SECONDAIRES DU ROYAUME
Les monnaies des rois mêmes de Jérusalem, des barons de la première baronnie de terre sainte, comme ils s'intitulaient parfois, sont peu nombreuses. On n'en connaît aucune du premier d'entre eux, de Godefroy de Bouillon. Il est d'ailleurs peu probable que le pieux guerrier qui poussa l'humilité jusqu'à refuser de recevoir la couronne royale dans la ville où son sauveur avait été crucifié et couronné d'épines, ait eu cette autre vanité défaire frapper monnaie à son effigie et d'y faire inscrire le titre qu'il ne voulait point porter. On ne possède également aucun souvenir numismatique de Foulques d'Anjou, de ce roi chevaleresque qui fit une fin si tragique dans la plaine de Saint-Jean d'Acre, sous les yeux de la reine Mélissende et de toute sa cour. Le continuateur de Guillaume de Tyr nous a fait un naïf récit de cette catastrophe qui priva la terre sainte d'un de ses meilleurs souverains. Foulques sortait d'un de ces plantureux festins dont la chevalerie franque n'avait pas voulu perdre l'usage sur les rivages brûlants de Phénicie. La reine Mélissende ou Milesende, fille du dernier roi Baudouin du Bourg, avait voulu se rendre hors de la ville dans un beau lieu oti se trouvaient de nombreuses fontaines. Le roi était monté à cheval avec ses écuyers et ses gens. Toute la cour suivait le couple royal et s'en allait chevauchant à travers les grands jardins qui s'étendaient autour des murailles de Saint-Jean d'Acre. On allait gagner la plaine; soudain les varlets et les sergents firent lever un lièvre. Ce ne fut qu'un cri; le roi montait un cheval de sang; il piqua des deux et tout en poursuivant le lièvre voulut tirer son épée pour le tuer. Mais il donna trop fort de l'éperon, le cheval mit la tête entre les jambes et le roi Foulques fut précipité à terre. La chute fut si violente que le cheval passa
par dessus son maître et les arçons de la selle le frappant par derrière « Tescervelèrent tout », dit le chroniqueur, qui continue en son naïf langage : « toute sa gent, qui virent le roi a cheoir, coururent à lui, lors le levèrent en son séant, mais a ne valus rien, que la cervelle lui saillait par les narilles et a par les oreilles. Lors commença li deuls de touz, comme il a aféroit à tel mésaventure. Quant la reine vint à la place où « li corps gisait, si se laissa cheoir sur lui et le baisait là où « il était le plus sanglant. Quant li chevaliers la redrecèrent, a dérompoit tous as ongles, son visage, ses cheveux et sa <c robe de fine destrète qu'elle avait : ne pooit elle plorer, mes a li criz et les paroles qu'elle disait estaient bien sisne qu'elle « avait très grant douleur. » Le deuil fut immense dans la foule accourue d'Acre. « Même en i eut qui cheirent tout a pasmés, homes et famés. Quatre jours, le roi vécut sans « rien entendre; n^estoit mie morz, car encore alénait-il; au a tierz jor, le soir il mourut. » On emporta son corps à Jérusalem et le patriarche Guillaume Daimbert l'enterra au Saint- Sépulcre, sur le mont du Calvaire, aux côtés de ses prédécesseurs.
