LES PRINCIPAUTÉS FRA^NQUES
premier d'entre eux, de Bertrand, fils de ce Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, un des principaux chefs de la première croisade et qui s'illustra si fort au siège d* Antioche ; par contre ceux du comte Pons, le fils de Bertrand, ont été introuvables jusqu'à ce jour. Sur les pièces de Tripoli figurent les divers emblèmes du monnayage féodal de la famille comtale de Toulouse; on y voit le soleil et le croissant de lune, l'étoile à six ou huit rais, l'agneau pascal, etc.; du reste, elles n'ofifrent rien de particulièrement remarquable au point de vue de l'histoire de Tripoli ou de terre sainte. Presque toutes sont de cuivre, de billon ou de mauvais argent et sont parmi les plus laides
Denier inédit d'un des premiers comtes de Tripoli.
des princes croisés. Seules, les grandes pièces d'argent, frappées à Tripoli par les deux derniers princes d'Antioche, Boémond VI et Boémond VII, chassés de leur seigneurie par l'invasion sarrasine et devenus comtes de cette ville à l'extinction des princes de la maison de Toulouse, sont fort belles et bien frappées. On y voit la représentation quelque peu libre d'un haut et massif donjon, celui de Tripoli sans doute, la ville syrienne, Tripolis Surie, comme le dit la légende qui court sur la circonférence de la monnaie.
Outre les séries monétaires des quatre grandes baronnies de la croisade, Jérusalem, Antioche, Edesse et Tripoli, on connaît encore des pièces de cuivre et de billon frappées par des seigneurs croisés, dans un certain nombre de fiefs secondaires. Le droit de monnayage était un privilège infiniment trop important pour n'avoir pas attiré, dès le début de leur établissement en Orient, l'attention des chefs croisés. Aussi, lorsque immédiatement après la conquête de Jérusalem ils songèrent à poser les bases légales suivant lesquelles devaient
se constituer leurs nouvelles principautés, lorsqu'ils voulurent donner des lois et des coutumes à ces royaumes qu^ils venaient de conquérir, ils n'oublièrent pas le droit de monnayage et se gardèrent de l'octroyer seulement aux quatre grandes baronnies. Les assises de Jérusalem nous donnent le non! de tous les feudataires du royaume de Palestine qui furent investis du droit de frapper monnaie. La liste en est longue et contient plus de vingt noms. On ne possède malheureusement encore que bien peu de monnaies de ces seigneuries secondaires, qu'Userait si intéressant d'étudier et de connaître. Cependant^ malgré la négligence qu'on met à récolter ces pièces dont tout l'intérêt réside dans leur valeur historique, il ne se passe pas d'année sans qu'un heureux hasard n'en fasse découvrir quelqu'une dont la venue comble une place encore vide. Cette année même, nous avons eu la bonne fortune de retrouver une petite pièce inédite frappée au château de Toron par un des seigneurs de ce lieu. Le Toron de Syrie était un des plus fameux châteaux des croisés; il avait été bâti par Hugues de Saint-Omer, prince de Tibériade, sur une éminence située à dix milles de Tyr, qui était alors aux mains des Sarrasins. Le Toron devait protéger le territoire de Tibériade contre les incursions des bandes armées de Pémir de cette ville. Plus tard, quand Tyr fut tombée aux mains des croisés, le château du Toron fut constamment une des principales places d'armes de Syrie, et ses seigneurs jouèrent un rôle considérable en terre sainte. Un d'entre eux, Humfroi III, est ce prince chétif, aussi faible d'esprit que de corps, qui se laissa enlever sa femme, la princesse Isabelle, héritière des droits à la couronné du Saint-Sépulcre, par l'ambitieux Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr et rival de Guy de Lusignan. Du vieux Toron des croisés, qui vit si souvent le flot des armées sarrasines battre le pied de ses tours énormes et oïl flotta si fièrement l'étendard des sires du Toron, il ne reste plus aujourd'hui que quelques substructions massives; mais de ce sommet élevé on jouit d'une vue merveilleuse sur tout le pays accidenté qui l'environne. Sur la petite pièce de cuivre qui seule aujourd'hui rappelle l'existence du fier château franc, on lit la simple légende : Castri Toroni (Mon-
naie) du château du Toron. Au centre figure une vaste porte bardée de fer, fortifiée et crénelée; c'est la porte d'honneur de la forteresse.
