LES PRINCIPAUT|ÉS FRANQUES
cette importante forteresse du chef de sa femme, prend également sur ces monnaies le titre de despote de Romanie ; il est probable qu'elles furent frappées exclusivement pour la portion continentale de la Grèce, c'est-à-dire pour les terres et seigneuries dont la princesse Ilhamar fut apanagée, et pour lesquelles Lépante, aujourd'hui Naupacte, servait d'atelier monétaire; nous verrons que Philippe de Tarente fit frapper à Chiarentza d'autres deniers tournois pour sa principauté d'Achaïe.
On n'a encore retrouvé aucune des monnaies frappées à Zante, à Leucade et à Céphalonie parles comtes palatins de la famille des Orsini et par les Tocco de Bénévent qui leur succédèrent dans ces îles après la chute du despotat.
PRINCES FRANCS DE MOREE OU D^CHAIE, DUCS OU MÉGASKYRS d'aTHÈNES.
Si maintenant, quittant l'Épire et les versants du Pinde, nous franchissons le golfe de Corinthe et que nous passions en Morée, en Attique et jusqu'en Eubée, nous tombons en pleine féodalité franque, en pleine organisation latine et, par conséquent, en plein monnayage d'Occident, qui eut cours pendant près de deux siècles dans ces provinces extrêmes de l'ancien empire grec, tombées après 1204 aux mains de nobles aventuriers de sang français. Nous ne pouvons retracer ici, même à grands traits, les principaux événements de cette glorieuse et romanesque histoire de la Grèce française du moyen âge, si bien racontée par Buchon. Politiquement parlant, et par conséquent aussi au point de vue de la monnaie, la nouvelle France, ou pays de la conquête, comme l'appellent encore les vieilles chroniques, se divisait en deux grandes portions distinctes, le duché d'Athènes et la Morée. La Morée ou Achaïe appartint d'abord aux descen-
dants de Geoffroy de Villehardouin, puis aux princes d'Anjou, souverains de Naples et héritiers des droits d'Isabelle, arrière-petite-fille du conquérant du Péloponèse. Charles d'Anjou et ses successeurs, tantôt gouvernèrent l'Achaïe par l'entremise de leurs capitaines-généraux, tantôt ils y tolérèrent des princes vassaux. Le duché d'Athènes, c'est-à-dire TAttique, avec Athènes et Mégares, la Béotie avec Thèbes, l'Argolide avec Argos et Nauplie, furent le domaine de la famille bourguignonne des de la Roche, descendants d'Otton de la Roche, un des compagnons de Boniface de Montferrat. Il prit le titre de Mégaskyr ou grand-sire d'Athènes, titre que portèrent après lui tous ses successeurs.
Athènes, la ville de Thésée et de Périclès, et Chiarentza, obscure bourgade des côtes d'Élide, devinrent les résidences chevaleresques de ces dynasties bourguignonne et champenoise des de la Roche et des Villehardouin ; longtemps ces villes, Athènes surtout, et Thèbes de Béotie, seconde capitale des Mégaskyrs, rivalisèrent avec les plus brillantes cours d'Occident. Les princes de Morée et d'Attique ne parurent plus qu'entourés d'une superbe chevalerie aux éperons d'or sur ces champs de bataille où ils se mesuraient tantôt avec les Byzantins, tantôt avec leurs vassaux rebelles ou les archontes grecs des populations autochthones et les tribus insoumises des montagnes d'Arcadie ou du Magne, cette terre libre et sauvage entre toutes. Les chroniques contemporaines abondent en curieux détails sur les demeures grandioses que se firent élever certains de ces princes, sur ce palais des de Saint-Omer à Thèbes, dont il ne reste plus aujourd'hui pierre sur pierre, sur les passe-temps guerriers de cette turbulente noblesse, sur les tournois, les fêtes, les grands festins qu'interrompaient trop souvent de longues guerres étrangères et de sanglantes luttes intestines. Ce fut alors que la Morée et l'Attique se couvrirent de ces hauts châteaux francs, puissantes forteresses féodales, qui succédaient aux constructions militaires byzantines, élevées ellesmêmes sur les ruines des forteresses de la domination romaine, sur ks assises des acropoles antiques, ou sur la base des enceintes mégalithiques, œuvre impérissable et colossale
des populations primitives. Beaucoup de ces châteaux latins d'Orient, sur lesquels flottèrent pendant des siècles les bannières des barons moréotes, sont encore debout aujourd'hui. On les retrouve dans le Péloponèse surtout, démantelés, tombant en ruines, habités seulement par les oiseaux de proie et les chacals, mais imposants encore comme leurs frères plus âgés de Syrie et de Palestine, et couronnant de leurs tours massives et de leurs longues files de murailles crénelées les monts d'Argolide et d'Arcadie, la chaîne du Taygète et les basses collines de TÉlide et de TAchaïe. Ce serait une belle et tragique histoire que celle de beaucoup de ces donjons ruinés qui frappent si vivement les yeux des voyageurs, même sur cette terre de Morée si riche en souvenirs plus anciens, et qui leur parlent éloquemment de cette grande vie chevaleresque d'autrefois, transportée des lointains pays d'Occident sur le sol de Sparte, de Messène, de Corinthe et d'Argos, par les bandes de la quatrième croisade. La plupart de ces châteaux avaient reçu au moyen âge des noms francs, dont quelques-uns se sont conservés jusqu'à nos jours, mais dont beaucoup ont été si bien transformés par l'idiome populaire qu'ils en sont devenus méconnaissables.
