G8 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES
précisément elle que Michel convoitait avec tant d'ardeur. Persuadé que la rapidité de ses conquêtes serait seule capable d'en assurer le succès, le prince grec, poussant hardiment ses troupes, se trouva maître dans un court espace de temps de toute cette portion de la péninsule qui s'étend entre l'Adriatique et le versant occidental du Pinde et qui forma jadis le royaume de Pyrrhus; c'étaient, outre la province d'Epire proprement dite, celles d'Etolie, d'Acarnanie, toute la rive septentrionale du golfe de Corinthe, sauf le comté franc de Salone,,avec Lépante, Janina, alors. Joannina, Vonitza, Berat, comme villes principales. Arta, l'ancienne Ambracie, située vers le fond du golfe de ce nom, fut la capitale du nouvel État qui, de sa principale province, avait pris le nom de despotat d'Épire. Tout réussit à l'heureux Michel, il parvint même à s'emparer de cette belle et riche Corfou que les Vénitiens avaient été forcés d'évacuer précipitamment, après une première et éphémère occupation , et qu'ils ne devaient posséder définitivement que vers la fin du xiv^ siècle. Ils firent en attendant à mauvaise fortune bon visage, et l'habile Michel, pour calmer quelque peu de profondes blessures d'amourpropre, ayant offert de prêter serment à la république, on accepta cette offre avec un empressement simulé, bien qu'on ne se fît aucune illusion sur la valeur cette suzeraineté dérisoire. Quant aux rois latins de Salonique, les proches voisins du despote et ses adversaires les plus naturels, ils étaient, nous l'avons dit, trop occupés à se défendre contre tous leurs ennemis pour opposer une résistance efficace à l'accroissement du nouvel Etat.
Partout Michel remporta donc de faciles victoires, sauf en Morée cependant, où il eut l'imprudence de s'attaquer à la chevalerie franque et aux deux chefs qui la guidaient en ces parages, Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin. Ces deux frères d'armes suivaient précisément alors la côte septentrionale de l'ancienne Achaïe, le long du golfe de Lépante, commençant, à la tête de leurs compagnons de la croisade et des aventuriers à leur solde, cette bizarre expédition militaire, cette longue chevauchée qui mit entre leurs mains presque tout le littoral du Péloponèse. Regardé par
les populations grecques comme le champion de leur nationalité et comme le chef naturel de toute résistance régulière organisée contre les envahisseurs, Michel, dans l'espoir secret de réunir le Péloponèse à ses autres conquêtes, traversa le golfe de Lépante à la tête d'un corps de troupes considérable; il débarqua au port de San-Zacharia, à Chiarentza, et fit un appel chaleureux à tous les Grecs ; ils accoururent en foule, descendant de leurs montagnes ; il en vint de Lacédémone, d'Amyklaeae, de Véligosti, Tancienne Mégalopolis, et de cent autres villes, et Michel réussit à constituer une véritable armée, a Les aventuriers français, dit Buchon, étaient en ce a moment occupés à se ravitailler par leur flottille à Katott Achaia. Au lieu d'attendre Tattaque du despote, ils se por- « tèrent résolument à sa rencontre, laissant derrière eux leurs « harnais et leur menue gent. Leur corps d'attaque ne se a composait que de cinq cents hommes montés sur les hauts « palefrois alors en usage dans les rangs de la chevalerie « franque. Cette masse de chevaux, pesamment armés, pénéa trant avec impétuosité dans les rangs des Grecs échelonnés « dans les vastes plaines, toutes parsemées d'oliviers, qui a s'étendent en avant du cap Chiarentza, y fit un effroyable a ravage ; renversés par toutes ces pointes de lances, mihces ce et serrées comme dans une seule machine de guerre, écrasés tt par ces lourds chevaux, les cavaliers grecs, légèrement arec mes, ne purent opposer aucune résistance; l'infanterie du tt despote eut beau s'élancer à leur secours, le désordre et tt répouvante étaient déjà au comble dans cette foule indiscicc plinée : « Ainsi, comme adviennent les grâces de Dieu et ce les adventures, dit le vieux chroniqueur, le maréchal de « Villehardouin, oncle du jeune prince Geoffroy, les nôtres a se combattirent aux Grecs et les déconfirent, et les nôtres tt ayant gagné force chevaux et harnois, retournèrent « joyeux auprès des leurs. y> Les cadavres des soldats épirotes, écrasés sous les sabots de la cavalerie franque, jonchèrent les campagnes de Kondura, et le despote humilié n'eut que le temps de fuir à Chiarentza et de se rembarquer avec les restes misérables de sa malencontreuse expédition. On ne le revit plus sur la terre de Morée, et il abandonna
pour toujours ses rêves de conquête de ce côté-là du golfe de Lépante. Guillaume de Champlitte, son vainqueur, prit pour la première fois, à la suite de cette victoire, le titre de prince de toute TAchaïe. C'était le nom le plus usité, au moyen âge, pour désigner la péninsule de Morée. Cependant Michel demeura toujours pour les Latins de la conquête un ennemi redoutable. Un autre adversaire acharné des Francs, l'archonte Léon Sguros, ancien despote de Nauplie, dernier chef grec indépendant en Morée, mort en 1208, lui avait légué ses forteresses imprenables de Corinthe, Argos et Nauplie ou Naples de Romanie, comme elle s'appelait alors. Michel y envoya comme gouverneur son frère Théodore l'Ange, élevé à la cour des Lascaris de Nicée, et qui défendit encore longtemps ces trois châteaux contre les attaques des Francs de Morée.
