DE SYRIE
A peine en possession de leurs nouvelles et étranges principautés, îles flottantes au milieu de l'océan musulman, les
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che|p(Ëlusd#s croises, les rofs de Jér&salein, les comtud'Edesse, les princes d'Aniiochej les comtes de Tripoli, songèrent à frapper monnaie à leurs nouveaux titres.. On sait que! futà, i!» sujet et de tous temps l'empressement des coaqud-
. Kints, aussi bien des plus grands vainqueurs que des plus minits aventuriers et des plus chétifs parvenus : de nos jours encore, il n'est pas de priucipîcule heureux, pas de pre'sidcnt éphémère d'une républicaine :iméricaine, pas de commune révolutionnaire, pas de comité insurrectionnel \\\\ instant triomphant, qui ne se hâte de faire frapper monnaie à sa plus grande gloire. C'est une façon d'annoncer son triomphe urbi et.orbi; c'est une manière aussi, pour ceux que dévore l'am-
j'%^)QO d'Érostrate, de se survivre sûrement à eux-mêmes et à
TTÈBÛl-victoire d'un, jour; maisr ce n'étaient point de pareils 'lOiliis de gloire posthume qui tourmentaient les barons du moyen âge, tous ces princes, ces seigneurs, ces évêques, qui faisaient frapper monnaie partout et toujours, dans leurs villes et leurs châteaux. Et pour ne parler que des rudes guerriers des croisades, s'ils étaient ambitieux, avides d'acquérir gloire et renommée, ils l'étaient bien plus d'accroître leurs ressources pécuniaires et de ramener l'abondance dans leurs coffres sans cesse épuisés; Or, de tous les droits dits régaliens dont jouissaient les souverains ou les possesseurs de fiefs, le droit de frapper monnaie fut toujours un des plus fructueux. Le suzerain en possession de ce privilège en avait la plupart du temps la seule et complète direction; il pouvait à son gré, et aussi souvent qu'il lui plaisait, retirer sa monnaie, la remplacer par une émission d'un titre inférieur, forcer ses sujets â rapporter à sa moKnji'erie les pièces décriées et à les échanger avec une perte énorme contre les nouvelles. 11 pouvait obliger tout étranger venant commercer dans ses do-
. raaines à échanger la monnaie foraine dont il s'était muni contre la sienne, et cela avec une perte considérable dont seul il fixait le taux à son bon plaisir; qu'on se figure ce que devait être cette dernière vexation à cette époque du moyen âge, alors que, dans bien des provinces, chaque localité, chaque baronnie, presque chaque château entouré d'un groupe de maisons vassales, possédait sa monnaie particulière.
En arrivant en Syrie, les premiers croisés se hâtèrent donc de frapper monnaie à l'exemple de tous leurs contemporains. Le premier d'entre eux dont nous possédons des monnaies est ce Baudouin, un des chefs les plus illustres de la première croisade, qui ne fut comte d'Edesse que pendant un temps fort court. On sait qu'il abandonna bien vite sa nouvelle comté des bords de.FEuphrate pour aller ceindre à Jérusalem la couronne de terre-sainte, et cependant les monnaies dont nous venons da parler ont été frappées par lui comme comte d'Edesse.
C'est bien une des plus incroyables aventures de la première croisade que cette conquête d'Edesse et de son territoire par le jeune et ambitieux prince croisé, conquête dont le vieil évéque Guillaume de Tyr nous fait le récit avec une naïve simplicité. Baudouin, qui s'était croisé avec la majeure partie de la chevalerie de son pays, et qui avait pris une part glorieuse aux premiers combats des pèlerins, quitte à Marésiela grande armée latine marchant sur Aniioche. Escorté de 200 cavaliers seulement que suivaient de loin un millier d'hommes d'armes, il se dirige rapidement vers l'est, se jette à corps perdu en plein pays ennemi, s'empare des villes, des forteresses, conquiert toute la contrée jusqu'à l'Euphrate et délivre les populations chrétiennes du joug arabe; puis, continuant sa course folle, il n'hésite pas à traverser le grand fleuve asiatique et marche droit sur la lointaine cité d'Edesse. Cette ville obéissait encore aux empereurs de Byzance et se trouvait en grand péril, isolée de toutes parts au milieu de la conquête musulmane. Le bruit des exploits de Baudouin vint aux oreilles du vieux gouverneur grec ; il l'appela à son secours, et quelques jours après le prince croisé entrait dans Edesse, après avoir parcouru l'espace considérable qui sépare l'Euphrate de cette ville à la tête de 20 cavaliers seulement. La nouvelle de cette conquête extraordinaire se répandit aussitôt; tous les traînards, tous les aventuriers de la grande armée, chevaliers, écuyers, nobles et vilains, tous ceux qui étaient fatigués de souffrir et pressés de jouir, abandonnant la route de Jérusalem et le siège d'Antioche, où la peste décimait les pèlerins, accoururent à Edesse. En deux mois, toutes les
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villes au delà de TEuphrate et sur ses bbrds furent enlevées à leurs émirs arabes ou se rendirent à discrétion, et le comté d'Edesse, la plus ancienne des principautés franques d'Orient, se trouva constitué. Tous, Grecs, Arabes, Arméniens, émerveillés de tant d'audace, acceptèrent le joug du vainqueur. Un peu plus de deux ans après ces événements, la nouvelle de la mort prématurée de Godefroy de Bouillon et de sa propre élection à la couronne de Jérusalem vint surprendre Baudouin. Il quitta sa comté d'Edesse, la codant avant son départ à son cousin Baudouin du Bourg.
