III
MONNAIES DES ROIS CHRETIENS d'aRMÉNIE — MONNAIES BILINGUES DES GÉNOIS DE GAFFA
A l'histoire des principautés de terre sainte se lie intimement celle du royaume chrétien de Petite-Arménie, qui comprenait l'ancienne province de Cilicie. Sa frontière orientale se confondait avec celle des terres franques et s'étendait jus-
I. Nous aurions donné ici la gravure de l'une de ces intéressantes monnaies, si M. H. Lavoix ne nous avait prié de lui réserver le plaisir de les faire connaître dans un travail qu'il prépare.
qu'à une faible distance de celte vallée de l'Oronte, alors fertile et populeuse, où s'élevait, entourée de sa haute et magnifique ceinture de tours et de murailles, la grande cité latine" '^. d'Antioche. L'histoire de ce royaume d'Arménie, de cette petite souveraineté chrétienne du moyen âge, d'abord blottie dans les profondes vallées de l'âpre chaîne du Taurus, puis s'étendant peu à peu jusqu'aux rivages du golfe de Cilicie,est certes une des plus curieuses. .Les Arméniens, établis en ces contrées vers le xii* siècle, race vivace et énergique, luttèrent incessamment contre tous les envahisseurs. Sarrasins, Ara- . '*
bes, Tartares et Egyptiens, qui les environnaient d'un cercle de fer, se rétrécissant sans cesse. Ils avaient pour chefs des .^
princes nationaux, les Roupéniens, ou descendants de Roupêne, d'abord simples princes régnants ou barons, comme les appellent les chroniqueurs francs des croisades, puis rois véritables consacrés par l'église de Rome et par l'empereur d'Allemagne lui-même. Leurs sujets, réduits d'abord aux habitants de quelques villages groupés autour des châteaux perdus dans les montagnes, arrivèrent rapidement à une puissance qui en fit pour les princes croisés établis en Syrie d'utiles et précieux auxiliaires. Grandis et fortifiés de leur côté par l'arrivée inattendue des premiers croisés, les Arméniens s'appuyèrent maintes fois sur eux dans leur résistance désespérée contre les armées musulmanes. Puis, lorsque les grandes catastrophes fondirent sur la Palestine et que le nom même des anciennes principautés frftiques eut disparu de Syrie, les Arméniens, frappés à mort par tant de désastres, tour à tour tributaires des sultans seldjoucides d'Iconium, des khans tartares et des sultans mamelouks du Caire, se soutinrent avec peine quelque temps encore ; ils étaient comme protégés par le voisinage de ce glorieux royaume latin de Chypre, qui avait si courageusement relevé l'étendard de la croix chassé de Syrie par les victoires de Baladin et de ses successeurs. Des princes de la maison de Lusignan remplacèrent même sur le trône d'Arménie les descendants de Rt)ûpêne. Puis enfin tout fut fini pour Chypre comme pour l'Arménie, et l'invasion égyptienne, entraînant son dernier roi captif au Caire, transforma en une solitude fumante les pen-
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tes sauvages du Taurus et les plaines de la Basse-Cilicie.
Nul n'ignore la place importante qu'occupe actuellement en Orient le peuple arménien. A l'exception de ceux des siens qui sont fixés en masse à Constantinople et dans quelques grandes villes du Levant, cette nation si admirablement douée, appelée peut-être à de hautes destinées dans l'avenir, a son siège principal dans l'ancienne grande Arménie, au nord-ouest du Taurus et de cette province de Cilicie où émigra, vers le xii' siècle, une portion seulement de la nation, fuyant la domination des sultans Seldjoucides. Ce fut précisément cette fraction qui constitua au moyen âge le royaume chrétien de la Petite-Arménie dont l'histoire est si intimemenit liée à celle des croisades, puisqu'il était à la fois le voisin des principautés chrétiennes d'Orient et la dernière étape des grandes expéditions qui gagnaient la Syrie par Constantinople et l'Asie-Mineure.