Michel mourut en 1214, assassiné dans son sommeil par un de ses familiers. Son fils illégitime Constantin était encore mineur à cette époque et ce fut le propre frère de Michel, Théodore l'Ange, qui lui succéda par une audacieuse usurpation. Pendant sa longue existence agitée, Théodore se montra constamment l'adversaire le plus irréconciliable de la conquête latine. Il fit massacrer traîtreusement l'empereur Pierre de Courtenay, qui traversait ses États pour se rendre à Byzance; puis, profitant du désordre que cette catastrophe avait jeté dans l'empire et de l'anarchie qui régnait à Salonique, il poussa rapidement ses vastes conquêtes jusque sous les murs d'Andrinople, à travers tout l'immense territoire qui s'étendait de l'Adriatique au royaume bulgare. La grande ville de Salonique tomba bientôt en sa puissance et la reine douairière, Marguerite de Hongrie, tenta vainement de s'y défendre pendant que son fils, le roi Démétrius, courait la chrétienté en quête d'assistance. Théodore l'Ange, second despote d'Épire, se fit alors proclamer empereur, et ce fut le métropolitain bulgare d'Achrida qui le couronna solennellement. Ainsi fut fondé cet empire grec de Thessalonique dans lequel lut englobé pour un temps l'ancien despotat d'Épire et qui devait succomber bientôt lui-même dans une lutte fratricide contre d'autres princes grecs, les empereurs de Nicée. Théodore, rendu présomptueux par ses rapides succès, ne craignit
DU LEVANT yi
pas d'attaquer, malgré la foi des traités, son ancien allié, Jean Asan, le féroce souverain de la féroce nation bulgare. Il marcha contre lui avec ses troupes grecques et épirotes, avec les mercenaires francs qu'il avait à sa solde, avec les auxiliaires allemands que lui avait envoyés Frédéric de Hohenstaufen.Vaincuet fait prisonnier par les Bulgares à la bataille de Klokotiniiza, sur le fleuve Hébros, Théodore eut les yeux crevés par ordre de Jean Asan.
Aussitôt après ce désastre, Manuel, frère cadet de l'empereur captif, courut à Salonique et s'empara du pouvoir, tandis que l'armée victorieuse étendait sur les villes et les campagnes de Thrace et de Macédoine son lugubre niveau de massacre et d'incendie. Mais dans la suite Manuel ne put empêcher son neveu Constantin, le bâtard de Michel que Théodore avait dépossédé jadis, de revenir de Thessalie où il s'était retiré et de se faire proclamer despote en Épire. Le jeune prince rétablit la souveraineté fondée par son père et prit en souvenir de lui le nom de Michel II. L'Épire fut de nouveau séparée de l'empire de Salonique et cette fois pour toujours; les destinées du despotat l'entraînèrent de plus en plus dans les alliances étrangères et son histoire se mêla étroitement à celle des Francs d'Achaïe et des souverains de Naples. Ce fut surtout sous le règne de Michel II que les Épirotes devinrent les alliés des Latins contre les Grecs, mais ce fut également à cette époque que prirent naissance les premières prétentions sérieuses des princes napolitains sur les divers territoires du despotat. Michel II, en effet, pour se créer des alliances contre les Byzantins, avait marié ses deux filles, l'une au prince d'Achaïe, Guillaume de Villehardduin, l'autre, la princesse Hélène, dont tous les chroniqueurs célèbrent l'éclatante beauté, à Manfred ou Màinfroi, souverain de Naples et de Sicile, fils naturel de Frédéric II de Hohenstaufen. Le prince souabe qui devait bientôt périr si misérablement à San Germano, sous les coups des soldats de Charles d'Anjou, reçut comme dot de sa jeune femme les territoires de Durazzo, de Vallona, de Corfou et une grande partie des côtes d' Épire. Alors Michel II, confiant dans les secours que devaient lui amener ses gendres, osa déclarer la
guerre à Tempereur Michel Paléologue, qui marchait de conquête en conquête et poussait déjà ses troupes sous les murailles mêmes de Constantinople. Manfred envoya à son beau-père ses meilleurs soldats napolitains ; les contingents . épirotes et les tribus albanaises soumises se réunirent sous le commandement de Michel et de son fils Nicéphore ; quant à Villehardouin, il accourut en personne à la tête de toute la chevalerie moréote et le bâtard du despote, Jean, gouverneur de Vlaquie, amena les archontes Thessaliens et leurs vassaux. L'armée impériale était commandée par le sébastocrator Jean Commène. La bataille s'engagea un jour du mois d'octobre 1259, sur le territoire de Pelagonia; mais déjà, la nuit précédente, sur de faux bruits de trahison habilement répandus, les princes épirotes avaient fui, laissant Villehardouin supporter seul le choc de l'ennemi à la tête des guerriers latins; car, dès la première heure, les troupes d'Épire, déconcertées par la disparition de leurs princes et jalouses de leurs auxiliaires francs, lâchèrent pied et se débandèrent. Les chevaliers latins et les gens de pied du prince d'Achaïe combattirent longtemps en désespérés, mais accablés par le nombre, ils furent forcés de commencer une retraite qui se transforma rapidement en une fuite désastreuse. Villehardouin, qui avait vu tomber ses meilleurs chevaliers, dut se rendre à discrétion et fut conduit prisonnier de guerre à la cour des Paléologues. Cette grande défaite fut pour le despotat un coup terrible dont il nç se releva jamais complètement.