Pendant ses deux ans de règne, Baudouin I" fit frapper monnaie de cuivre. En vrai chevalier du moyen âge, dédaigneux de l'art et de toute élégance, il se servit simplement des grossières pièces de cuivre byzantines et y fit graver son effigie par-dessus les types primitifs. Ces pièces, pour être informes et barbares, n'en offrent pas moins un vif intérêt, ne serait-ce que parce qu'elles représentent les plus anciennes monnaies émises par les guerriers chrétiens dans le Levant. Le revers porte une simple croix, mais sur la face principale, Baudouin s'est fait représenter en pied, en costume de guerre, en cotte de mailles, la tête coiffée du heaume conique, la main gauche appuyée sur la garde de sa .bonne épée. Voilà pour le conquérant et pour le guerrier; mais Baudouin est trop pieux, ou plutôt trop politique, pour négliger le côté religieux, si important alors, en cette circonstance surtout, oîi il doit se faire pardonner d'avoir abandonné la route du saintsépulcre pour satisfaire son ambition personnelle. Aussi, de la main droite, le voyons-nous élever au-dessus de sa tête la croix, ef, sur la légende en langue grecque disposée autour de l'effigie centrale, lisons-nous ces simples mots : Baudouin, serviteur de la croix. C'est bien là la véritable effigie du croisé modèle brandissant en guise de sceptre le pieux symbole pour lequel il semble avoir tout abandonné, patrie, famille, riche héritage paternel, -aux yeux des masses ignorantes et fanatisées. C'est bien aussi la monnaie qui convient à ces temps bizarres, si fertiles en contrastes étonnants, en oppositions imprévues. Voilà une monnaie frappée presque en Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate, le pays des
premières races humaines disparues, par un prince franc, né sous les brumes du Nord, et qui fait sur cette même monnaie, graver son nom en caractères grecs. Toute l'histoire heurtée de cette époque est contenue dans ce simple rapprochement des plus vieilles contrées du monde avec les noms de la chevalerie franque et le langage des rhéteurs de Byzance I
Monnaie do comte Baudouin d'Êdesse.
Comme la croix de la monnaie de Baudouin représentele côté religieux, les caractères grecs de la légende représentent le côté politique et les préoccupations plus terrestres du chef croisé devenu, de simple pèlerin, prince puissant et administrateur d'un véritable état. Il faut flatter la population grecque d'Edesse; il faut ne pas lui faire trop vivement sentir qu'elle est vaincue et forcée d"obéir à des étrangers, à des Latins, à des schismatiques détestés; il faut lui montrer son nouveau: chef, lui faire épeler son nom et ses titres dans la langue qui est la sienne. Partout les croisés se montrèrent ainsi plus pohtiques qu'on ne serait tenté de le croire et se plièrent aux exigences des diverses contrées où ils s'établi- ■ rent.lDans le nord de la Syrie, à Antioche comme à Edesse, ils.trouvèrent à leur arrivée, soit les gouverneurs grecs installés, soit du moins la domination arabe affermie depuis si peu de temps que l'influence grecque était encore dominante. Aussi, dans toutes ces contrées, les légendes grecques furentelles seules admises sur leurs monnaies pendant les premiers temps: de la conquête, et Baudouin, Boémond et Tancrède estropièrent et dénaturèrent sans scrupule leurs noms glorieux pour les pUer à l'orthographe baroque du bas-grec du xu' siècle. Bientôt cependant l'arrivée incessante de nouveaux flots de croisés et de pèlerins accourant d'Occident pour
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s'établir aux pays de la conquête, donna la prépondérance à l'élément latin sur Télément grec indigène; les premières précautions devinrent superflues et les princes chrétiens abandonnèrent l'emploi de la langue grecque, pour reprendre sur leurs monnaies la langue latine en usage dans leur patrie. Plus au sud, au contraire, à Beyrouth, à Jaffa, à Jérusalem surtout, les croisés trouvèrent la conquête musulmane plus solidement établie. Ils adoptèrent immédiatement dans ces contrées l'usage des légendes en langue latine, seules usitées à cette époque pour Tépigraphie monétaire d'Occident.