Parmi tant de restes vénérables, débris croulants sur lesquels on retrouverait encore les écussons des grands feudataires de Morée, comment ne pas rappeler au moins ce bijou gothique oublié par les ans aux flancs du Taygète, cette ville féodale de Mistra, la Sparte du moyen âge, cette cité déserte encore debout tout entière, mais tombant en ruines que personne, hélas, ne songe à relever, bâtie jadis par Guillaume de Villehardouin, après la destruction de Lacédémonia, la Sparte byzantine, et qui couvre de ses vastes débris, de ses restes de palais, d'églises, de murailles, toute une colline désolée surmontée d'une vieille citadelle franque ? Comment ne pas accorder un mot de souvenir aux immenses ruines de l'acro-Corinthe qui virent la longue résistance de Léon Sguros, tyran grec de Nauplie, contre les bandes de Boniface de Montferrat, de Guillaume de Champlitte et de Geoffroy de Villehardouin ? Sur ce merveilleux rocher qui domine Corinthe, sur cette acropole célèbre d'où l'on jouit d'un des
plus beaux panoramas du monde, où jaillit encore la fontaine Pirène, source antique de toute poésie, où s élevait naguère le temple de Vénus aux mille prétresses, singulière population de ce site enchanteur, on admire aujourd'hui les restes gigantesques des constructions militaires du moyen âge.
Dans ce monde de ruines, sur ce plateau inégal qu'on met des heures à parcourir, tout est confondu, tout se presse pêlemêle r tours by2santines, interminables rangées de hautes murailles franques avec leurs créneaux se découpant régulièrement sur un ciel d'azur, constructions musulmanes enfin, une ville turque véritable , avec ses maisons , ses mosquées, ses bains, qui s'élevèrent plus tard sur tant de débris plus anciens. Cette vaste enceinte où retentit si souvent le cri de guerre des Villehardouin, cet amas de constructions si considérable qu'il faut l'avoir visité pour s'en faire une idée, est aujourd'hui confié à la garde de deux invalides, héros obscurs de la guerre de l'indépendance. Le voyageur qui parcourt ces ruines se prend à rêver de croisades , de chevalerie et des vieux barons de France , à quelques centaines de pieds audessus de la plaine fameuse où se dresse encore, superbe et solitaire, un fragment du temple de Corinthe, la ville de tous les raffinements et de toutes les élégances antiques. De tant de souvenirs de voyage, il en est peu qui nous aient laissé une impression plus profonde que notre visite à cette vieille forteresse qui fut la meilleure défense des princes firancs d'Achaïe, à ces beaux lieux consacrés par les plus riantes traditions mythologiques et par les plus chevaleresques aventures des temps féodaux. Le jour précédent nous avions vu Tirynthe, Mycènes, et ce château franc d'Argos, remanié par les Vénitiens et les Turcs, et qui couronne encore aujourd'hui la plus élevée des deux collines pierreuses au pied desquelles s'étend le populeux village, humble représentant de la cité de Junon, de la ville d'Agamemnon le roi des rois.