C'est une tragique histoire, du reste, que celle de la plupart de ces souverains de Jérusalem. Baudouin II et Guy de Lusignan passent de longs mois dans les fers des Sarrasins. Baudouin IV voit tout son corps rongé par cette lèpre horrible qui lui valut le surnom du Mesel ou Mesiaiix, et à laquelle il finit par succomber à peine âgé de vingt-cinq ans. Baudouin V, l'enfant roi, Baudouin le Bambe des chroniqueurs, meurt dans des circonstances si tragiques que le bruit public affirma qu'il avait été empoisonné par le comte de Tripoli, son tuteur. Foulques périt de mort violente, ainsi que nous l'avons raconté. Conrad de Montferrat, Fheureux défenseur de Tyr, le rival de Guy de Lusignan, tombe dans une rue de sa ville, frappé par le poignard d'un des fidèles du Vieux de la Montagne. Jean de Brienne, tour à tour roi de Jérusalem et empereur de Constantinople, voit partout la fortune adverse rendre inutiles ses plus courageux exploits. Henri de Champagne enfin, le souverain sans territoire, se tue en tombant d'une fenêtre de son palais, à Saint-Jean
d'Acre, où il taisait sa résidence : « Un soir, raconte M. de « Mas- Latrie, avant le coucher du soleil, les Pisans d'Acre, a rentrés en grâce auprès du prince, se présentèrent au <c château royal pour être reçus. Henri était ds^ns une des c( salles hautes du palais, tournant le dos à une fenêtre ou- « verte sur les fossés et accoudé à la barre de fer qui servait tt de garde. Il s'était d'abord avancé au devant des délégués a pisans, et reculait en leur parlant pour reprendre sa preoc mière position. Ses pas mal dirigés le portèrent vers une « autre fenêtre ouverte et sans appui ; il tomba au pied du a château et se brisa le cou. Son nain, qui s'était élancé pour a saisir les vêtements du comte, en le voyant s'approcher de a l'abîme, fut entraîné dans sa chute et mourut auprès de a lui. »
Les monnaies de billon, deniers et oboles, des Baudouin, des Amaury, des Jean de Brienne, qui furent tous rois de Jérusalem, sont fort intéressantes parce qu'on y voit figurés, grossièrement, il est vrai, mais avec certains détails d'exactitude naïve, les principaux monuments qui faisaient, au temps des croisades, la gloire ou la force de la ville sainte. Sur les deniers de Baudouin IV figure une haute et large tour crénelée : c'est la célèbre Tour David ou tour de David, édifice bien connu des pèlerins et des voyageurs, dont les assises inférieures sont évidemment contemporaines des rois de Juda, et qui au moyen âge portait le nom sous lequel elle est encore désignée de nos jours. Aujourd'hui encore, dit M. de Saulcy, a la masse imposante de la vieille forteresse attire invincitt blement l'attention de tous les voyageurs, fussent-ils des (c ennemis jurés des études archéologiques. » Du haut de cette tour on jouit d'une vue splendide sur Jérusalem et ses environs. La base constitue un massif antique sans aucun vide intérieur, que M. de Saulcy croit être la substruction de la vieille tour Phasaël, décrite par Josèphe; ce serait donc une de ces trois tours de la ville sainte qui furent considérées comme des merveilles par Titus lui-même, et qui furent respectées lors de la destruction de la Jérusalem judaïque* L'assimilation de l'édifice gravé sur les monnaies de Baudouin avec cette Tour David, est confirmée par une autre petite
pièce de cuivre de fabrique analogue, et qui est la plus curieuse peut-être des monnaies frappées par les croisés à Jérusalem : on y voit le même édifice crénelé, accompagné cette fois de la légende explicative : Turris David, qui lève tous les doutes. Cette humble petite monnaie est encore précieuse à un autre titre : elle nous rappelle un des épisodes les plus dramatiques de la lutte suprême des chrétiens de Palestine contre les troupes victorieuses de Saladin. Lorsque l'immense désastre de Tibériade eut fait tomber aux mains de l'émir sarrasin le roi Guy avec toute son armée, Saladin n'eut qu'un désir, rentrer avant tout en possession de la ville sainte , et ses troupes allèrent immédiatement assiéger Jérusalem. Le gouverneur était alors Balian d'Ibelin; il se prépara à une résistance désespérée; mais ses ressources étaient par trop insuffisantes, et, le 2 octobre 1187, il était forcé de capituler après un siège de quatorze jours. Un passage d'un chroniqueur contemporain affirme qu'à l'approche des Sarrasins « on dépouilla les églises pou^ se créer des ressources et obvier à la rareté du numéraire, et que le peuple, effrayé de Papproche de Saladin, vit sans scandale convertir en monnaie le métal qui couvrait la toiture du Saint- Sépulcre. » Or cette monnaie obsidionale * frappée par les derniers défenseurs de la ville sainte^ est très-probablement la petite pièce de cuivre qui porte le nom de la Tour David. Les chrétiens de Jérusalem, entourés d'ennemis innombrables, furent naturellement conduits à graver 5ur leur monnaie la Tour David, leur dernier espoir, le donjon séculaire bâti sur les restes de cette tour Phasaël, qui avait vu les révoltes des Juifs contre Titus et leur courageuse résistance, et qui devait cette fois encore protéger la capitale contre l'effort des Sarrasins. Le gouverneur de Jérusalem, livré à luimême, a fort bien pu, sur les monnaies dont il ordonnait
I. On appelle en langage numismatique, monnaie de nécessité ou monnaie obsidionale, une monnaie spéciale, le plus souvent fiduciaire, émise pour remédier à la rareté du numéraire dans une ville assiégée* La fréquence et la longueur des sièges d'autrefois sont cause qu'on connaît un nombre très-considérable de ces monnaies qui généralement empruntent aux circonstances dans lesquelles elles furent émises une importance historique réelle et un vif intérêt de curiosité.