Mais pour une baronnie de terre sainte dont on retrouve quelque monnaie inédite, combien d'autres ne sont pas représentées encore dans ce cadre des vieux souvenirs I pour un château dont une petite pièce de cuivre vient nous redire le nom jadis glorieux, combien d'autres perdus sur les rivages de la mer, dans les gorges des montagnes ou sur les confins du désert, et dont on ne possède rien encore ! Qui connaît en France l'histoire de ces lointaines et colossales forteresses de la Pierre-du-Désert et de Montréal, gardiennes de la terre d'oultre- Jourdain y et de tant d'autres moins éloignées, mais également formidables : Margat, possession célèbre de Tordre de l'Hôpital, Ibelin, Blanchegarde, qui dominait la campagne d'Ascalon, Beaufort, Châteauneuf, Chastel-Blanc, aux chevaliers du Temple, Château-Pèlerin, également à cet ordre, et qui commandait le détroit , ce défilé célèbre situé entre Césarée et Caïphas? Qui parle encore de tant d'enceintes glorieuses, aujourd'hui ruinées, oîi combattirent et périrent par milliers, pendant deux siècles et plus, les plus nobles cheva^ liers et écuyers de France?
Parmi ces ruines qui servent aujourd'hui d'asile aux Arabes nomades et aux bandes de chacals, il n'en est pas d'aussi imposantes et de mieux conservées que celles du célèbre Kràk ou Karak des chevaliers de l'Hôpital, bâti sur la crête des monts Ansariés. On doit à M. G. Rey, auteur d'un savant travail sur les Forteresses des croisés en terre sainte, une minutieuse description de ces restes gigantesques. Du fond de cette grande place de guerre, qui devint leur propriété vers 1195, les hospitaliers devinrent rapidement si formidables, qu'ils imposèrent tribut à tous les princes musulmans du voisinage, et dominèrent toute la vallée de l'Oronte. Ce superbe château, qui pouvait contenir des milliers de combattants, est encore aujourd'hui à peu près dans l'état oîi le laissèrent les chevaliers au mois d'avril 1271, lorsqu'ils furent contraints de le livrer aux troupes victorieuses du sultan Malek-ed-Daher-Bybars-el-Bendoukdar. « C'est à peine.
nous dit M. Rey, si quelques créneaux manquent au couronnement de ses murailles; c'est à peine si quelques voûtes se sont effondrées. Aussi aucune description ne peut rendre l'aspect de ces ruines immenses se dressant dans ces sauvages solitudes; aucun spectacle ne peut donner une plus grande idée du génie militaire et de la richesse de Tordre qui sut éle« ver et défendre un pareil amas de constructions. »
Citons enfin, parmi ces ruines chrétiennes qu'on admire en Syrie, celles de la Pierre^du-désert ou Karak du désert, de cette ville-château des seigneurs d'outre- Jourdain, lointaine résidence de l'archevêque latin de Rabbah. Bâties sur un énorme rocher, de trois côtés défendu par une immense paroi verticale, elles ont été relevées pour le duc de Luynes par MM. Mauss et Sauvaire. Le Karak du Désert était le plus grand château de cette mystérieuse seigneurie transjordanienne de Montréal, encore si peu connue et qui s'étendait à l'est de la Mer-Morte jusqu'au grand désert. C'était un des fiefs les plus importants de la croisade^ dangereux poste d'avant-garde, sans cesse exposé aux premières atteintes de l'invasion musulmane, placé en travers de la grande route militaire qui allait d'Egypte à Damas. Son territoire se nommait au temps des guerres saintes a la Syrie Sobale, » et comprenait la terre de Moab et la biblique Idumée.