Ce beau rocher d'Argos attire de loin les regards du voyageur de quelque côté qu'il pénètre dans la verte et étroite plaine argienne, soir qu'il arrive par mer à Nauplie, où s'élève cette autre forteresse imposante et jadis imprenable du mont Palamède, soit qu'il vienne de l'intérieur par les marais
go LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES
de Lerne ou la route de Tripolitza, soit qu'il descende des ruines de Mycènes par l'abrupte sentier de Kharvati. Jadis, sur ce rocher, sentinelle orientale des montagnes de Laconie, s'élevait l'acropole d'Argos, que remplacent aujourd'hui les ruines pittoresques du château franc ; leur ensemble comprend plusieurs lignes de murailles élevées, encadrant un vaste espace central percé de citernes et ceint de remparts énormes que reliaient des tours aujourd'hui presque écroulées. Cette forteresse, d'où la vue s'étend au loin sur la plaine de Tirynthe, sur les monts d'Argolide et sur le miroir étincelant du golfe de Nauplie, rappelle les brillant débuts de la conquête de Morée parle jeune seigneur Villehardouin et son associé Guillaume de Champlitte. Ce fut tout près d'Argos que les deux nobles aventuriers se rencontrèrent au camp du roi Boniface de Salonique et obtinrent de lui l'investiture de leur future principauté. Ce fut dans la plaine de Corinthe, au pied de la forteresse alors aux mains des Grecs, qu'ils se séparèrent de l'armée royale , pour entreprendre avec trois cents chevaliers cette expédition aventureuse qui devait les rendre maîtres de presque toute la Morée. Longtemps les châteaux de Nauplie, d'Argos et de Corinthe, résistèrent presque seuls à l'invasion latine ; longtemps ces imprenables forteresses bravèrent toutes les attaques, et plus d'une fois les Francs furent obligés de lever le siège de ces grandes places d'armes où le chef de la résistance nationale, Léon Sguros, leur tint tête jusqu'à sa mort. En face de i'acro-Corinthe, la plus formidable de toutes, il fallut sur une pointe rocheuse voisine bâtijr une autre forteresse, celle de Montesquiou, dont quelques vestiges subsistent encore, et qui était destinée à tenir en respect la garnison grecque devenue la terreur du voisinage. Ces sièges, pour les petites armées féodales des Champlitte et des Villehardouin, se transformaient le plus souvent en blocus, et pendant des années les partisans du châtelain Sguros, puis de son successeur Théodore, le futur empereur de Salonique, virent camper dans la plaine au pied de leurs retraites inaccessibles, les troupes d'Occident. L'eau ne manquait point aux défenseurs et leur arrivait en abondance par d'immenses citernes qui recueillaient les eaux de pluie.
grâce à un système de canaux et de gouttières habilement combinés. Puis l'acro-Corinthe avait cette belle, mystérieuse et abondante fontaine oîi Pégase venait boire, où Bellérophon le saisit, et dont la présence à cette hauteur, si près du sommet de cet énorme rocher, est un phénomène dont la science ne s'est pas encore rendu un compte suffisamment exact. Les troupeaux renfermés dans ces enceintes suffisaient à la nourriture de la garnison, et de fréquentes sorties réussissaient à rompre le cercle trop étendu et trop faible du blocus et à ramener l'abondance parmi les assiégés. Enfin les Grecs succombèrent et tous ces formidables châteaux tombèrent aux mains des Villehardouin; par eux ils furent transformés et agrandis et devinrent à leur tour la plus sûre défense des Latins de Morée; ils résistèrent à toutes les attaques des troupes byzantines des Paléologues, jusqu'à ce qu'enfin Tanarchie du xiv® siècle ayant préparé les voies, l'invasion turque fût venue, sur les restes expirants de ces seigneuries chrétiennes, planter l'étendard du croissant.
Le vieux récit connu sous le nom de chronique de Morée, cette source précieuse de l'histoire de la principauté franque d*Achaïe, fait mention du droit de monnayage octroyé par les empereurs latins de Constantinople à leurs vassaux les Villehardouin; il semble cependant, pour des raisons qui nous échappent, que les premiers princes d'Achaïe n'aient point usé de ce droit en faveur de leurs nouveaux sujets. Les anciennes pièces byzantines continuèrent en conséquence à circuler longtemps encore par toute la Morée comme du temps des empereurs grecs, péle-méle avec un certain nombre de monnaies vénitiennes qui pénétraient dans la principauté par les deux places de Coron ei de Modon situées à la pointe extrême de Messénie et dont Venise s'était emparée au moment de la conquête franque. Le plus ancien des princes latins d'Achaïe qui ait frappé monnaie est ce Guillaume de Villehardouin dont le règne glorieux dura trente années, de 1246 à 1277. Il institua dans ses nouveaux domaines le système monétaire en usage dans sa patrie ; ses plus anciens deniers portent sa tête vue de face, et sur un certain nombre d'entre eux frappés à Corinthe dont le nom latin Corinthum s'y
lit en toutes lettres, figure un donjon quelque peu fantastique, image rudimentaire de la plus précieuse foneressedes princes d'Achaïe.