A la mort de Michel, qui survint douze ans après, il se fit un grand changement dans les affaires d'Épire; ses deux fils se partagèrent les provinces paternelles; Nicéphore, le fils légitime, eut TÉpire proprement dite et par conséquent le despotat, sauf les possessions des Orsini, comtes de Zante et de Céphalonie et les territoires constituant la dot de la princesse Hélène, veuve de Manfred; les soldats de Charles d'Anjou, conquérant du Napolitain et héritier des prétentions de son malheureux adversaire, s'en étaient emparés malgré une vigoureuse résistance. Quant au bâtard Jean TAnge, il fut seigneur ou sébastocrator de Mégalovlaquie ou grande Vlaquie, c'est-à-dire de la belle et fertile contrée qui s'étend
entre la mer Egée et le Pinde d'une part, de l'autre entre les Thermopyles et la Macédoine; c'était l'ancienne Thessalie; elle comprenait de vastes plaines, les vallées du Sperchius et du Pénée, et de nombreux contre-forts montagneux lui formaient presque de toutes parts, sauf vers la région maritime, une redoutable défense naturelle. La capitale du nouvel État fut Néopatras, la Pâtre ou Nouvel le-Patre des chroniqueurs francs, La Patra ou Lapatra des trafiquants italiens.
A partir de la mort de Michel II, l'histoire du despotat proprement dit n'est plus qu'un effroyable tissu de luttes sanglantes, de désastres et d'invasions ; son territoire devient le champ clos où tous les peuples voisins accourent vider leurs sanglantes querelles : ce sont les Grecs qui, sous la conduite des lieutenants des Paléologues, envahissent presque chaque printemps le territoire de l'Épire et sont plus d'une fois sur le point d'anéantir pour jamais la chancelante souveraineté des despotes; ce sont les clans albanais, parfois domptés pour un temps, mais sans cesse relevant la tête et descendant de leurs libres montagnes pour se livrer à de longues et sanglantes expéditions de meurtre et de rapine ; ce sont les Vénitiens qui convoitent chaque jour davantage Duras, Corfou et les îles du littoral ; ce sont les souverains de Naples enfin, ces princes angevins dont l'intraitable ambition est devenue quasi proverbiale et qui cherchent sans cesse à agrandir leur puissance sur la rive orientale de l'Adriatique pour en faire une place d'armes et un point de départ pour la conquête de Constantinople ; plus tard enfin, ce sont les Serbes qui jetteront èur les débris du despotat expirant les bases de la vaste et éphémère puissance de leur grand tsar Stephan Douschan. Le despote Nicéphore, et après lui, son fils* Thomas l'Ange, sans cesse ballottés entre les attaques des Paléologues et les empiétements des Angevins, les trahissent tour à tour pour conserver cette ombre de souveraineté que tous leur disputent. Nicéphore prête serment à Charles II d'Anjou, qui lui envoie des troupes de secours et le fait soutenir contre les Paléologues par son vicaire général en Romanie, Florent de Hainaut, prince d'Achaïe; ce qui n'empêche point le despote de trahir.dix fois les Angevins au profit des empereurs grecs;
puis un jour qu'il est de nouveau plus vivement pressé par ces derniers, il donne sa fille, la belle Ithamar, à Philippe de Tarente, que son père, le roi Charles II d'Anjou, avait mis en possession de tous ses droits et de toutes ses prétentions au delà de l'Adriatique. La fille des Ange apporte en dot à Philippe la ville et le territoire de Lépante, qui était alors une des meilleures forteresses du despotat, toute l'Étolie, une foule de villes et de châteaux; aussi s'empresse-t-il d'ajouter à ses titres celui de despote d'Étolie et de Romanie.