Ce dut être une rude et dramatique existence que celle de ces seigneurs francs perdus par-delà le lac Asphaltite, en face de l'immensité sarrasine. On n'en sait que bien peu de chose, a II semble, dit M. Rey, qu'à un moment donné ils aient possédé une flotte sur la mer Rouge. On sait qu'ils comptaient de nombreux bédouins parmi leurs hommes-liges. La Pierredu-Désert leur fut enlevée dès 1 1 88 par les troupes de Saladin. Il parait aussi qu'ils possédèrent jusqu'en 1170, sur cette lointaine mer Rouge, presque fabuleuse alors, la ville d'Elyn (peut-être l'Ela d'aujourd'hui ?) ; le roi Baudouin y alla en 1 1 1 6 à la tête de ses troupes, et les chevaux des barons français se baignèrent dans ces flots inconnus. Guillaume de Tyr nous a dépeint Teffroi et la stupeur « des estranges gens de cette estrange terre à la vue des cavaliers d'Occident venus si loin et apparaissant tout à coup à leurs yeuxj effarés. » Les croisés
occupèrent également vers cette époque Tile de Graye, dans le golfe Elanitique, bifurcation orientale de la mer Rouge, île séparée seulement d'Ela par un bras de mer de peu de largeur; « ce rocher presque désert fest aujourd'hui encore couvert de ruines franques et sarrasines. Le pèlerin Thetmar visita cette île en 1217, quand elle était depuis longtemps retombée au pouvoir des musulmans; il y vjt des constructions et un château dont les habitants étaient en partie chrétiens, en partie sarrasins ; les Sarrasins étaient des geôliers, les chrétiens des captifs, francs, anglais et latins, tous pécheurs du Soudan de Babylone; omnes picatores soldani de Babylonîa, »
Parmi les baronnies d'outre-mer énumérées par les assises comme ayant droit de monnayage et dont on possède aujourd'hui quelques rares deniers, il faut citer en première ligne celle de Beyrouth, ou Baruth, l'antique Béryte des Phéniciens, On a retrouvé les deniers de Jean d'Ibelin, sire de Baruth, un des membres les plus illustres de cette famille célèbre et puissante entre toutes celles de terre sainte, qui posséda à la fois les fiefs d'Ibelin, d'Arsur, de Jaffa, de Rame ou Ramleh et la grande ville de Beyrouth. C'est lui que son neveu et son homonyme Jean d'Ibelin, le brillant auteur de la première collection écrite des assises de Jérusalem, désigne sous le nom de a mon vieil oncle le sire de Baruth. » Cest lui que Philippe de Navarre appelle le beau et bon parleur. En Syrie, il était connu de tous sous le nom de vieux sire de Baruth, et c'est lui que nous voyons jouer un rôle si considérable dans les événements dont la Syrie fut le théâtre pendant tout le premier tiers du xiii* siècle et principalement dans la célèbre guerre dite des Lombards.
On connaît également un rarissime denier des comtes de Jaffe et d'Ascalon. Jaffe était l'ancien nom de Jafifa, le port actuel où débarquent les pèlerins de Jérusalem et qui de tout temps, au moyen âge, eut une importance considérable. On possède aussi des monnaies à légendes latines frappées par Tancrède, comme prince de Tabarieh ou Tibériade, le même que nous avons vu frappant monnaie grecque à Antioche. On a retrouvé des pièces de cuivre frappées à Saint-Jean-d'Acre
par ce comte Henri de Champagne, qui tut pendant quelque temps roi titulaire de Jérusalem, mais qui refusa constamment d'en prendre le titre, et ne voulut jamais être couronné, tant il avait le désir de retourner dans sa chère Champagne. Sur ses pièces d'Acre, qui portent une grande fleur de lys, il s'intitule simplement le comte Henri, Les monnaies frappées par les princes croisés à Tyr, qu'on appelait Sur ou Sour de son nom arabe, sont fort rares* on y lit les noms de Philippe et de Jean de Montfort, qui jouèrent, eux aussi/un grand rôle dans les affaires de terre-sainte au xiii® siècle.