Quelque temps après l'émission de ces premières monnaies franques se place un fait curieux, témoignage du prestige qu'avait conservé par delà les mers et après tant d'années écoulées depuis la séparation d'avec la mère patrie, cette royauté française à laquelle tous les barons de la conquête tenaient essentiellement à se rattacher, comme s'ils en étaient encore les vassaux directs. Guillaume de Villehardouin apprenantque Louis IX, en route pour la croisade, était de séjour à Chypre, alla le rejoindre avec une brillante escorte de quatre cents chevaliers. Saint Louis lui fit l'accueil le plus flatteur; un jour ils eurent l'entretien suivant que nous a rapporté Sanudo : u Seigneur sire, dit Villehardouin à son roi, tu es plus grand seigneur que moi et tu peux mener tes gens en guerre quand tu le veux et où bon te semble sans bourse délier, moi je ne puis faire de même < cosi, > Le roi sur l'heure lui octroya la permission de frapper des deniers tournois au même titre que ceux de la couronne de France, à raison, dit Sanudo, de trois onces et demie d'argent fin par livre de ces deniers. Tel fut le point de départ en Orient de cette nombreuse fabrication de deniers tournois que nous avons déjà retrouvés en Epire et en Thessalie, et qui devaient être pendant un siècle et plus la monnaie courante des Francs de Morée. Aussitôt après l'autorisation royale, le prince d'Achaïe en fit 'frapper des quantités considérables ; tous ses successeurS^'imitèrent, et si leurs monnaies sont intéressantes parles souvenirs historiques qu'elles rappellent, il est impossibled'autre part d'imaginer une série de pièces d'as-
pect plus uniforme et plus dépourvu d*élégance. Ce sont de fort laides monnaies que ces petits deniers de billon au type du chdiel qu'on retrouve fréquemment sur la terre de Grèce presque côte à côte avec les plus belles médailles antiques. Il y a fort peu d'années, dans les ruines d'Eleusis, la cité des mystères, un paysan labourant son champ retrouva un vieux pot contenant plus de dix mille de ces deniers tournois. Nous avons dit qu'on en possède de tous les successeurs de Guillaume de Villehardouin. On en connaît de sa fille unique, la princesse Isabelle, de Florent de Hainaiit et de Philippe de Savoie qui épousèrent successivement cette dernière héritière des Villehardouin. On en connaît également de nombreuses variétés frappées au nom des souverains angevins de Naples devenus princes d'Achaïe, de Charles d'Anjou, de son fils Charles II, de son petit-fils Philippe de Tarente, et de son arrière-petit-fils Robert d'Anjou; on a retrouvé les deniers de l'infortunée princesse Mahaut de Hainaut, fille d'Isabelle, et ceux de ses trois maris, Guy de la Roche, duc d'Athènes, Louis de Bourgogne, ce prince chevaleresque qui mourut empoisonné par le comte de Céphalonie, Jean de Gravina enfin, cet Angevin brutal qui s'imposa si durement à la jeune princesse prisonnière, se dit son mari et s'empara de tous ses droits'et de tous ses biens, sans avoir daigné se marier avec elle autrement que par procuration. Les plus rares de tous ces deniers francs d'Achaïe sont ceux de Fernand, infant de Majorque, l'ancien chef éphémère de la compagnie catalane, dont les chroniqueurs nous ont retracé en termes touchants la vie aventureuse, le désespoir affreux à la mort de sa jeune femme à Catane, et qui périt si misérablement en disputant à Louis de Bourgogne la couronne de Morée.