La comté d'Edesse, la première fondée entre les baronnies chrétiennes de terre sainte, mais aussi la première retombée au pouvoir des musulmans, ne compte, on le sait, que quarante-sept ans d'existence. Baudouin I" n'eut que trois successeurs : Baudouin du Bourg, son parent dont nous avons déjà parlé, et qui monta également après lui sur le trône de Jérusalem, et les deux Josselin de Courtenai, Josselin le vieux et son fils Josselin le jeune, prince dissipé, chef militaire courageux, mais incapable, sous le règne duquel Edesse tomba au pouvoir des troupes d'Imad-ed-dyn-Zenghi, sultan de Mossoul. Ce fut dans la nuit de Noël 1144, que l'assaut fut donné par les Sarrasins et que presque toute la population 'chrétienne fut massacrée par eux ; nuit fatale et terrible dont les contemporains nous ont laissé d'émouvants récits. En une seule nuit la comté d' Edesse avait cessé d'exister; une des métropoles de la croisade était retombée aux mains des musulmans et soixante mille chrétiens furent égorgés ou vendus à l'encan pour être dispersés dans toutes les provinces de Tlslam. L'année suivante, grâce à un hardi coup de main, le comte Josselin réussit bien à rentrer dans sa capitale, mais cet acte de témérité ne servit qu'à rendre la catastrophe plus complète encore, et peu de jours après le malheureux prince périt avec presque tous les siens en cherchant à se frayer un passage, les armes à la main, à travers les masses profondes des troupes sarrasines..On sait l'immense retentissement qu'eut par toute i'Eutope la nouvelle du désastre d'Edesse ; elle fut la cause déterminante de la seconde
croisade^ qui entraîna vers la Palestine toute la noblesse de France et d'Allemagne sous la conduite de Louis VII de France et de l'empereur Conrad de Hohenstaufen.
On connaît quelques monnaies de cuivre de Baudouin du Bourg ; elles sont presque pareilles à celles de son prédécesseur, et, comme elles, laides et mal frappées. Elles sont de plus d'une extrême rareté. Quant à celles des deux comtes Josselin, on ne les a point encore retrouvées. Sera-t-on plus heureux dans la suite^ ou bien, l'agitation continuelle de leurs règnes, cette vie soumise aux incessantes menaces de l'invasion musulmane et qui n'était en somme qu'un combat journalier, empêchèrent-elles ces princes de songer à faire frapper monnaie ?
On peut compter au nombre des plus anciennes monnaies de la croisade, celles que fit frapper Tancrède à Antioche, lorsque la captivité du prince Boémond eut mis entre ses mains la régence de la principauté. Les légendes de ses monnaies sont en langue grecque. Le pieux guerrier immortalisé psLT Idi Jérusalem délivrée conserve sur ses monnaies les légendes en usage à Byzance et s'intitule, en hellénisant son nom : Tankridos, serviteur du Seigneur; mais après cette formule, pleine d'humilité chrétienne, on imaginerait malaisément sous quel bizarre costume figure sur ces mêmes monnaies l'effigie du prince croisé. Il y apparaît de face, vu jusqu'à mi-corps, portant une grande épée; sa barbe est longue et descend en pointe sur sa poitrine, ses épaules sont revêtues d'une ample robe tout ornée de pierreries, et, chose plus extraordinaire, sa tête est couverte d'un large turban que surmonte la croix. Ce turban n'est autre chose que la keffieh^ le vaste et léger châle syrien, qui était alors, comme il Test aujourd'hui, l'indispensable coiffure de ces climats torrides. On sait en effet que les croisés, peu accoutumés à supporter sous leurs pesantes armures et leurs casques d'acier poli les ardeurs du soleil asiatique, durent, presque aussitôt arrivés en Syrie, adopter cet appareil protecteur, qui devait être un jour l'origine du lambrequin héraldique. Ils le mirent pardessus le casque ou le heaume, et ce ne devait pas être un des moins curieux spectacles de ces expéditions que tous ces
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guerriers bardés de ter, cheminant sur leurs grands palefrois le long des sables brûlants de la mer de Phénicie, revêtus de la cotte de mailles et du iieaume d'Occident surmonté de cette vaste pièce d'étoffe aux vives couleurs, de ce turban dont les dimensions si réduites aujourd'hui ne peuvent plus donner upe idée même éloignée. La plus grande partie des croisés adoptèrent également avec empressement, en dehors des heures de marche ou de combat, l'usage de ces amples vêtements flottants si nécessaires à l'hygiène des pays chauds, et dont les monnaies de Tancréde nous fournissent un remarquable exemple.