Les monnaies des rois chrétiens de la Petite-Arménie sont nombreuses. Généralement imitées des monnaies en usage parmi les populations chrétiennes ou infidèles voisines, elles portent presque toujours l'effigie du souverain, assis sur un trône richement orné, dans toute la splendeur royale d'autrefois, ou bien encore chevauchant, la couronne en téteetl'épée au poing. D'autres fois on. y voit figurer la croix ou bien encore le lion, emblème héraldique de ces princes belliqueux. Toutes ces monnaies portent des légendes en caractères arméniens, où le prince prend le titre de roi {thakavor) de tous les Arméniens ; on y lit également le nom de l'atelier où fut frappée la monnaie, c'est parfois celui de Tarsous, l'ancienne Tarse, la métropole de la Cilicie grecque et romaine, beaucoup plus souvent celui de la ville royale de Sis. Cette capitale de l'Arménie était située dans la haute vallée du même nom, et bien souvent les princes roupéniens s'y retirèrent pendant que dans la plaine passait le fiot dévastateur de l'invasion mogole, arabe ou égyptienne, accourue des plateaux de la Haute-Asie ou des bords de l'Euphrate et du Nil. Ce fut dans un autre de ces châteaux royaux d'Arménie, dans celui de Gaban, que se joua en 1 374 le dernier acte du drame qui mit fin à l'agonie du malheureux et héroïque royaume
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chrétien. Ce fut derrière ses hautes murailles que le dernier roi d'Arménie, Léon VI, se défendit pendant neuf mois contre les innombrables contingents égyptiens et éthiopiens du sultan Melik-Aschraf-Scha'ban. Forcé par la faim de se rendre à discrétion, il vit son royaume anéanti par la plus effroyable des dévastations. Lui-même, longtemps chargé de fers sur le sol d'Egypte, au château du Caire^ obtint enfin sa liberté^ grâce aux bons offices des princes d'Aragon et de Castîlle. Il partit pour l'Occident en i382, après huit ans de captivité, afin d'implorer en sa faveur la compassion de l'Église et des souverains, qui le reçurent partout avec le respect que commandait sa grande infortune. Alors commença pour lui une de ces odyssées, une de ces existences errantes et étranges, dont la vie du moyen âge nous offre tant et de si curieux exemples. Tour à tour plein d'espoir, caressant les plus chimériques projets de restauration, puis plongé dans le découragement et presque dans la gêne, vivant des subsides des princes d'Occident, Léon VI résida successivement à Rome, à Madrid, à Londres et à Paris. Ce roi exilé finit par mourir dans cette dernière capitale, le 29 novembre iSqS, dans le palais des Tournelles, rue Saint-Antoine, vis-à-vis de l'hôtel de Saint-Pol, demeure habituelle des rois de France. Il fut inhumé aux Célestins, où son corps resta jusqu'à la Révolution. Ses cendres furent alors jetées, au vent comme celles de tant d'autres. Son tombeau, d'abord transporté au musée des monuments français des Petits- Augustins,. a été déposé pendant la restauration dans les caves des sépultures royales de Saint-Denis, où il est conservé actuellement.
Héthum I", fils du grand-baron Constantin et successeur de Léon, premier roi d'Arménie, eut un des règnes les plus longs et les plus agités de cette époque si troublée de l'histoire de la Cilicie chrétienne; ses monnaies sont fort nombreuses. Sur les unes, Héthum figure à côté de la reine Isabelle, sa femme : tous deux sont debout, parés de la robe flottante et de la couronne royale, et portent entre eux une longue croix. D'autres pièq^s du même prince rentrent dans la classe de ces monnaies si curieuses appelées bilingues, parce qu'elles portent des légendes écrites en deux langues différentes.
Celles du roi Héthum rappellent une des pages les plus douloureuses de l'histoire de l'Arménie, alors que son prince, vaincu, fut devenu pour plusieurs années Je vassal des puissants sultans d'Iconium. Sur le revers figure Héthum à cheval, entouré d'une légende en caractères arméniens, mais la face opposée tout entière est occupée par une légende arabe qui énumère les titres et les surnoms des vainqueurs de l'Arménie, suzerains infidèles du roi chrétien : le sultan, le magnifique, ressource de la religion, Kaikobad, fils de Kaikosrou, ou bien encore : le sultan suprême, ressource du monde et de- la religion.