La quantité considérable de ces deniers tournois qu'on retrouve encore en Grèce est une preuve des émissions continuelles qui en furent faites par lés princes d'Achaïe; il semble même que ce soient les seules monnaies qu'ils aient fait frapper, et Robert d'Anjou dont on connaît des florins d'or et des sequins fabriqués à Chiarentza à l'imitation de ceux de Florence et de Venise, fait seul. exception. Tous les deniers tournois d'Achaïe portent ce nom de l'atelier monétaire de Chia-
rentza, où ils furent fabriqués. Cette ville oubliée, dont le souvenir n'existe plus guère que dans le titre de duc de Clarence passé dans la maison royale d'Angleterre et que portait la victime infortunée du roi Edouard IV, cette ancienne capitale des princes francs de M orée, fut au moyen âge, nous l'avons dit, une cité florissante, une cour féodale célèbre par sa magnificence. Ce fut la résidence ordinaire des Villehardouin, puis après eux des princes et des gouverneurs napolitains. Son importance commerciale et politique était extrême, grâce à sa situation au point le plus rapproché de l'Italie ; c'était par elle que se faisaient toutes les communications avecFOccident; c'était également la capitale administrative de la principauté et par conséquent le siège de l'atelier monétaire principal. Clarentza, Chiarentza ou Glarentza, située à la pointe d'Elide, au promontoire du même nom, l'ancien cap Chélonatas qui regarde vers l'île de Zante, n'est plu» à cette heure qu'une ville chétive, une bourgade grecque affreusement déchue de son ancienne splendeur, aussi désolée qu'elle fut autrefois riche et prospère; le gouvernement grec, dit le guide d'Orient, lui a imposé ilyaquelquesannéesle nom officiel et classiquejde la vieille Cyllène, à tort, suivant Curtius, qui fixe l'emplacement de la cité antique plus au nord, sur la côte sablonneuse qui marque l'entrée même du golfe de Lépante. Sur cette basse terre d'Elide qui forme l'embouchure du Pénée, qu'on domine du haut de la colline oU s'élevait la cité antique d' Élis et qui s'étend jusqu'au promontoire de Chiarentza, les Francs avaient également^fondé au moyen âge : Gastouni, vers l'embouchure actuelle du fleuve, Andravida qui joua un rôle considérable dans l'histoire delà principauté d'Achaïe, enfin, sur le sommet même du cap Chélonatas et dominant Chiarentza, le fort de Chlomutzi ou Clermont, plus connu sous le nom de Caste l^Tornese, Château-Tournois. Ce nom de Tornese qui depuis a passé au promontoire même de Chiarentza, rappelle précisément les monnaies émises par les princes d'Achaïe, ces deniers tournois qui pendant quelque temps du moins furent certainement fabriqués dans cette forteresse. Sa tour colossale, encore debout aujourd'hui, domine toute la contrée environnante, rappelant à travers les
DU LEVANT gS
siècles le nom de son fondateur Geoffroy II de Villehardouin.
La fabrication des deniers tournois de Chiarentza continua donc sans interruption depuis Guillaume de Villehardouin jusqu'à Robert d'Anjou, qui régna de i332 à iSôg, et sous lequel la principauté franque d'Achaïe, depuis longtemps en proie à la plus complète anarchie, cessa réellement d'exister. Comme les monnaies de Robert sont rares, il faut croire qu'elles ne furent pas frappées pendant tout le cours de son long règne. Les Vénitiens en effet, dont l'influence dans le Péloponèse avait considérablement grandi, ayant reconnu les grands profits que Ton pouvait retirer de la circulation des deniers tournois, se mirent à en fabriquer de leur côté des quantités considérables pour leur commerce avec l'Orient. Le plus ancien tournois vénitien connu porte le nom d'André Dandolo, qui fut doge de 1343 à 1354. On peut en conclure que la fabrication de ceux de Chiarentza dut cesser entièrement vers i35o devant la concurrence écrasante des ateliers vénitiens.
Les ducs francs ou Mégaskyrs d'Athènes, à l'exemple des princes d'Achaïe, leurs suzerains pour Argos et Nauplie, ont frappé de nombreux deniers tournois , soit dans leur capitale, soit beaucoup plus souvent à Thébes, où ils résidaient d'ordinaire et dont ils partageaient le gouvernement avec les sires de Saint-Omer. On connaît des tournois de Guy I" de la Roche, de son neveu Guillaume et de son petit-neveu Guy II, ce prince remarquable dont nous avons rappelé plus haut l'énergique intervention dans les affaires de Thessalie. Guy II, lorsqu'il était encore en bas âge et sous la tutelle de sa mère, la princesse Hélène l'Ange, était communément appelé Guiot, ou petit Guy ; les chroniqueurs ne le désignent pas autrement et ce nom se retrouve jusque sur les monnaies du prince qui furent frappées avant sa majorité; on y lit la légende : Guiot, dux Athenarum, curieux mélange de la langue latine officielle avec une forme toute familière du français du moyen âge. Guy II mourut fort jeune encore et sans héritiers directs, au moment où l'invasion des bandes catalanes, orage terrible qui devait ruiner de fond en comble la puissance des Mégaskyrs, commençait à grossir vers le nord.