Moniuie de Taacrèdc Inppée
Ce fut dans un dessein évident de flatterie politique que Tancrède se fit représenter ainsi sous le costume classique des ennemis de la foi. Il voulait par cette concession apparente faire appel aux sympathies de ses nouveaux sujets musulmans : preuve nouvelle que l'esprit des croisés était infiniment plus pratique qu'on ne le supposait. Non-seulement la politique chrétienne du Levant savait fort bien ménager l'ennemi sarrasin, mais elle en arrivait souvent avec lui à un modus Vivendi trés-réel. Bien des travaux publiés sur les guerres saintes {Y Histoire de Michaud, par exemple, qui est dans toutes les mains), par une préoccupation trop constante du côté fanatique des expéditions de Syrie, ne donnent qu'une idée fausse du véritable caractère de cette curieuse époque. On commenceaujourd'hui à étudier ces événements si considérables sous cet aspect d'un ordre plus universel et plus vrai. L'intérêt général du sujet ne perdra rien à cette manière plus intelligente d'envisager ces grands faits, et la vérité historique y gagnera infiniment.
i6 LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES
Les aspirations religieuses de la masse des premiers conquérants croisés firent rapidement place à des préoccupations d'un ordre plus matériel, et il en fut surtout ainsi parmi les nouveaux pèlerins que le bruit des grands succès remportés en Palestine précipitait chaque jour en foule. vers ces pays ouverts à'toutes les ambitions. L'enthousiasme, le fanatisme des premiers jours, furent bien vite remplacés par un vaste élan colonisateur et commercial. Il s'établit un puissant et continuel'courant de la portion vitale des populations d!Europe, de toutes les énergies, de toutes les ambitions, de toutes les capacités, vers cet Orient si fertile et si vaste, où il y avait place pour tous, où cent ports de mer, cent riches comptoirs attiraient l'activité des commerçants pisans, génois, vénitiens ou provençaux. Il y eut dans cet immense mouvement d'émigration quelque chose de comparable à celui qui entraîne aujourd'hui les forces vives de la vieille Europe vers les contrées jeunes et pleines de ressources de l'Amérique et de l'Australie. Celte rapide transformation, qui devait, parmi ce peuple de moines, de soldats et d'aventuriers, faire une part si large à Pesprit de négoce et de colonisation, ne put s'accomplir sans qu'il y eût nécessairementdes rapports plus pacifiques entre les chrétiens et les mahométans* accomodements dont on ne saurait se faire une idée lorsqu'on s'en tient à la lecture des chroniqueurs contemporains qui, pour la plupart prêtres ou clercs d'une piété profonde et naïve, ne voyaient dans la croisade et dans ses conséquences que l'extermination des ennemis de Dieu. Les monnaies de Tancrède offrent un exemple frappant de cet esprit de sage tolérance. Tout dernièrement encore nous avons eu la bonne fortune' de découvrir, pendant un séjour en Orient, une monnaie de cuivre appartenant au même prince, et qui vient, elle aussi, apporter un éclatant témoignage de la politique conciliatrice des premiers princes croisés. Cette monnaie, unique jusqu'ici et grossièrement frappée, est bien chrétienne, puisque sur une de ses faces apparaît la figure du Christ nimbé ; néanmoins on y lit avec étonnement cette bizarre légende écrite en bas-grec : le grand émir Tancrède. Une portion de la légende est effacée, précisément à l'endroit où se trouvent les premières lettres du
nom du prince, aussi est-il impossible d'affirmer que la lecture proposée soit exacte sur ce point; mais les deux premiers mots sont d'une lecture infiniment plus nette, et en tout cas nous avons sous les yeux ce fait extraordinaire d'une monnaie appartenant à la première période des croisades et portant cependant à côté de l'effigie du Christ un titre essentiellement arabe, transporté dans la langue grecque, et s'appliquant à un prince latin possessionné en Orient.