A la mort de Nicéphore, sa veuve, Anne Gommène, princesse grecque ambitieuse et portant au cœur une haine profonde contre tous les Latins, met aussitôt son fils, le despote Thomas, sous la protection de l'empereur de Constantinople, mais elle ne parvient point à empêcher pour cela les gouverneurs épirotes des princes angevins d'être les maîtres véritables du despotat. Thomas l'Ange devient l'humble vassal des souverains napolitains; c'est en vain qu'il prend dans ses chartes les titres pompeux de Thomas, par la grâce de Dieu, grand despote de Romanie, prince de Via" quie, seigneur d'Archangelos^ duc de Vagénétie, comte d'Achélous et de Lépante et seigneur du château royal de Joannina; ce ne sont là que des titres sans valeur réelle, puisqu'en fait le jeune prince est sous la dépendance absolue de son puissant beau-frère Philippe de Tàrente, qui va s'intituler encore seigneur du royaume d'Albanie, après les victoires de ses capitaines contre les sauvages populations de cette contrée. C'est en vain que Thomas et sa mère cherchent à se soulever et appellent à leur secours les Paléologues détestés. Malgré quelques succès chèrement achetés, ils sont chaque fois forcés de se rendre à merci. Ainsi s'écoula ce règne tout entier, au milieu de guerres à peine séparées par des trêves aussitôt rompues. Enfin, en l'année i3i8, le despote, exécré de tous pour sa tyrannie, périt assassiné de la main de son parent Nicolas Orsini^ comte palatin de Zante et de Céphalonie; avec lui finit la dynastie des despotes d'Épire delà maison des Ange. Nicolas Orsini, qui se fit proclamer à sa place et força sa veuve à l'épouser, descendait d'aventuriers italiens qui s'étaient emparés des îles de Zante, de Céphalonie
et de Leucade, et y avaient créé un comté puissant, ''vassal des princes de Naples et de ceux d'Achaïe ; ce fut pendant longtemps un des fiefs les plus importants de cette dernière principauté. L'aïeul, le grand*père et le père du comte Nicolas: Matteo Orsini, Riccardo Orsiniqui régna soixante ans et fut un des plus sages chevaliers de Morée, Jean Orsini enfin, le gendre du despote Nicéphore, avaient tous joué un rôle considérable dans l'histoire de cette partie de la Grèce. Nicolas, le meurtrier, maître de ce qui restait du despotat, y réunit son comté insulaire. La plus grande des îles dont il se composait était Céphalonie, vis-à-vis la côte d'Etolie et des marais où se cache Missolonghi ; la plus riante et la plus riche était Zante, qui s'élève verdoyante et toute parsemée de blanches maisons en face des basses plaines de l'Elide et du cap Tornese où se creuse le port de Chiarentza, capitale féodale des princes d'Achaïe. Le nouveau despote était un homme énergiquement trempé, mais tous ses efforts ne purent parvenir à reconstituer sur des bases solides cette souveraineté qu'attaquaient tant d'ennemis à la fois. Joannina « la ville royale » retomba au pouvoir des Byzantins ; Uros de Serbie s'empara de l'Albanie et prit le titre de souverain de Rascie et de Dioclea, d'Albanie et de tout le littoral maritime. Enfin, cinq ans à peine après son avènement, le despote Nicolas, subissant la peine du talion, périt assassiné par son frère le comte Jean Orsini, sous les murs de Joannina qu'il assiégeait avec le secours des troupes vénitiennes.
Jean Orsini espérant recueillir plus sûrement l'héritage de sa victime, renia son origine latine, se déclara l'esclave de l'empereur Paléologue et lui prêta serment pour l'Epire et les îles"; il ajouta à son nom ceux d'Ange Commène, et adopta les mœurs et la religion des Grecs. Cependant la guerre continuait entre les princes angevins et le despotat ; deux grandes expéditions militaires brillamment entreprises et commandées. Tune par Jean de Gravina, prince d'Achaïe et frère de Philippe de Tarente, l'autre, en 1 3 3 1 , par Gauthier II de Brienne, duc titulaire d'Athènes, échouèrent misérablement. En i335, Jean Orsini l'Ange fut assassiné par sa femme, une Paléologue avide et vindicative, comme paraissent l'avoir été
toutes ces princesses d'Epire; elle fut régente pour son fils mineur, Nicéphore II, dernier despote qui régna nominalement jusqu'en 1 358, et ne fut en réalité qu'un simple gouverneur byzantin, un panhypersébaste des empereurs grecs qui avaient décidément repris le dessus en Épire sur les Angevins, et qui l'envoyèrent vivre à Salonique. A la mort d'Andronic III Paléologue le bouleversement devint plus complet encore; Serbes et Albanais se précipitèrent en Épire comme un torrent. Jean Cantacuzène, successeur d'Andronic III et beau-père de Nicéphore II, pensa conjurer le fléau en rendant à son gendre la pleine dignité de despote et en le renvoyant dans ses États. Tout fut inutile; le grand roi serbe Stefan Douschan était devenu le maître véritable de l'Épire ; laissant les garnisons angevines végéter dans quelques châteaux de la côte, il soumit le pays, s'empara de l'ancienne capitale des Ange et s'intitula despote d'Arta et comte de Vlaquie. Nicéphore, réfugié en Thrace, reparut une dernière fois lorsque la mort du tzar serbe, en i355, eut replongé dans l'anarchie toutes ces contrées un instant réunies sous son sceptre. Cette fois, il se heurta aux Albanais rebelles, conduits par Karl Thopia, qui s'intitulait leur roi. Le dernier des Orsini périt en i358, dans un combat sur les bords de l'Achélous; ainsi finit sous Tépée des Albanais le despotat d' Épire, après iSoans d'existence, et après avoir été gouverné par deux dynasties, l'une grecque, l'autre italiennç.