Le corps du dernier des de la Roche fut enseveli à côté de ses prédécesseurs, dans une de ces grandes tombes que Buchon eut la joie et la bonne fortune de retrouver sous le chœur de la petite église de Daphné, le Saint-Denis des ducs francs d'Attique. Dans ce vallon poétique et charmant qui conduit de la plaine d'Athènes au village d'Eleusis et que suivait jadis la voie sacrée dont la trace se voit encore au flanc des rochers, non loin du sommet de ce col d'oU l'on aperçoit d'une part Athènes et son glorieux rocher, de l'autre les flots bleus du canal de Salamine et les pentes rocailleuses de l'île célèbre, ^'élèvent sur la gauche de la route, parmi les pins clair-semés et les touffes de genêts, un vieux monastère avec son église, plus semblables, derrière leurs murailles crénelées, à quelque forteresse du moyen âge qu'à la demeure de moines paisibles et pieux. C'est le célèbre couvent de Daphpé, la sépulture des princes francs d'Athènes ; le nom poétique est resté, mais les lauriers qui en furent l'origine ont dès longtemps disparu; sous ces dalles usées par le passage des générations, furent ensevelis jadis, dans leur accoutrement guerrier, ces barons latins qui rendirent à la ville de Périclès quelque peu de cette vie et de cette splendeur dont elle était privée depuis tant de siècles.
Les monnaies du dernier duc d'Athènes, du successeur de Guy II de la Roche, du brillant et infortuné Gautier de Brienne, sont fort rares et le resteront toujours; on ne dut en frapper que fort peu durant son règne éphémère si brusquement terminé par cette catastrophe du Céphyse qui sonna le glas funèbre des principautés franques élevées à la suite de la croisade de 1204. ^^ f^^^ ^^^^ ^^ grand désastre, cette dramatique aventure, dans l'ouvrage célèbre de Don François de Moncade, comte d'Aytona, ou mieux encore dans le récit si animé de Ramon Muntaner; il faut lire dans cette chronique toute pleine de l'orgueil national, écrite par un homme qui en fut à la fois l'historiographe et un des acteurs principaux, la narration de cette expédition étrange entre toutes, de cette sanglante migration des bandes espagnoles à travers l'ancien empire grec, longue et terrible odyssée d'un peuple de soldats et de routiers, toute semée
de combats, de pillage et de massacres, commençant sous les murs de Constantinople, pour se terminer en Béotie par cette victoire des marais du Céphyse qui fit d'une horde de gens de pied catalans les seigneurs de TAttique et les souverains réguliers d'une des plus vieilles capitales du monde.
La paix de Calatabellotta, conclue en Tannée i3o2, entre les Aragonais de Sicile et les Angevins de Naples, en mettant fin à de longues guerres, avait laissé sans emploi et sans solde les nombreuses bandes catalanes qui avaient servi sous la bannière de Frédéric de Sicile. Habitués à la vie des camps, à l'existence libre et sans frein des grandes guerres du moyen âge , ces condottieri espagnols , les Almugavares , comme ils s'appelaient encore, du nom donné aux gens de pied recrutés en Espagne, cherchèrent un souverain qui voulût payer leurs services. Ils le trouvèrent dans la personne de " l'empereur Andronic Paléologue; ce prince, en guerre avec ses voisins les Turcs d'Asie Mineure, n'avait pas assez de ses troupes grecques pour leur résister. Il offrit de prendre à sa solde les bandes qui avaient conservé l'organisation militaire à laquelle elles devaient leur redoutable renommée. Au mois de septembre i3o2, trente-six navires amenèrent à Constan- ' tinople les six mille aventuriers, sous la conduite de différents capitaines obéissant tous à un chef suprême, le a latin Roger, » Roger de Flor, ancien