Une circonstance singulière semble du reste démontrer que Tancrède, en adoptant le turban sur ses monnaies, avait imaginé quelque chose de hardi et d'un peu prématuré et qu'il dut revenir peu après sur sa première décision. La plupart de ses monnaies au costume oriental ont, en effet, été postérieurement surfrappées sous son règne même, et son buste primitif est recouvert par les effigies du Christ et de saint Pierre, patron de la cathédrale d'Antioche. Il est probable que Tancrède, cédant aux vifs reproches du clergé, fit de bonne heure pratiquer cette substitution, et c'est airfsi que, pour la millième fois peut-être, les surfrappes monétaires auront servi à éclairer un point mystérieux de l'histoire *.
Tout cela prouve que les relations entre musulmans et chrétiens furent souvent moins hostiles que la tradition vulgaire ne le faisait croire. Des découvertes récentes viennent
I. Les surfrappes sont très-fréquentes sur les monnaies des croisades, du moins sur les monnaies de bronze; ce métal était rare et quand un prince venait à monter sur le trône, soit par droit d'hérédité, soit par droit de conquête, ou faisait modifier pour une raison quelconque les types primitivement adoptés par lui sur sa monnaie, il se contentait le plus souvent d'ordonner une surfrappe générale de toutes les pièces en circulation. Comme cette opération était conduite d'ordinaire d'une manière fort primitive, le type nouveau n'effaçait jamais complètement le type ancien, qui restait souvent parfaitement reconnaissable. On conçoit les résultats historiques et chronologiques précieux qu'il est possible de retirer de l'étude de ces surfrappes. Les faits découlent comme autant de corollaires de l'examen des monnaies elles-mêmes, les surfrappes successives indiquent les ordonnances successives de démonétisation, qui chacune ont eu pour cause déterminante quelque événement historique. C'est ainsi que beaucoup des premières monnaies de cuivre des croisés ont été surfrappées sur des pièces byzantines, et sous les types adoptés par les guerriers de la croix, on reconnaît sans peine les effigies des empereurs grecs.
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de mettre au jour des faits de même ordre, mais d'une portée beaucoup plus grande au point de vue historique. Lorsqu'on passe en revue les monnaies frappées par les divers princes croisés, on s'aperçoit qu'elles sont presque toutes de cuivre ou de mauvais billon, très-rarement d'argent pur, et que les monnaies d'or manquent absolument. Il est évident que toutes ces pièces de valeur infime ne furent jetées dans la circulation par les barons de terre-sainte que pour satisfaire aux exigences multiples du petit trafic et de la vie de chaque jour. Mais il est également certain que cette menue monnaie ne pouvait suffire aux besoins d'un commerce aussi considérable que celui des riches comptoirs du Levant. Comment aurait-on soldé en deniers ou en oboles de cuivre et de billon ces sommes si élevées, ces comptes si importants qui figurent dans la foule des actes et des documents contemporains parvenus jusqu'à nous, ces lo, ces 100,000 pièces d'or qui servaient à régler les traites des maisons de banque, les opérations des changeurs ou les emprunts faits aux négociants pisans ou génois, à payer enfin la rançon du roi et des seigneurs tombés aux mains des Sarrasins, ou à acheter la trahison des émirs et des gouverneurs arabes ?
Il y a peu d'années, on était encore dans une ignorance absolue de toute cette portion de l'histoire monétaire des croisades, et c'était vainement qu'on cherchait la monnaie d'or des princes chrétiens de Syrie. Il semblait impossible que leurs ateliers n'eussent pas frappé des pièces de ce métal indispensable à tout mouvement commercial de quelque importance; mais comme ces pièces ne s'étaient pas rencontrées encore, on en était réduit à supposer que toutes ces transactions se réglaient au moyen de Tor byzantin ou sarrasin. Cependant on ne pouvait s'expliquer comment, à côté de ces mots : besans sarrasins^ figure sans cesse, dans les actes du temps, cette autre expression de besans sarracénats, que l'on pourrait traduire par : besans imités des besans sarrasins. On retrouvait également à chaque page ces autres expressions : besans au poids d'Acre, besans au poids de Tripoli, besans au poids de Tyr. Ce sont précisément les grandes villes commerçantes oU étaient installés les plus riches comptoirs ita-
liens et où s'était concentrée la majeure partie du mouvement des affaires en Orient.