rémission, ne mentionner que le nom de la sainte forteresse qu'il était. chargé de défendre.
Monnaie dite de la Tour JDavid.
Sur les monnaies d'Amaury I" et de Jean de Brienne figure, en place de la Tour David, un édifice circulaire, supporté par une série continue d'arcades et couvert par un toit conique dont les poutres vont aboutir à un cercle ouvert. C'est la célèbre rotonde de Péglise du Saint-Sépulcre, représentée telle qu'elle existait au temps des croisades, et telle qu'elle exista jusqu'au grand incendie de 180.8, avec son rang d'arcades soutenues par des colonnes, sa galerie supérieure et sa couverture en bois ouverte au centre autant que le permettaient Texiguité du champ et l'inhabileté des artistes. Les descriptions anciennes, dit le comte de Vogué, auteur du remarquable ouvrage auquel nous empruntons ce détail, ne laissent aucun doute sur la forme du monument fameux dont l'aspect général et les éléments principaux sont reproduits sur les pièces d'Amaury et du roi Jean. Enfin, sur de rares deniers de cuivre, frappés par le roi Guy de Lusignan, on remarque un troisième type de monument encore très-reconnaissable. C'est un édifice circulaire, percé de larges fenêtres, recouvert. d'une ample coupole ou calotte hémisphérique. Dans celte reproduction, bien distincte de celle du Saint- Sépulcre, M. de Vogué a retrouvé la figure de la grande et célèbre mosquée d'Omar [KubbeUès-Sakhrah, dame de la Roche), Cette mosquée qui, pour la plupart des naïfs soldats delà croix, était le temple même des Juifs, fut pour cela même transformée par les croisés en église et donnée à l'ordre du Temple. Pendant tout le temps des croisades, cette grande coupole s'appela le Temple Domini, Dans le traité, conclu en février 1229 entre l'empereur Frédéric II et le sultaa Malek-
Kamel, qui lui restituait Jérusalem, il est dit que l'empereur ne pourra toucher au Temple Domtniit que les musulmans y conserveront le libre exercice de leur culte. Alors comme aujourd'hui cet édifice, là où U frères du Temple manoient, était composé d'une rotonde surmontée par une coupole. C'est elle que le graveur du roi Guy a voulu représenter sur les monnaies de son souverain. La même rotonde à coupole est gravée sur les sceaux de l'ordre du Temple du xii' siècle, et elle y désigne évidemment aussi cette ancienne et célèbre mosquée, devenue la principale possession des chevaliers à Jérusalem. Voilà donc trois variétés de monnaies des rois croisés qui perpétuent jusqu'à nos jours la figure de ces trois monuments dont s'enorgueillissait la capitale des Latins d'Orient, la Tour David, le Saint-Sépulcre, le Temp}e, ou mosquée d'Omar. Sur les sceaux des rois de Jérusalem qui nous ont été conservés, on retrouve ces mêmes monuments, mais figurés dans des proportions plus considérables.