Drichme tnlEngue de H^Umm !•', roi d'AtmJoie, et du «ulraa d'Iconinm.
Les bizarres monnaies dites bilingues ne sont pas rares au moyen âge; souvent elles consacrent la suzeraineté d'un prince ou d'un pays sur un autre, mais souvent aussi elles n'ont d'autre origine que la nécessité de faciliter les transactions de deux nations de langue différente en rappons fréquents de trafic et d'affaires. Ce monnayage singulier fut adopté par les musulmans et les chrétiens sur tous les points oti les deux races, mises en contact forcé par un long voisinage, étaient entrées dans la voie des relations pacifiques. On connaît des monnaies bilingues frappées par les rois de Castille pour les rapports de leurs sujets avec les envahisseurs musulmans établis en Espagne; on en connaît par contre qui furent frappées par les Maures de Tanger pour les anciennes populations^ chrétiennes qu'ils avaient subjuguées. Il y eut même des monnaies trilingues, et un des exemples les plus connus de ces concessions faites aux populations vaincues nous est fourni par les princes normands conquérants de
Sicile ; leurs monnaies, frappées avec des légendes grecques et arabes sur une face, latines sur la face opposée, portent des symboles chrétiens mêlés à des versets du Koran.
Parmi les plus singulières monnaies de ce genre, il faut citer encore celles qui furent fabriquées en Orient par les Génois dans leur lointaine colonie de CafTa, en Crimée ; elles portent d'un côté des légendes latines, et de l'autre une inscription tartare en caractères arabes. L'antique Théodosie, qui fut longtemps le point commercial le plus important de toute la rive septentrionale de la mer Noire, avait été, à une époque fort reculée déjà, visitée par les Génois. Le premier signe certain de l'existence d'une colonie puissante en ce lieu nous est fourni par un document de 1289, dans lequel les Génois de Théodosie ou de Gaffa décident d'envoyer trois navires au secours de Tripoli, le principal comptoir de Gênes en Syrie, alors assiégée par le sultan Kélaoun. Les progrès de la jeune cité criméenne avaient été extraordinairement rapides, mais aucun événement ne lui avait été plus favorable que le retour à Constantinople des empereurs grecs en 1261, et le triomphe de ce Michel Paléologue dont les Génois s'étaient montrés en toute occasion les fidèles alliés. Gaffa devint la métropole de la mer Noire. Tout le sud de la Crimée, l'ancienne Gothie, connue au moyen âge sous le nom de Ga:[a' rie y dont la fertilité était extrême, fut le territoire de la grande cité commerçante qui approvisionnait de blé et de poisson salé Byzance et la majeure partie de l'empire grec. En communication constante avec les vastes plaines du sud de la Russie par les grands fleuves de cette région, reliée à l'embouchure du Don par la colonie vénitienne de la Tana, qu'a remplacée aujourd'hui la moderne Azof, Caffa tenait entre ses mains l'abondance ou la disette de tous les pays riverains de la mer Noire et du Bosphore. 11 y eut une époque, vers 1400, où Caffa compta jusqu^à 5, 000 demeures de négociants européens. Vers le milieu du xv*" siècle, ses habitants, écrivant au pape, lui disaient que leur cité était plus populeuse même que celle de Constantinople.
