheminées d'usine coupent certains paysages célèbres, leurs fumées noircissent le ciel; la population, naguère purement agricole, comprend maintenant un prolétariat ouvrier considérable...; le Japon se trouve en présence des puissances européennes sur les marchés de Chine, et risque de les en évincer pour les produits inférieurs. Mais l'heure où l'importation européenne de produits de luxe cessera au Japon, et surtout celle où les Jaunes viendront concurrencer nos usines chez nous-mêmes, est encore très éloignée.

En même temps que ce pays arrive à la civilisation moderne, il rencontre les mêmes problèmes que les États européens, et les avantages naturels qu'il avait jusqu'ici diminuent d'importance relative.

Voies de communication. — La comparaison — classique — entre le Japon et les lies Britanniques est surtout vraie quand on considère le rôle de la mer dans la vie japonaise. Aucun point de l'archipel n'est à plus de 100 kilomètres d'un port, aussi le cabotage est-il intense, et forme-t-il un des moyens de communication les plus actifs, puisque les rapports avec l'extérieur ne peuvent avoir lieu que par mer.

Aussi la marine marchande a-t-elle une très grande importance. Le gouvernement, par une loi très bien étudiée, a donné des primes à la construction et à l'armement, et, d'autre part, a subventionné de puissantes compagnies de paquebots postaux.

Les résultats ont été remarquables, et la marine marchande japonaise est devenue une des plus puissantes du monde. Elle se partage entre les compagnies subventionnées et un grand nombre d'armateurs et de sociétés indépendantes.

Les navires japonais ont pris une part considérable des transports dans les mers de Chine, et les paquebots viennent, à dates fixes, dans les ports d'Amérique et même d'Europe, fournissant aussi, en temps de guerre, des transports rapides pour les troupes

Industries (suite) Nombre d'ouvriers

Filatures de coton. . . . 14.400 hommes, 57.500 femmes. Constructions navales, machines, etc.. 34.000 des deux sexes.

Poterie et porcelaine 13.600 —

Métallurgie 42.000 —

Allumettes 54.000 —

3i6 EMPIRE DU JAPON.

et des croiseurs auxiliaires dont le rôle n'est pas à dédaigner (1).

Le mouvement des ports est actif, et les Japonais y prennent une part de plus en plus grande, gagnant des sommes importantes par le fret, comme nous le verrons plus loin (2).

Les communications intérieures restent médiocrement organisées ; les routes postales, en majeure partie assez mal entretenues, ne sont guère parcourues que par des voitures attelées d'hommes ou par des bétes de somme.

Le réseau des chemins de fer est en grand progrès. Une grande ligne parceurt l'île de Hondo d'une extrémité à l'autre, avec d'assez nombreux embranchements transversaux; Kiou-Siou, et même la lointaine et déserte Yéso ont leurs voies ferrées. Des travaux sont entrepris pour la construction d'une ligne à Formose. Quoique la vitesse soit en général très médiocre (26 kilomètres à l'heure pour les « rapides »), les transactions sont actives, et les recettes considérables (5).

(1) Marine marchande [sans les jonque?) :

1871 70 navires. 21 . 000 tonneaux.

1905 : Vapeurs. . . 1.766 — 797.674 —

Voiliers . . . 5.944 — 529. Wl —

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