Sur les pièces, fort rares, de Renaud et des autres chefs de la seigneurie franque de Sidon, qui s'appelait Sagète ou Séète au moyen âge, figure une flèche, sagette en vieux français, arme parlante de l'ancienne rivale de Tyr. De jolis deniers de la même seigneurie portent, chose nouvelle à cette époque, une légende en langue française, denier de Séète, Ces charmantes petites pièces rappellent peut-être un épisode de la vie de saint Louis, naïvement raconté par Joinville et 011 perce la touchante galanterie de ce roi débonnaire. Louis IX, obéissant à un usage traditionnel, n'usait pour ses aumônes que de sa propre monnaie, frappée à son nom. Étant à Sagète, oti régnait alors la princesse Marguerite, nièce de Jean de Brienne, que les chroniqueurs appellent souvent la dame de Sidon, le roi de France alla avec elle assister à une cérémonie religieuse; lorsque passèrent les quêteurs, le roi, par courtoisie, désobéissant à la règle, prit, dit Joinville, des deniers au coin de la bonne dame et lesi mit dans l'aumônière qu'on lui tendait au lieu de sa propre monnaie. A-t-on réellement retrouvé les deniers de la dame de Sagète, et ces petites pièces sont-elles sœurs de celles qui furent touchées par le pieux roi? En tout cas, cette histoire a quelque parfum de vieille galanterie chevaleresque et ne nlessied point à la belle et touchante figure du prince qu'aima tant Joinville.
Ainsi furent forgées, pendant une longue suite d'années, au nom de chevaliers français, flamands, italiens ou provençaux, de nombreuses pièces de cuivre et de billon, dans ces mêmes cités antiques d'où étaient sorties pendant tant de siècles toutes les belles et précieuses monnaies de l'antiquité
syrienne, monnaies des Séleucides aux types admirables, monnaies autonomes de toutes ces villes de Syrie et de Phénicie, monnaies frappées par les chefs des Hébreux, innombrables pièces coloniales émises au nom de la longue série des empereurs romains, et sur lesquelles se profile l'étonnante et inépuisable variété des types mythologiques et des emblèmes de l'antiquité, depuis les Dioscures de Tripoli et la proue de navire d'Ascalon jusqu'au Neptune de Béryte, depuis la femme tourellée d'Antioche et de Laodicée, depuis l'Astarté de Tyr jusqu'au taureau ravissant Europe de Sidon et d'Aradus.
ROIS LATINS DE CHYPRE. GRANDS MAITRES DES CHEVALIERS DE l'hÔPITAL A RHODES.
Deux îles, Rhodes et Chypre, l'une forteresse du plus célèbre des ordres religieux et militaires du Levant, l'autre, riche domaine d'une dynastie française qui eût ses jours de gloire et s'éteignit misérablement dans les intrigues suscitées par Venise, continuèrent à soutenir brillamment la tradition des principautés chevaleresques en Orient et les revendications de la Croisade, longtemps encore après que la chute d'Acre eût fait retomber la Syrie tout entière aux mains des musulmans. Ces îles, dont l'histoire, à cette époque, présente un intérêt si dramatique, fournissent aux études numismatiques de longues et précieuses séries monétaires. Les pièces des grands-maîtres de saint Jean de Jérusalem, par le fait de [a petitesse de Rhodes et de sa population relativement peu nombreuse qui n'exigeait pas un monnayage abondant, comptent aujourd'hui parmi les plus introuvables monnaies du moyen âge. Celles des Lusignan de Chypre, pour être moins rares, n'en sont pas moins intéressantes et moins recherchées.