Jusqu'à ces dernières années, on était donc d'accord sur un seul point : c'est que les croisés n'avaient point frappé de monnaie d'or dans les mêmes conditions et aux mêmes types que leurs pièces de cuivre et de billon. On supposait que toutes les transactions de quelque importance devant aboutir plus spécialement aux commerçants musulmans, les Latins établis en Orient s'étaient gardés de frapper une monnaie d'or dont les types chrétiens eussent été mal vus des Orientaux. Or il est aujourd'hui constant que les croisés ont fait frapper en quantité énorme des besans d'or, et que ce sont ces besans qui sont désignés par ces mots : au poids d* Acre, de Tyr, de Tripoli, suivant qu'ils ont été frappés dans Tune de ces trois villes; mais, chose étrange, on a découvert qu'afin de faciliter les transactions avec les Arabes, ces besans chrétiens frappés en Orient furent de serviles imitations des pièces d'or sarraaines. Ce sont les mêmes légendes célébrant Allah et Mahomet et indiquant les noms des califes avec la date de l'hégire. De là cette expression mystérieuse de besans sarracénats, ou besans frappés à l'imitation des pièces sarrasines.
Voilà donc pourquoi on n'avait jamais retrouvé encore cette monnaie d'or des princes croisés; voilà pourquoi on n'aurait même jamais pu la distinguer de la monnaie d'or arabe, si l'inhabilité des ouvriers latins n'avait souvent produit des imitations par trop maladroites. Cependant, même avec ce signe diagnostique, il sera toujours difficile d'affirmer que tel besant, portant le nom d'un calife, a bien été forgé au Caire ou à Bagdad, et non point à Tyr ou à Ptolémaïs, dans les ateliers des princes croisés. Un historien arabe dit que, « durant les trois années qui suivirent la conquête de Tyr (i 129), les Francs continuèrent à battre monnaie au nom du calife El-Amer, mais qu'au bout de ce temps ils cessèrent de le faire. » Cet auteur ne se trompait point, et comme le dit M. Lavoix, conservateur au cabinet des médailles, dans un intéressant mémoire auquel nous empruntons ces détails, nous possédons, nous possédions même depuis longtemps, sans le savoir, ces monnaies frappées par les croisés ft la plus
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grande gloire de Mahomet. Cette émission d'espèces musulmanes faite par des chrétiens se continua pendant tout le temps du séjour des croisés en terre-sainte: on les frappait à Tripoli, à Tyr, à Saint-Jean-d'Acre; elles eurent cours partout.
Mille raisons puissantes rapprochèrent forcément les deux races ennemies sur le territoire de la conquête : nécessités de la vie de chaque jour, disette si fréquente dans ces pays sans cesse exposés à toutes les horreurs de l'invasion lorsque, les secours attendus de la mère-patrie venant à manquer, il fallait, à moins de mourir de faim, songer à acheter ses vivres des mains de l'ennemi. Il y eut bientôt même des alliances avec les émirs arabes. On pourrait accumuler les exemples les plus curieux de cette fusion partielle des deux races. C'est ainsi qu'il y avait à la solde des croisés et combattant dans leurs rangs, sous le nom de turcopoles, un grand nombre de mercenaires arabes, et la charge de grand-turcoplier ou chef des Turcoples, devint un des emplois importants de la cour des rois de Chypre. On retrouve, du reste, plus tard, en Anatolie et en Grèce, ces mêmes grands-turcopliers devenus de véritables chefs d'aventuriers, se louant au plus offrant et combattant au service des princes angevins, en Morée, et des chefs de la compagnie catalane, en Thessalie, et en Attique.