H est encore un précieux et presque introuvable denier du roi Jean de Brienne qui mérite, lui aussi, une mention spéciale : Il rappelle l'événement le plus important de cette cinquième croisade, dont les suites furent si désastreuses pour les restes des seigneuries franques de Palestine. On sait que les chefs de cette croisade, obéissant à un plan que devait reprendre après eux et sans plus de succès le roi Louis IX, s'étaient décidés à aller attaquer les Sarrasins au cœur même de leur puissance, sur cette terre d'Egypie d'où ils tiraient leurs plus grandes ressources et leurs meilleurs soldats. En 1219, le roi Jean, le patriarche, les évé-
ques de Terre -Sainte, le duc d'Autriche, les trois ordres de$ chevaliers se trouvèrent réunis sous les murs de Damiette, la grande place de guerre d'Egypte, dont la prise devait assurer la conquête du Caire et de toute la *vallée du Nil. Le siège de Damiette fut l'événement principal de cette expédition malheureuse entre toutes. Les Égyptiens, au nombre de 60,000 hommes armés, résistèrent avec la plus grande énergie. Le continuateur de Guillaume de Tyr nous a laissé la relation des assauts sanglants qui furent livrés par les croisés, et une description de cette fameuse machine de guerre, haute et colossale tour de bols, placée sur deux navires liés ensemble et montée par trois cents guerriers, qui mit les chrétiens en possession de la tour du Nil, une des principales défenses de Damiette.
Au mois de novembre, les assiégés, décimés par la peste et la famine, ouvrirent leurs portes, et les croisés entrèrent dans la ville arabe, sans assaut, sans capitulation, sans pillage* Un affreux spectacle fit reculer d*horreur les premiers qui pénétrèrent dans cette vaste nécropole : les places publiques, les • mosquées, les maisons, toute la ville était remplie de cadavres, et, de toute cette nombreuse population, 3, 000 habitants à peine subsistaient encore. Damiette fut donnée à perpétuité au roi de Jérusalem, Jean de Brienne, et chaque nation qui avait fourni un contingent à Tarmée eut une des tours de la ville. Mais le roi ne devait pas conserver long* temps cette conquête si chèrement achetée. Un homme, un prêtre, type achevé du politique italien ambitieux et remuant, devait tout perdre : c'était Pelage, le célèbre cardinal-évêque d'Albano, légat du pape auprès de l'armée des pèlerins. Il prétendit commander seul Parmée au nom du chef de la chrétienté, et reléguer au second rang l'autorité du roi de Jérusalem. Les relations s'envenimèrent rapidement ^ entre les partisans de ces deux hommes, et Jean de Brienne quitta l'armée abandonnant sa nouvelle seigneurie africaine dès la fin de l'année 1220. Sa retraite fut fatale à l'armée des croisés. Il revint, il est vrai, l'année suivante à Damiette, lorsque Pelage, demeuré seul chef réel de l'armée, eut amené par sa soif de commandement une situation impossible entre lui et la
noblesse qui refusait de lui obéir; mais tant de dissensions avaient singulièrement compromis le succès de la croisade. Les Arabes avaient de toutes parts repris l'offensive, et dès le mois de septembre les croisés, menacés d'une destruction complète par les eaux du Nil débordé, remettaient Damiette aux mains du sultan d*Égypte, qui leur octroyait en échange un morceau de la vraie croix, une trêve de huit années et la liberté des captifs. L'entrevue du soudan Malek-Kamel et du roi vaincu fut touchante : a Le roi s'assit devant le soudan, dit le continuateur de Guillaume de Tyr, et se mit àplorer; le Soudan regarda le roi qui plorait, et lui dit : — Sire, pourquoi plore^'vous? — Sire, f ai raison, répondit le roi, car f ai vu le peuple dont Dieu m'a chargé périr au milieu de Veau et mourir de faim. » Le soudan eut pitié de cequil vit le roi plorer, si plora aussi; lors envoya trente mille pains aux pauvres et aux riches; ainsi leur envoya quatre jours de suite. De ce règne éphémère du chevaleresque Jean de Brienne, futurempereur latin de Constantinople, sur cette terre d'Egypte si souvent trempée du sang des croisés, il nous reste une petite pièce de billon portant la tête couronnée du roi Jean, avec ces mots en latin : Damiette, et au revers : Jean, roi. Cette monnaie sera toujours fort rare; elle ne dut en effet être forgée que durant ce court intervalle oîi Damiette demeura aux mains du roi Jean. C'est la seule monnaie d'origine franque qui ait Jamais été frappée au temps des croisades sur la vieille terre des Pharaons.
Monnaie de Jean de Brienne, frappde à Damiette.
Après les princes d'Antioche et les rois de Jérusalem, les comtes de Tripoli sont de tous les princes croisés ceux dont on possède la série monétaire la plus variée. Tous ont probablement frappé monnaie; on a même retrouvé les deniers du