chevalier du Temple, d'origine allemande, et fils d'un fauconnier de Frédéric II d'Allemagne. C'étaient là de terribles auxiliaires, aussi accoutumés à piller qu'à vaincre, aussi dangereux pour ceux qu'ils étaient chargés de protéger que pour ceux qu'ils devaient combattre. Les Grecs ne s''aperçurent que trop vite de la faute qu'ils avaient commise; l'empereur et Constantinople tremblèrent; nous ne pouvons raconter ici cette longue suite d'événements dramatiques qui firent bientôt des mercenaires d'Andronic les plus redoutables ennemis de l'empire grec. Pendant cinq années, ces bandes furieuses, oubliant les Turcs qu'elles devaient combattre, incessamment renforcées par l'arrivée de bandes nouvelles, pillèrent, brûlèrent et saccagèrent les plus riches provinces de l'empire, réduisant les villes en amas de décombres et les campagnes en solitudes, battant les armées
grecques, rançonnant l'empereur, et rapportant à Gallipoli, qu'ils avaient fortifié, les produits du pillage de TEurope.et de l'Asie. Établis en conquérants sur les rives de la Propontide, ils avaient fondé à Gallipoli une sorte de gouvernement, une oligarchie guerrière et brutale qui eut son administration, son sceau, « le sceau de l'armée des Francs qui gouvernent le royaume de Macédoine, » et ses bannières avec Saint-Georges, Saint-Pierre et les armes d'Aragon et de Sicile. Le chef de cette singulière nation militaire s'intitulait, a par la grâce de Dieu, grand-duc de Romanie, seigneur d'Anatolie et des îles de l'empire. » Gallipoli devint l'entrepôt de toutes les richesses volées au peuple grec, le théâtre d'immenses orgies, le grand marché d'esclaves où les musulmans venaient acheter en foule des chrétiens captifs. Enfin, lorsque tout fut épuisé; consumé, après avoir arraché à plusieurs reprises des millions de besants à la cour impériale^ la compagnie commandée, depuis la mort de Roger de Flor, par Bérenger d'Entenza et le grand maréchal de' Rocaforte, se remit en marche vers l'ouest au printemps de iSoj, renforcée par de*nombreux auxiliaires turcs. Les pillages, les dévastations recommencèrent plus horribles que jamais. Cassandrie de Macédoine devint pour quelque temps le nouveau quartier général des aventuriers. Deux années s'écoulèrent encore au milieu de luttes intestines entre les chefs de la Compagnie et de négociations avec les princes qui voulaient faire servir les terribles bandes à leurs desseins ambitieux.
Au printemps de 1809, ^^^ Almugavares, constitués celte fois plus que jamais en démocratie militaire et débarrassés de leurs chefs suprêmes qu'ils avaient massacrés, ayant tout détruit derrière eux, se trouvaient en Thessalie où le sébastocrator Jean II l'Ange, Tancien pupille de Guy II d'Athènes, ne pouvait leur opposer de résistance. C'est alors qu'ils entrèrent pour la première fois en relations avec le nouveau Mégaskyr d'Athènes, Gautier de Brienne. Le jeune prince nourrissait de grands projets de conquête ; avant tout il avait des différends à vider avec la princesse régente d'Epire et les Paléologues, au sujet des affaires de Thessalie. Il eut, lui aussi , ridée fatale de prendre les aventuriers à sa solde ;
d'abord tout alla bien, et Brienne, avec de tels auxiliaires, triompha facilement de ses ennemis. Mais six mois n'étaient pas écoulés que les plus graves mésintelligences éclataient entre eux. Les trouvant trop coûteux et surtout trop turbulents, il voulut s'en débarrasser ou du moins en renvoyer le plus grand nombre, et chercha |à les brouiller entre eux. Ceci ne pouvait leur convenir, car ils jetaient déjà des regards d'envie sur les richesses d'Athènes et sur les belles campagnes de Béotie.