« C'étaient, . dit M. Rey, des artistes sarrasins qui décoc raient les édifices parfois fort luxueux élevés par les croisés : « Ce furent des ouvriers syriens qui ornèrent le magnifique « palais élevé à Beyrouth par les Ibelins. Dans la plupart des « villages de terre-sainte, habités pêle-mêle par les Syriens, « chrétiens ou musulmans, les Turcs ou même les Bédouins, « les deux races vivaient dans des rapports pacifiques. Les « mariages avec des Syriennes converties, avec des femmes « sarrasines même, n'étaient pas rares, ainsi que le dit Foua cher de Chartres dans le tableau qu'il nous trace de l'esprit « qui animait les colonies franques vers l'époque du règne « de Baudouin II : « le lion et le bœuf mangent au même c râtelier, les idiomes les plus différents sont maintenant « communs à Tune et à l'autre nation, et la confiance rap-
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c proche les races les plus éloignées. > Le baron de Slane a « retrouvé, dans les inventaires des archives des feimilies a arabes de Syrie, la mention de permissions de chasse accorde dées réciproquement sur certains cantons par les princes <c francs et les émirs. » Enfin, les incessantes dissensions des princes arabes entre eux, dissensions dont profitèrent les chrétiens pour appuyer les uns au détriment des autres, ne furent pas une des moindres caases du rapprochement entre les deux races. En un mot, il se passa sous beaucoup de rapports, en Syrie, ce qui était advenu en Sicile, oli l'influence arabe continua à prédominer à la suite même de la conquête normande, et oti les compagnons de Robert Guiscard adoptèrent un grand nombre de coutumes de la civilisation orientale, si bien qu'une civilisation moitié arabe et moitié byzantine régna à la cour franque de Palerme.
Il y eut donc entre chrétiens et sarrasins des relations fréquentes qui amenèrent un échange constant des besoins de la vie. Dès lors, comme le dit fort bien M. La voix, le monnayage latin frappé aux types chrétiens ne suffit plus. Il fallut se conformer aux usages des Arabes et leur donner en paiement une monnaie frappée à un type qui leur fût familier. Cette monnaie d'or, coAimune aux Arabes et aux chrétiens, dut faciliter singulièrement leurs rapports journaliers. Ce besant chrétien au poids d'Acre, de Tyr, de Tripoli, fut, avec le dinar sarrasin, le numéraire le plus en usage dans tout l'Orient chrétien ; il semble que le besant au type sarrasin, accepté de tous, fut le seul qui ait eu cours légal dans toutes les principautés latines du Levant.
Quels furent les personnages qui fabriquèrent dans les ateliers chrétiens de Syrie ce monnayage impie? Plusieurs chartes contemporaines répondent à cette question; toutes sont d'accord pour nous montrer les seuls Vénitiens en possession de ce privilège si lucratif. Les rois chrétiens d'Arménie, par exemple, stipulent à chaque nouvelle charte octroyée aux négociants de la République, que, « si les Vénitiens importent de l'or ou de l'argent sur leurs terres et qu'ils en frappent des besans ou des monnaies, ils seront tenus de payer un droit, ainsi que le paient ceux d'entre eux qui frappent des
besans et des monnaies au pays de Saint-Jean-d^Acre. » Ainsi ces mêmes Vénitiens, qui plus que personne profitèrent des croisades, qui, lors de la prise de Constantinople, surent se réserver les meilleures portions du territoire de l'empire, ces Vénitiens qui, bien avant 1204, s'étaient arrogé tant de droits en Syrie, jusqu'à posséder leurs quartiers, leurs coutumes et leurs franchises dans toutes les villes considérables de terre sainte, — nous les voyons encore accaparant le plus fructueux de tous les privilèges :. celui de battre monnaie. Ils payaient au roi de Jérusalem un droit de
' 1 5 pour 100 sur les sommes mises par eux en circulation. Un
document du temps nous donne jusqu'à l'indication de la maison où était établie la Zecca de Saint-Jean-d'Acre, l'ate-
i^ lier monétaire vénitien où se fabriquait cette curieuse monnaie d'imitation si répandue en Syrie.
Mais comment la portion pieuse de la population, et surtout l'élément ecclésiastique, prenaient-ils leur parti d'un pareil état de choses? Comment ne s'opposaient-ils point à ' ces actes qui constituaient, aux yeux des croyants sincères, la plus criminelle des transactions avec les ennemis de Dieu ? Nous n'avons que peu de données sur ce sujet; les chroniqueurs contemporains n'y font tucune allusion, et leur silence même en dit plus long que tous les anathèmes auxquels on pourrait s'attendre. Dans les commencements du moins, cette fabrication d'une monnaie impie dut traverser une période clandestine et de pure tolérance. Et, si même elle fut ainsi tolérée^ il ne faut en accuser que l'avidité du gain qui fut, au temps des croisades comme toujours, l'éternel mobile des actions humaines. Les Vénitiens de terre sainte qui jouissaient de ce privilège avaient un intérêt puissant à ce qu'il fût maintenu. Nous pouvons être assurés qu'ils trouvèrent le moyen infaillible de vaincre les résistances dévotes et de triompher des pieux scrupules des rois de Jérusalem, dispensateurs de cette source de fortune importante.