Dans la principauté voisine de Thessalie ou Megalovlaquie, ce fut à peu de chose près la même histoire toute semée de guerres, de meurtres et de trahisons; mais les relations des princes de ce pays furent bien moins fréquentes avec les souverains italiens, plus nombreuses, au contraire, avec les empereurs grecs et les ducs francs d'Athènes. Le bâtard Jean, premier prince ou sébastocrator de Mégaloylaquie, possédait la Thessalie, la Pélasgie, la Phthiotîde et la Locride, tout le pays entre l'Olympe et le Parnasse. Les latins l'appelaient plus généralement du nom de sa capitale, duc de La Pâtre ou de Lapatria, Un jour, ce prince, réduit aux dernières extrémités par une armée grecque dans sa citadelle de Néopatras, bâtie sur un rocher que défendent de trois côtés de
formidables précipices, se fit secrètement descendre par une corde le long des aspérités de la montagne, traversa déguisé en paysan tout le camp ennemi, et sans que personne, ni dans la ville, ni dans l'armée assiégeante, soupçonnât son évasion, il arriva subitement à Thèbes, auprès du duc d'Athènes, Jean de la Roche, dont il venait implorer le secours. Le jeune prince avait l'àme haute et généreuse; bien qu'atteint depuis son enfance d'une maladie goutteuse qui le tourmentait cruellement et ne lui laissait que peu d'années à vivre, il promît son appui au Grec fugitif, et partit à la tête de trois cents chevaliers choisis parmi les plus braves.
A la frontière de Thessalie, il les avertit à voix haute de réfléchir une dernière fois. « S'il y en a parmi vous, <c leur dit-il, qui tremblent et craignent de se jeter dans a la mêlée, qu'ils retournent en arrière, je le leur permets « volontiers ; qu'ils ne se mêlent point à la troupe des che- « valiers qui marchent sans crainte à une mort glorieuse I Et <t que ceux qui persisteront à me suivre sachent que s'ils ne se « conduisent pas en hommes de cœur, je les châtierai sans <i pitié. » Seuls deux chevaliers, 'dit Sanudo qui nous fait ce récit, profitèrent de cette permission pour s'en retourner à Thèbes. De la Roche parut bientôt avec sa petite troupe devant Néopatras, qu'assiégeaient toujours les Grecs renforcés par trente mille cavaliers auxiliaires turcs sous la conduite du condottiere Rhumpsas. Ordre fut donné par le duc d'attaquer aussitôt le camp ennemi qui ne songeait même pas à se garder; la chevalerie française précédée de la grande bannière des de la Roche, qui portaient d'or à cinq points équipoUés d'azur, se précipita brusquement sur la masse de ses adversaires. Les auxiliaires turcs ou turcoples résistèrent seuls quelque temps, les Grecs fuirent presque aussitôt, malgré les efforts de leur chef, abandonnant le camp et ses immenses richesses. Le carnage fut affreux, le nombre des prisonniers dépassa toute prévision, et les coupes d'or, dit Buchon, « les « armes de prix, les vêtements dorés, tous les raffinements du a luxe asiatique et byzantin, jusqu'aux éperons d'or des ca- « valiers, furent divisés en tas pour le lot de chacun des « vainqueurs, dont l'armure de fer uni contrastait avec tout
« cet appareil. » Jean TAnge rentra triomphant dans Néopatras; il mourut en 1296, après un règne incessamment agité par des guerres contre les Paléologues de Byzance. Son fils Constantin l'Ange, communément appelé par les chroniqueurs le duc de Pâtre, continua la belliqueuse tradition paternelle; en i3o3, lorsqu'il se sentit mourir, comme son fils était encore mineur, il désigna pour tuteur du jeune prince, son parent Guy II de la Roche, cinquième duc d'Athènes. Mais ce dernier mourut malheureusement fort peu de temps après, laissant son pupille, Jean II l'Ange Commène, isolé au milieu des dangers les plus menaçants ; son rà|g[|p ne fut plus qu'un long désastre entre la formidable invaélon des bandes catalanes et la complète anarchie qui suivit la victoire de ces aventuriers sur les chevaliers francs de l'Attique, protecteurs naturels du jeune prince. Jean II mourut sans enfants en i3i8 ; avec lui s'éteignit le rameau illégitime de la famille des Ange. La grande Vlaquie devint, comme plus tard l'Épire, une proie misérable que se disputèrent les Catalans, les Serbes, les Albanais et les Grecs de Byzance.