On sait qu'après son règne si troublé de Palestine, Guy de
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Lusignan eut la fortune de retrouver une autre souveraineté, plus riche, plus paisible et plus prospère, cette belle île de Chypre, que Richard Cœur-de-Lion avait, dans un moment de méchante humeur, fort justifiée du reste, arrachée au joug du despote Isaac Commène. Ce gouverneur révolté des empereurs de Byzance, qui s'était fait couronner empereur de Chypre, poussait à Pextrême la haine que tous les Grecs portaient aux Francs. Il succomba vite dans sa lutte contre les troupes anglaises de Richard. Prisonnier des chrétiens qu'il avait tant desservis auprès de Saladin, confié à la garde des chevaliers deTHôpital, il termina ses jours dans leur château de Margat, en Syrie, chargé, dit la chronique, de chaînes d'or et d'argent. Une des chambres du donjon ruiné porte encore aujourd'hui le nom de chambre du roi. Aussitôt après sa rébellion, Isaac s'était hâté, lui aussi, de frapper monnaie, et ses pièces, copiées sur celles des empereurs de Byzance, se retrouvent fréquemment aux environs de Fagamouste et de Nicosie; elles n'offrent rien de remarquable, mais ce qui Test infiniment plus, ce sont les aventures extraordinaires et l'existence agitée de la fille unique d' Isaac, aventures que M. de Mas- Latrie a longuement racontées dans sa belle histoire de Chypre et que nous demandons la permission de résumer brièvement ici.
La fille chérie d' Isaac Commène, tombée, elle aussi, au pouvoir de Richard Cœur-de-Lion, avait été confiée par lui aux mains des deux reines, sa sœur et sa femme, Jeanne, veuve de Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, et Bérengère de Navarre, qui l'accompagnaient à la croisade. Elle aborda avec elles à Saint-Jean-d'Acre, habita le même palais que les princesses latines, et s'embarqua avec elles pour retourner en Europe, au mois d'octobre 1192, escortée du baron anglais, Etienne de Torham, chargé spécialement de veiller à son service. Les trois princesses et la reine douairière d'Angleterre^ Éléonore de Guyenne, arrivèrent ensemble à Rome et y séjournèrent six mois. De là elles gagnèrent Gênes et Mar* seille, où elles furent reçues et escortées jusqu'au Rhône par Alphonse II, roi d'Aragon et comte de Provence, Celui-ci les confia aux soins d'un brillant chevalier, le jeune comte Ray-
mond de Saint Gilles, fils aîné de Rayimond V, comte de Toulouse, qui leur fit traverser tout le Languedoc jusqu'en terre anglaise, peut-être même jusqu'à Poitiers. C'était un beau cavalier; il plut aux princesses, dontdeux par la suitedevaient successivement devenir ses femmes légitimes. Après cette arrivée en Poitou, on perd pour quelque temps la trace de la princesse Chypriote; ojn s^occupait d'elle cependant en Allemagne, où l'empefeup Henri VI, heureux de prolonger la captivité de . Richard Cœur-de-Lion, ne consentait à le relâcher qu'après la mise/en liberté d'Isaac Commène, encore vivant à Margat, et de sa fille, prisonnière en Europe. Richard promit tout, et on ignore pourquoi le traité conclu entre les princes ne reçut pas son exécution. En tout cas, plusieurs mois après la délivrance du roi d'Angleterre, nous retrouvons la chypriote toujours captive en Normandie. Séparée des deux reines, elle est confiée à deux gardiens anglais, avec une jeune princesse bretonne également prisonnière. Puis, on les voit revenir ençé^mble à Chinon, en Touraine. Ici, Inexistence de la chypriote redevient incertaine. Mais, bizarre caprice du srort, nous la retrouvons quelques années après épouse légitime de ce même Raymond de Saint-Gilles, qui l'avait escortée jadis. Devenu comte de Toulouse, sous le nom de Raymond VI, il avait été marié trois ans à cette sœur du roi Richard, première compagne de la jeune grecque. Celle-ci qui succéda à Jeanne d'Angleterre comme comtesse de Toulouse, ne le fut qu'un instant. « Cette union sans objet politique, dit M. de Mas-Latrie, résultat évident d'une passion momentanée, ne dura pas plus que le caprice qui en avait donné la pensée. » Quelques mois après, le comte de Toulouse abandonnait la Levantine, dont il ne paraît pas avoir eu d'enfants, et épousait en nouvelles noces une princesse d'Aragon.