Il nous reste cependant une preuve certaine de l'impression que produisit un fait si directement en opposition avec l'esprit général des croisades. Le légat pontifical, Eudes de Châteauroux, qui accompagna Louis IX en terre sainte, en
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écrivit longuement au Pape Innocent IV; sa lettre ne nous a pas été conservée, mais nous avons la réponse du souverain pontife. Innocent blâme vivement une telle coutume, et approuve l'excommunication lancée par son légat contre les chrétiens de Saint-Jean d'Acre et de Tripoli, a qui frappaient des besans et des drachmes avec le nom de Mahomet et Tère musulmane. » Il ordonna à Eudes de Châteauroux de faire cesser aussitôt a cet abominable blasphème. » De même nous Voyons, en 1266, Clément IV réprimander sévèrement, par une bulle datée de Viterbe, Tévéque de Maguelonne, au sud''^^ delà France, qui frappait des monnaies avec le nom de Mahomet, cum titulo Mahometi, Ces pièces d'imitation, frappées à Maguelonne, n'ont pas encore été retrouvées; elles ne le seront probablement jamais; c'est qu'elles étaient servilement imitées de celles d'Espagne, et qu'il est par conséquent presque impossible de les en distinguer. L'intervention d' Innocent IV, si nette et si sévère, effraya les Vénitiens, et la fabrication des besans fut provisoirement suspendue, mais on ne pouvait se passer d'une monnaie qui était devenue familière aux marchands des deux nations et dont l'absence gênait singulière-* * ment leurs relations. Que firent les Vénitiens pour tourner cette difficulté ? Ils usèrent d'une pieuse supercherie qui nous montre sous son véritable jour cet esprit de négoce subtil et plein de ressources des trafiquants italiens du moyen âge. Au lieu des légendes musulmanes frappées d'interdit, ils écrivirent,*mais toujours en arabe, des légendes chrétiennes sur leurs monnaies. Il n'y avait que ie sens de changé; l'apparence extérieure de la monnaie restait la même. Ces pièces nouvelles, et véritablement extraordinaires, ne sont pas rares aujourd'hui dans les collections publiques. Au centre du champ couvert par lés mots arabes, on aperçoit une très petite croix. Il existe même quelques monnaies d'argent à ce type, mais elles sont moins nombreuses que les besans d'or. Voici les légendes qu'on retrouve avec de très-faibles variantes sur beaucoup d'entre ceux-ci : frappé à Acre Van dou:{e cent cinquante et.., de l'incarnation du Messie, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Dieu unique; puis sur la face opposée : à la gloire de la croix de Noir e^Seigneur Jésus, le Messie y
d'où nous vient notre salut, notre vie et notre résurrection, et qui nous a délivrés et nous a pardonnes, ou bien encore : 4/Ln Dieu^ une foi, un baptême, et de l'autre côté : gloire à ' Dieu de siècle en siècle, le Père, le Fils^ le Saint-Esprit^ Dieu unique. Ces dernières monnaies paraissent avoir été toutes frappées à Saint-Jean d'Acre, et, chose curieuse, elles portent presque toutes comme dates les années i25i à i255, qui correspondent au séjour de saint Louis dans cette ville. M. Lavoix en conclut que ce fut très-probablement le roi saint Louis qui imposa à l'atelier de Ptolémaïs cette réforme, et que ce fut alors qu'on inscrivit en arabe sur la monnaie ces formules de la loi qui en faisaient une monnaie chrétienne sous un type purement musulman. C'était bien toujours une concession aux nécessités des transactions internationales, mais du moins il n'y avait plus sacrilège évident.
N'est-il pas étrange que cette monnaie d'or des croisés, qu'on ne pouvait parvenir à découvrir et qui cependant avait été émise par eux durant des siècles, se cachât précisément sous cette physionomie arabe, sous ces pieuses légendes du Koran, derrière lesquelles ceux que préoccupait outre mesure le caractère religieux des principautés franques d'outre-mer auraient bien peu songé à l'aller chercher^?