Malheureusement les Génois n'étaient pas seuls en possession de la Crimée. Ils y avaient de puissants et incom-
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modes voisins, et les chefs tartares de la Horde -d'Or, ces grands khans du Kipchak, qui régnaient sur toute la panie orientale de la Russie méridionale, avaient en Chersonèse un lieutenant, le khan de Crimée, dont la résidence était à Soldaya, capitale mogole de la péninsule. Les Tartares formaient une nation plus civilisée qu'on ne serait porté à le croire ; elle était sédentaire et se livrait en masse à l'agriculture, dont les produits devenaient l'objet d'échanges entre eux et les trafiquants de Cafia. Les Génois avaient un consul à Soldaya^ auprès du khan de Crimée, et celui-ci entretenait à Caffa un fonctionnaire chargé de la protection de ses nationaux et de la perception de certains droits. Les rapports des Génois avec les Tartares ne se bornèrent pas toujours à ces relations pacifiques; il y eut de vifs et sanglants démêlés, et les vieilles murailles de Théodosie, encore debout aujourd'hui avec leurs écussons des anciens consuls génois, virent plus d'une fois s'élancer à l'assaut les sauvages guerriers de la Grande- Horde. Souvent même les Génois eurent à payer de lourds tributs aux Tartares de Crimée.
Le commerce considérable que les négociants de GaJBFa entretenaient avec les sujets du khan nous explique l'existence des curieuses petites monnaies qu'on retrouve de temps à autre sur le littoral septentrional de la mer Noire. Ces monnaies sont d'argent et portent d'un côté les armes parlantes de Gênes : une porte de ville, janua, d'où la grande cité a pris son nom ; autour de cette porte, on lit en lettres latines le nom de Caffa et les initiales de ce consul annuel que la jalouse métropole envoyait pour la représentera la tête de l'administration de la colonie. Chaque printemps, ce magistrat arrivait à Caffa, à la tête d'une flotte guerrière chargée de fonctionnaires nouveaux et de troupes fraîches, et destinée à ramener aux rives génoises les trésors amassés pour la république par ses enfants sur les bords du Pont-Euxin et de la mer d'Azof. Sur l'autre face de ces monnaies, une légende en caractères arabes nous fait connaître le nom du khan de la Horde-d'Or; au centre apparaît un signe de forme bizarre, assez semblable, lui aussi, à une porte de ville : c'est l'emblème, le tamgha, du chef mogol. Dans quelles circonstances ont été frappées
DU LEVANT 3i
ces étranges monnaies ? fut-ce simplement pour faciliter les transactions commerciales entre les Génois et leurs voisins, ou bien faut-il y voir un signe de vasselage? S'agissait-il d'un tribut à payer au khan, et celui-ci exigeait-il que ce tribut lui fût compté avec une monnaie portant son nom? Quoi qu'il en soit, ces petites pièces sont d'intéressants témoignages de ces temps aventureux, de curieuses reliques de ces hardis commerçants qui en plein moyen âge, par-delà cette mer
Moanaie d'argent biliague dea Génois de Gaffa et du khan tartare Hadji-Ghiret.
Noire si dangereuse et si mal connue, avaient implanté sur les côtes de Crimée la brillante civilisation de la ville de marbre, créé la fortune de ses grandes maisons patriciennes et contribué à élever ces palais dont la cité déchue de sa splendeur d'autrefois s'enorgueillit à juste titre. Lorsque les événements de Crimée et la prévoyante politique du comte de Cavour transportèrent sous les murs de Sébastopol, à la suite des armées anglo-françaises, un corps sarde auxiliaire qui fit glorieusement son devoir, plus d'un officier de ces vaillants bersagliers piémontais aurait pu reconnaître sur les tours et les créneaux de Caffa ou sur les murs des châteaux ou des ports génois échelonnés sur la côte méridionale de Crimée, les écussons de ses pères, dernier souvenir des consuls de Gazarie et de ces lieutenants de la république, châtelains auxquels elle confiait la garde de ses forteresses contre l'ennemi Mogol. Nous ne pouvions, dans cette étude sur le monnayage latin d'Orient, passer sous silence ces monnaies bizarres, oti l'on voit associés côte à côte le nom d'un patricien d'une des plus vieilles républiques italiennes, avec celui d'un conquérant tartare, chef à demi-barbare de la Horde-d'Or, avant-garde de Fimmense famille mogole qui peuple de ces tribus errantes les hauts plateaux de l'Asie centrale. '