La chypriote se retira à Marseille ; elle y vivait dans une amère retraite, lorsqu'arriva devant cette ville une flotte, portant à la quatrième croisade de nombreux guerriers flamands, sous la conduite du châtelain de Bruges, Jean de Nesle. Ils se virent forcés d'hiverner à Marseille. La princesse grecque malgré tant de secousses avait, paraît-il, conservé ses charmes d'autrefois; elle enflamma d'amour un des chevaliers
flamands, dont la chroià^te Qous tait malheureusement le nom. L'imagination dû jeune étranger s'exalta à Touïe de la naissance illustre de sa chère princesse; il Tépousa et se persuada que devenu le gendre et Théritier d'pn Commène, il obtiendrait en Orient tout ce que son ambition pouvait désirer. Ses compagnons ravis de l'aventure lui promirent leur appui et tous ensemble mirent à la voile pour Acre. Le bon chevalier, tout radieux d'espoir, ne doutait pas qu'Amaury de Lusignan, successeur de Guy, satisfait d'être roi de Jérusalem, ne lui cédât volontiers le royaume de Chypre. « Son illusion, dit encore M. de Mas- Latrie, fut de courte durée. » Quand le roi Amaury ouït sa requête, dit le chroniqueur, » si le tint « à fol et à musart ; il lui commanda de vuider aussitôt sa « terre, s'il ne voulait perdre la vie. Personne ne conseilla « au chevalier de demeurer dans le pays ; il se hâta bien « vite d'en sortir et se retira en Arménie. » On n'entendit plus jamais parler de lui, ni de sa romanesque chypriot. N'y aurait-il pas dans ces existences étranges du moyen âge, jetées par les caprices du sort dans les plus incroyables odyssées, matière encore à plus d'un beau roman de chevalerie, à plus d'un drame plein de situations imprévues? Chypre, Acre, Rome, la Normandie, Toulouse et Marseille , les hauts chl^ teaux de Chypre, l'invasion des soldats anglais, le vieux palais de Saint-Jean d'Acre, le long voyage jusqu'en Touraine, le brillant Raymond de Saint-Gilles, la pauvre petite princesse bretonne captive des Anglais, le beau rêve de Toulouse^ les sombres désillusions de Marseille; puis ce nouveau roman, ce jeune croisé des bords du Rhin, ces deux amoureux si fous d'espérance et de chimériques projets et ces bons compagnons flamands si naïvement crédules qui se voient déjà grand sénéchal et grand connétable du nouveau royaume, et cette fin piteuse après une si belle entrée en matière, cette triomphante épopée qui se termine si brusquement sous la parole injurieuse du roi de Jérusalem ; cette fille d'usurpateur et d'empereur, cette descendante des Commène, cette comtesse de Toulouse qui devient la femme d'un cadet de famille, coureur d'aventures et quémandeur de couronnes! L'histoire ofTre-t-elle beaucoup d'exemples d'élévations plus brusques et de chutes plus rapides ?
5o LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES
La longue dynastie des Lo&ignan de Chypre a frappé^ nous Pavons dit, de nombreuses fljgnnaies, qui constituent une des plus belles séries de la numismatique du moyen âge. Sur celles d'argent, qui sont de beaucoup les plus communes, figure généralement Teffigie du souverain, la couronne en tête, le sceptre en main, assis sur un trône que supportent deux lions accroupis. Seul Pierre I", en place du sceptre, porte un glaive. Du temps où il n'était que comte titulaire de Tripoli, sous le règne de son çère, Hugues IV, il avait fondé l'ordre des chevaliers de l'Ëpée, destiné à faire aux infidèles une guerre sans trêve ni merci. La noble confrérie continua d'exister lorsque Pierre fut monté sur ie trône et fut également protégée par ses successeurs. C'est en souvenir de cette fondation que Pierre I" s'est fait figurer sur ses monnaies avec son épée au poing ; ce fut un prince militaire, un vrai roi chevaleresque ; il conquit la Caramanle sur la côte asiatique et ne craignit pas d'aller attaquer jusque sur son territoire le puissant Soudan d*Égypte auquel il enleva la ville d'Alexandrie qui fut livrée au pillage. Deux fois il parcourut l'Europe, cherchant à réveiller les courages endormis des princes et des seigneurs d'Occident. De retour dans son royaume il y apprit les coupables déportements de la reine Éléonore d'Aragon et se livra par vengeance aux plus folles cruautés ; il persécuta si fort sa noblesse qu'elle finit par se soulever contre lui. Le 1 6 janvier iSôg, le glorieux vainqueur d'Alexandrie tomba sous les coups des conjurés que guidait peut-être son propre frère, le prince Jean de Lusignan.