De tant de princes d'Epire et de Thessalie, despotes et sébastocrators nés de la croisade de 1204, et qui tous ont bien certainement frappé monnaie en quantité considérable, on ne connaît encore que quelques rares pièces de cuivre et de billon, tant ces sauvages provinces d'Epire et d'Étolie, ces montagneuses régions du Pinde et de l'Olympe sont encore peu accessibles aux recherches des archéologues. Pour la monnaie d'or, les besants ou hyperpres des anciens empereurs byzantins continuèrent sans doute à suffire aux besoins de ces populations d'origine grecque, sans que leurs nouveaux souverains aient jugé nécessaire d'en faire frapper à leur propre effigie. Le système byzantin prévalut donc au début dans le despotat comme en grande Vlaquie; on y compta par hyperpres et besants. Il semble même que pour leurs monnaies de cuivre, les premiers despotes aient simplement copié les types adoptés par les empereurs grecs. On en connaît quelques-unes de Michel!' Ange, le premier souverain d'Epire; elles ont été retrouvées par un savant grec, M. Lambros, au milieu de cet amas de pièces de fabrique byzantine, attribuées
pêle-mêle jusqu'ici et sans beaucoup d'esprit de critique aux nombreux empereurs d'Orient du même nom. Elles portent en guise d'emblème parlant, l'effigie de l'archange Michel, le prince des anges, qui rappelle à la fois le nom du despote et celui de l'illustre famille dont il descendait. Les monnaies des frères de Michel, Théodore et Manuel, tous deux empereurs de Salonique, sont beaucoup plus communes et il en existe des trois métaux; on y voit la barbare représentation du patron de Salonique, le saint guerrier Démétrius, et parfois aussi les effigies de l'archange Michel, des saints Georges et Théodoifa-etc. Sur celles de Jean, premier sébastocrator de grande Vfaquie, on retrouve le même archange, patron dî la dynastie, tenant de la main droite une épée nue; d'autres fois le graveur a placé dans le champ de la monnaie une petite aile d'ange en guise de blason parlant.
Plus tard, il semble que l'influence franque ait au contraire prédominé, car les seules monnaies de ces dynasties que nous connaissions en dehors de celles que nous venons de mentionner sont des pièces de types éminemment français, des deniers servilement imités de ceux des princes francs de Morée et d'Attique, copiés eux-mêmes sur les célèbres deniers tournois des rois de France, qui pendant tant d'années furent, sur les bords de la Seine et de la Loire, la monnaie courante de nos pères. C'est ainsi qu'on a retrouvé depuis peu de nombreux tournois frappés dans les ateliers de sa ville d'Arta, par ce Jean II Orsini, comte palatin de Céphalonie, devenu despote d'Épire par le meurtre de son frère Nicolas. On y lit des légendes latines dont voici la traduction littérale : Jean, despote [d'Epire); [monnaie frappée) au château à* Arta, Ajoutons pour le lecteur non initié que le dernier tournois, monnaie frappée pour la première fois à Tabbaye de Saint-Martin de Tours, d'oîi lui vint son nom, fut adopté par les rois de France de la troisième race ; il jouit longtemps d'une vogue extraordinaire et fut imité en tous pays ; les princes francs établis en Grèce l'importèrent en ces contrées ; il n'est donc pas étonnant qu'il ait été imité par leur proches voisins les despotes d'Épire^ dont les sujets entretenaient avec les leurs des relations incessantes. Partout où
8o LES PRENCIPAUTKS FRANQUES
fut frappé le denier tournois, son type populaire resta le même ; seules les légendes se modifiaient suivaat les noms du prince et de l'atelier producteur; dans le champ de la pièce figurait sur une des faces la représentation grossière dun édifice surmonté d'une croix; cet éditice constamment reproduit sur tant de millions de monnaies est désigné en numismatique sous le nom de châtel. Il est pour le moins étrange de retrouver sur le vieux sol d'Épire, à deux pas d'Actium, près de l'oracle de Dodone et dans les villes du roi Pyrrhus, des monnaies frappées au plus pur type de la France féodale, par un souverain grec, issu d'aventuriers italiens, dans sa ville d'Arta, qui n'était autre que l'aiitiqtje Ambracie, puissante colonie corinthienne-
Jean Orsini et son frère Nicolas, meurtrier du despote Thomas, étaient tous deux, nous l'avons dit, fils du comte Jean 1" Orsini de Céphalonie, et celui-ci était le propre gendre du despote Nicéphore. II l'était devenu d'une façon singulière, qui nous donne un aperçu de ce que devaient être les mœurs bizarres et primitives de tous ces princes, despotes et barons insulaires. Nicéphoreayant besoin, pour repousser les Grecs, de l'appui de Richard Orsini, palatin de Céphalonie, lui envoya sa fille Marie en otage, comme garantie du traité d'alliance qu'il désirait conclure. Richard promit de venir à son secours avec cent ciievaliers zantiotes ; il tînt parole ; les Grecs furent battus et repoussés, mais Richard, de retour dans sa seigneurie, ne songea nullement à renvoyer la princesse Marie. Bien au contraire, il manœuvra si habilement que la jeune Grecque s'éprit de son fils aîné, le comte Jean, et lui accorda sa main. Le despote, qui destinait sa fille à une alliance autrement brillante avec quelque prince de la famille
DU LEVANT 8i
impériale de Byzance, entra dans une grande fureur quand Richard lui eut expédié deux moines franciscains chargés de lui annoncer cette nouvelle, avec cette simple excuse qu'il lui avait été impossible de trouver pour son fils une plus noble compagne, une fiancée plus accomplie. Peu s'en fallut que Nicéphore ne fît mettre à mort les deux messagers ; il aurait sur rheure déclaré la guerre au comte Rîccardo et à ce gendre qui s imposait à lui d'une si étrange façon, s'il eût eu une flotte capable d'attaquer les îles des Orsini. Comme il ne possédait que quelques légers bâtiments trop faibles pour tenir longtemps la mer, il finit par se radoucir et invita même les jeunes époux à fixer leur résidence auprès de lui, à Arta, Jean était un jeune prince d'aimable et belle nature ; il plut bientôt à son sauvage beau-père et continua à vivre tranquillement auprès de lui, jusqu'au moment où le meurtre du comte Riccardo le rappela à Zante.