Bref, les choses en vinrent à une rupture complète et la guerre éclata menaçante pour les principautés franques d'Attique et de Morée. Dans ce grand péril commun, Gautier de Brienne fît appel à tous les barons, ses voisins et ses alliés .Tous répondirent à ce cri d'alarme et la noblesse franque d'Achaïe et de la Grèce continentale, les seigneurs d'Eubée et de l'Archipel, tous les vassaux moréotesdela couronne de Naples vinrent se ranger sous sa bannière à côté de la chevalerie d'Attique, sentant bien que l'heure suprême était arrivée et quHly allait de l'existence même des souverainetés latines. Les deux armées se rencontrèrent le 1 8 mars 1 3 1 1 , sur les bords du Céphyse, non loin des marais et des gouffres ou katavothra du lac Copaïs. Du côté des Francs on comptait 700 chevaliers d'élite, 6,400 cavaliers et 8,000 hommes de pied, « la meilleure chevalerie d'Europe, » s'écrie orgueilleusement leur ennemi Muntaner. Les Catalans qui marchaient sur Thèbes et s'étaient retranches sur la rive droite du Céphyse, étaient moins nombreux, et bien que beaucoup de Grecs thessaliens se fussent joints à eux, ils n'avaient pu mettre en ligne que 3,5oo cavaliers et 4,000 fantassins. Les auxiliaires Turcs et Turcopoles conduits par Témir Khalyl, les avaient abandonnés, voulant conserver leur neutralité pour pouvoir fondre à leur guise sur celui des deux partis qui aurait le dessous. Les retranchements élevés par les Almugavares avaient transformé l'espace qui séparait les deux armées en un immense marais, et ce fut à travers cette boue profonde que les chevaliers de Gautier de Brienne s'élancèrent contre le camp fortifié de leurs ennemis. Ici encore, comme plus tard à Crécy, à Poitiers, à
Nicopolis, à Azincourt, cette folle ardeur de la chevalerie franque fut la cause d'un immense désastre. A la tête des siens se précipitait Gautier de Brienne, précédé de sa bannière au lion d'or sur champ d'azur semé d'étoiles d'argent. Les Catalans, à pied, maniant des deux mains leur lourde épée, attendaient en rangs pressés le choc de toute cette cavalerie; les chevaux caparaçonnés enfoncèrent et chancelèrent sur la terre détrempée ; les cavaliers démontés se remuaient avec peine dans cette boue épaisse. Bientôt Tavantgarde entière fut renversée ; soudain, on vit s'abattre la bannière des Mégaskyrs, et Gautier de Brienne, percé d'une flèche qui lui troua la gorge, tomba mort auprès d'elle. Ce fut le signal de la déroute et du massacre. Les Turcopoles, impatients de pillage, fondirent à leur tour sur les Francs affolés ; le carnage fut horrible, toute cette belle chevalerie fut égorgée sans pouvoir se défendre : là périrent les chefs illustres des plus grandes baronnies de Morée, d'Attique et de l'Archipel ; là tombèrent : Georges Ghisi, seigneur des îles de Tinos, Mykonos, Kéos et Sériphoset tiercier d'Eubée, Albert Pallavicini, marquis de Bodonitza, sextier de Négrepont, Thomas III de Stromoncourt, comte de Salone, Raimond de la Roche, le dernier de sa noble maison, le sire de Karditza et son fils, presque tous les derniers descendants enfin de ces nobles aventuriers qui avaient jadis conquis la Grèce et le Péloponèse, sous la bannière des Villehardouin, des Champlitte et des de la Roche. Un petit nombre eurent la vie sauve et restèrent prisonniers des Catalans. Telle fut la bataille de Céphyse, dont le souvenir confus subsiste encore parmi les rudes populations des bords du grand lac Copaïs et qui marqua le dernier jour du duché franc d'Athènes. Les Turcopoles coupèrent la tête du duc de Brienne et l'emportèrent en triomphe. Jeanne de Châtillon, sa veuve, quitta précipitamment ses Etats avec son fils mineur, et les bandes victorieuses, se ruant sur la Béotie et l'Attique^ saccagèrent Thèbes et Athènes de telle manière qu'aujourd'hui encore l'épithète de Katilano est, dit-on, pour les Athéniens, la plus mortelle injure. Les vainqueurs arrivés aux limites de la Grèce, ne trouvant plus rien à piller devant eux, se fixèrent en
DU LEVANT loi
ces contrées ; un duché nouveau fut constitué sur les ruines de l'ancienne souveraineté des de la Roche, sous la suzeraineté des princes d'Aragon. Cette étrange domination des Catalans et de leurs ducs sur Athènes et Thèbes devait durer quatre-vingts ans ; après eux vinrent des Italiens enrichis, les Acciaïuoli de Florence, qui, eux aussi, furent ducs d'Athènes, jusqu'à ce que la conquête de Constant inople par Mahomet II eût entraîné celle de toute la Grèce, en 1456.
De la domination des Catalansen Attique et des ducs vassaux de la couronne d'Aragon qui régnèrent à Athènes jus* qu'à rélévation des Acciaïuoli, de ces derniers eux-mêmes, on ne possède encore aucun souvenir numismatique ; cependant tous ces princes ont sûrement trappe monnaie, ne serait-ce que des pièces de cuivre et de billon destinées au menu trafic journalier. Espérons que des découvertes heureuses viendront bientôt cçmbler ces vides et donner des notions nouvelles sur tant de princes dont l'histoire est encore si peu connue qu'ils semblent presque appartenir au domaine de la légende.