CHAPITRE XII
A. — Valeur et outillage des voies de communication.
Importance de l'étude des voies de communication. — L'élude des grandes voies de communication, continentales et maritimes, est inte'ressante parce qu'elle révèle l'allure générale de la circulation des personnes et des marchandises, et la condition spéciale de chaque État. Des pays riches et insuffisamment peuplés, les marchandises affluent vers les régions où les humains sont accumulés en grand nombre et ont peine à subsister avec les ressources qu'ils trouvent sur place. D'autre part, les régions surpeuplées du globe sont à leur tour des centres de dispersion des humains qui sont attirés par la facilité de la vie dans des pays neufs, insuffisamment exploités, et dont les habitants vivent encore dans une large aisance. Or, ce sont les peuples d'une civilisation scientifique et industrielle très avancée qui envoient au dehors les produits de leurs manufactures et réussissent ainsi à payer une subsistance que le sol natal ne pourrait leur fournir.
Le plus souvent, les voies de communication servent à tous ces emplois à la fois et dans différentes mesures : mais il en est dont l'usage est très spécial, tout à fait particulier et caractéristique d'une condition sociale nouvelle. Une voie ferrée comme le transcontinental canadien, comme les transcontinentaux des États-Unis d'Amérique, comme le transsibérien russe, sont des instruments de peuplement et de civilisation dont le rôle a été rigoureusement prévu et déterminé : grâce à leur emploi, des pays jusque-là déserts et improductifs s'ouvrent à l'activité humaine beaucoup plus vite et beaucoup plus complètement qu'on ne le pouvait espérer autrefois. La voie ferrée transporte et attire les colons et les met en relations avec les centres déjà peuplés et riches qui sont comme les entrepôts de ces grandes voies de circulation.
On est porte à croirt', aujourcriiui, que les voies de communication perfectionnées sont simplement des instruments de pacification et d'enrichissement des peuples : on parle volontiers des grandes voies internationales qui unissent entre elles les nations les plus dissemblables de mœurs, les rapprochent, les mêlent et, par là, apaisent les vieilles rivalités traditionnelles. Sans doute les hommes sont moins ilpres et moins portés à l'hostilité quand ils se connaissent mieux; et il est vrai qu'à titre individuel, les relations entre personnes de nationalités diverses sont devenues beaucoup plus douces, beaucoup plus empreintes d'amitié, grâce à ces mémorables progrès. Mais il ne faut pas oublier que ces instruments de paix sont de terribles armes de guerre, et que princes et États les manient de cette sorte aussi souvent au moins que dans un intérêt d'Immanité. Ce que nous appt Ions « grande voie internationale » est souvent une grande voie nationale par excellence et destinée à servir les intérêts d'un seul État. Un voyageur isolé trouve grand avantage, en temps de paix, à atteindre les ports du Pacifique, sur le continent américain, à l'aide d'une voie ferrée comme le transcontinental canadien ; mais le transcontinental canadien n'en est pas moins un instrument de la puissance militaire anglaise, et il est surtout cela. Les voies ferrées transcontinentales des États-Unis traversent le territoire d'un peuple plus attaché que d'autres aux doctrines qui doivent faire triompher son intérêt sur celui des autres nations; et si le Transsibérien mène, dans des conditions inespérées de rapidité, les commerçants, les ingénieurs, les touristes vers la Chine et le Japon, il faut surtout penser qu'il a été construit avec l'intention de donner à l'empire russe la prééminence en Asie orientale. Il serait donc prématuré d'attribuer exclusivement une vertu d'apaisement international à ces grandes voies de commerce qui sont nationales avant tout.
Souvent aussi un progrès qui intéresse l'humanité et qui sert la paix a été l'œuvre de peuples ou de groupes d'hommes recherchant avant tout un intérêt spécial. L'ouverture du Saint-Gothard a été populaire en Allemagne parce qu'elle rapprochait les pays germaniques de l'Italie, et, par là, risquait de diminuer la valeur de la soudure qui s'était faite entre France et Italie par le tunnel du Mont-Cenis. La majorité des Anglais restent hostiles à la construction d'un tunnel sous-marin sous le Pas-de-Calais, soit parce qu'ils redoutent une invasion continentale par cette voie de terre, soit parce qu'ils sont très jaloux de garder la supériorité du trafic sur mer qui les enrichit, et n'en veulent point venir à une égalisation da |)artage des bénéfices du transport.
Dans le domaine des grandes voies de communication maritimes.