On connaît des deniers tournois frappés par un autre souverain de ces contrées, et le fait est plus curieux encore, puisqu'il s'agit cette fois d'un prince essentiellement grec et non plus d'un prince d'origine italienne, comme l'était le despote Jean Orsini. Nous voulons parler du dernier sébastocrator de Viaquie, Jean II l'Ange Commène. Ce petit-fils de Jean de Néopatras était tout jeune encore, nous l'avons dit, à la mort de son père Constantin, en i3o3, et celui-ci avait désigné pour tuteur de l'enfant, son neveu, fils de sa sœur, Guy II de la Roche, duc français d'Athènes; il réunit tous ses barons à son lit de mort et leur ordonna de prêter serment au nouveau régent; la Thessalie entière devait demeurer sous la domination du duc jusqu'à la majorité de son pupille. Guy II, malgré sa courte existence, semble avoir été un des hommes les plus remarquables de son époque; il accepta la tutelle de la principauté, charge pénible, car il avait à la défendre à la fois contre les Byzantins et les Épirotes qui, pour le mieux dépouiller, se posaient les uns comme les autres en protecteurs du jeune sébastocrator. Le duc d'Athènes quitta sa somptueuse résidence de Thèbes à la tête de cette chevalerie française d'Attique dont Sanudo nous fait une peinture si brillante; il reçut à Zeitoun l'hommage des barons ou
archontes thessaliens, jura de respacter les coutumes du pays et se rendit directement à Néopatras. « Il y prit soin de Jean II, dit la chronique, comme d'un fils de roi, » et laThessalie fut mise à Tabri de toute intervention étrangère, du moins jusqu'à la mort du duc d'Athènes qui arriva malheureusement fort peu de temps après. Le « livre de la conquête » ajoute que toute la grande Vlaquie fut organisée et administrée selon la mode franque par ce régent aussi brave que prévoyant. Il en fut de même de la monnaie, et voilà pourquoi les deniers de Jean II TAnge, seigneur grec de Néopatras, sébas-
Denier tournois frappé à Néopatras par Jean II TAnge, sébastocrator de Mégalo-
vlaquie ou Tl:cssalie.
tocrator de Mégalovlaquie, sont frappés aux types français et ressemblent à s'y méprendre, la légende exceptée, à des deniers tournois de Louis IX ou de Philippe-Auguste. Ces étranges monnaies ont fort embarrassé les numismatisies ; il en est peu dont l'attribution ait donné lieu à plus de divergences; on n'arrivait pas à déchiffrer leurs bizarres légendes : d'une part. Angélus Sab. c, de l'autre, délia Patra. Longtemps on les crut frappées par quelque comte de Savoie à cause de ces lettres Sab,, qu'on prenait pour les initiales de Sabaudia^ qui est Ile nom latin de Savoie. Enfin la lumière s'est faite; il faut lire sur la face principale i4«g*e/M5 pour -4 «g^e, Sabastocrator pour Sébastocrator, On vient du reste de retrouver un certain nombre de deniers où ce titre tout byzantin est remplacé par le titre beaucoup plus français de dux, duc. Quant à la légende du revers, délia Patra, ce n'est que le génitif du nom par lequel on désignait le plus souvent au moyen âge Néopatras ou la nouvelle Patras, et ce génitif est là parce que le mot atelier est sous-entendu : monnaie /rap^ pée à Vatelier de la Patra,
Nous ne quitterons point l'Épire sans dire quelques mots des monnaies qui y furent frappées par Manfred de Hohenstaufen, et par les princes angevins descendants de son vainqueur Charles d'Anjou. On sait que Manfred fut, à cette époque, le premier prince latin qui posséda sur la côte épirote de vastes territoires, comme époux d'Hélène, fille du despote Michel II, et que le domaine de la jeune princesse constitua par la suite le noyau des vastes possessions des Angevins en ces parages. Charles d'Anjou et les princes de sa maison, ses fils et petits-fils, les agrandirent considérablement, soit par d'habiles mariages imposés aux filles des despotes, soit plus souvent les armes à la main. Pendant quelque temps même ils possédèrent l'Albanie, du moins partiellement. A leurs titres napolitains, ils joignirent ceux de princes ou despotes de Romanie, nom sous lequel les Latins du moyen âge désignaient l'ensemble des provinces européennes de l'empire grec. Les princes angevins eurent toujours un parti puissant à la cour des despotes et parmi leur turbulente noblesse ; on connaît à peine du reste l'histoire de cette domination latine sur la terre de Pyrrhus, et l'existence si agitée des gouverneurs et capitaines généraux qui y représentaient la couronne de Nàples. Les noms des chevaliers français venus en Italie à la suite de Charles d'Anjou dominent parmi ces hauts personnages. Le premier d'entre eux succéda à l'Italien Chinardo, grand amiral et capitaine général de Manfred, qui défendit vaillamment après la mort de son prince, contre les soldats de Charles d'Anjou, Corfou et les places d'Épire, douaire de sa veuve Hélène. Elle mourut à Naples, au château de l'Œuf, prisonnière des Angevins, qui l'y avaient enfermée avec ses enfants.
Après Chinardo vinrent donc les gouverneurs de Charles d'Anjou et de ses successeurs. Ce fut une rude existence que la leur, continuellement employée à défendre les châteaux con. fiés à leur garde contre les entreprises de tant de voisins plus belliqueux et plus traîtres les uns que les autres, depuis les despotes qui supportaient impatiemment la hautaine protection des princes angevins, jusqu'aux empereurs grecs qui ne pouvaient se résoudre à voir leurs anciennes provinces aux
mains de leurs pires ennemis. Le plus célèbre de ces capitaines-généraux de sang français fut Hugues le Rousseau de Sully, ainsi nommé de la couleur de sa chevelure, et dont la taille gigantesque faisait l'effroi de ses ennemis. Il fut en Épire le plus parfait modèle du chevalier franc sans peur et sans reproche. Il finit par tomber dans un combat aux mains des Byzantins qui lui firent payer ses exploits par la plus dure captivité.
Karl Hopf, le premier, a insisté dans son histoire de la Grèce au moyen âge, sur cette intervention incessante de Charles d'Anjou et de ses descendants dans les affaires d*Épire, sur les faits et gestes de tous ces chevaliers latins, châtelains et gouverneurs de Corfou, de Lépante, de Buthroton, de Syboton et de Vallona. Il rentrait dans les projets ambitieux des Angevins de faire des despotes d'Épire de simples vassaux de leur couronne, des armes dociles entre leurs mains contre les empereurs de Byzance, et au besoin de les supprimer si leur soumission cessait d'être exemplaire. Ainsi peut se résumer toute leur politique en ces contrées. Les raisons en étaient simples. Qui ne sait que pendant une longue suite d'années, leur grande, leur unique préoccupation fut cette chimérique conquête de Constantinople et dé la couronne latine de Byzance, que le dernier des Courtenay leur avait virtuellement cédée par le traité de Viterbe, et dont la propriété leur avait été depuis solennellement confirmée par le mariage de Philippe de Tarente, veuf d'Ithamar d'Épire, avec Catherine de Valois, héritière de tous les droits de cette noble maison. Les princes angevins poursuivirent par tous les moyens la réalisation de ces vastes projets"; pour atteindre le but tant désiré, ils ne ménagèrent ni les traités sans cesse déchirés, ni les alliances les plus honteuses, ni les unions les plus étranges entre des princes arrivés à Tâge d'homme et des princesses encore au berceau, ni les séquestrations, ni la corruption à l'endroit des hauts personnages de Byzance. Ilis- ne ménagèrent en tout cas point les grandes expéditions militaires, prenant en Epire leur base d'opération, rêvant toujours de commencer par là cette marche triomphale à travers la Romanie qui devait les conduire jusqu'à Byzance et préci-
DU LEVANiT 85
piter du trône les Paléologues détestés. Toutes ces expéditions si admirablement préparées, formées des meilleures troupes d'Italie et de Morée, de toute la chevalerie napolitaine, échouèrent misérablement. Une des raisons principales de ces désastres répétés fut sans doute l'organisation même du service militaire féodal, organisation si vicieuse et si gênante, mais une des moindres ne fut point la cauteleuse et souterraine politique des despotes d'Epire. On sait que les Angevins, par l'extinction de la dynastie des Villehardouin, étaient également devenus maîtres de la Morée, de cette « nouvelle France, » comme l'appellent les chroniqueurs ; par rÉpire, ils avaient un second pied sur le territoire de l'empire. Les archives de Naples, cette mine immense à peine exploitée par les chercheurs, fourmillent de renseignements d'un vif intérêt sur cette domination franco-italienne sur la terre de Grèce ; mais il se passera bien des années encore avant que tant de richesses historiques voient le jour et contribuent à réformer d'innombrables erreurs sur cette période si mal connue.
En fait de monuments monétaires rappelant cette occupation par les princes napolitains du littoral oriental de l'Adriatique, on ne connaît qu'un nombre fort restreint de pièces, toutes des plus curieuses. Les rares personnes qui, dans ces parages, recherchent des médailles dans un but plutôt commercial que scientifique, se bornent presque exclusivement à recueillir les pièces antiques. La plus précieuse parmi ces monnaies latines d'Epire, est un denier de cuivre au nom de Manfred, l'époux infortuné d'Hélène l'Ange, frappé dans un de ses châteaux épirotes, ou peut-être à Corfou ; on en connaît à peine trois ou quatre exemplaires; Manfred y prend le titre de despote de Romanie, et dans le champ figure l'aigle impériale des Hohenstaufen. Cette pièce est, sans contredit, une des plus intéressantes qui aient été frappées par les princes latins dans le Levant.
A l'autre extrémité des possessions napolitaines de la Grèce continentale, à Lépante, un des Angevins, Philippe de Tarente, a fait frapper aux types français des deniers tournois sur lesquels on lit le nom de cette ville. Philippe, qui tenait