Sur les monnaies des princes chypriotes, on aperçoit dans le champ delà pièce, à côté du trône sur lequel figure l'effigie royale, l'écu portant le lion de Chypre. Plus tard, l'écu est écartelé* de Chypre, de Jérusalem et parfois d'Arménie. Sur quelques pièces de cuivre figure une haute porte crénelée; c'est la porte royale de la ville de Nicosie, la capitale du royaume.
Des ordonnances nombreuses réglaient le cours delà monnaie chypriote, qui était tout entière entre les mains de la couronne, sans que les Lusignan aient jamais autorisé âucun de leurs vassaux à user d'un droit qu'ils se réservaient pour
eux seuls. La monnaie d'or frappée par les premiers de ces princes est d'un titre exulmeiticiit bas, et contient en réalité une beaucoup plus forte proportion d'argent que d'or; aussi les besants de Chypre sont-ils d'une couleur très-pâle et dans tout le Levant on les désignait sous le nom de besants blancs, bisanti blanchi. Quant aux types qui y figurent, les premiers rois de Chypre, les HugU£S et les Henri, pour ne point entraver les habitudes séculaires de la population vaincue, s'attachèrent à imiter les anciennes monnaies byzantines qui avaient eu jusque-là cours dans l'île et se firent représenter en grand costume de la cour de Byzaiice. En tous points semblables aux effigies si caractéristiques des empereurs d'Orient, avec leurs visages aux traits immobiles et tirés, ils figurent sur ces monnaies, debout, la main appuyée sur une longue croix, la tète couverte d'une haute couronne constellée de pierreries, la robe flottante et chargée de larges bandes également ornées de pierres précieuses. Sur la face opposée apparaît l'éternelle représentation du Christ byzantin, bénissant de sa main droite levée et serrant de la gauche le livre des évangiles sur sa poitrine. Par une bizarrerie dont la raison d'être est encore inexpliquée, et qui est commune à de trèsnombreuses monnaies des empereurs d'Orient, ces besants de Chypre sont concaves sur une de leurs faces et convexes sur la face opposée, disposition que les archéologues expriment par le terme scyphate, du grec scyphos, coupe, cupule. Il serait plus simple de dire monnaies cupulaires ou cupuliformes.
Hugues Via Chypre.
Parmi tant de monnaies chypriotes, besants blancs, gros, demi-gros, deniers, sixains, karats et caroubles, frappés par
it LES PRINCIPAUTÉS FRANQUES
les vingt rois de la maison de Lusignan, nous citerons encore les pièces d'argent du roiJacques II, à cause de leur beauté et de leur extrême rareté ; elles représentent le fameux bâtard chevauchant sur un coursier richement caparaçonné, et sont imitées des cavalotti, monnaies italiennes qui jouirent pendant quelque temps d'une grande vogue sur les marchés du Levant. Il est à peine nécessaire de dire que leur nom provenait précisément du cheval qui supportait le royal personnage.
Gro» d'argent, dit eavùiotto, <fn rtn Jacques II de Chypre.
On retrouve en quantité considérable sur le territoire de Chypre de petites monnaies de cuivre rouge au type du lion des Lusignan et portant aussi le nom du roi Jacques II ; elles furent frappées durant les troubles incessants de ce rôgtie et ce sont elles sans doute auxquelles fait allusion le Père Lusignan, l'historien de la royale maison, dans cette phrase de ses écrits : « Le roi Jacques se trouvant en grande nécessité « d'argent prist tous les chaudrons d'airain qui estoient a aux baings publics etjit battre d' iceux plusieurs sortes de u monnqyes. »
D'autres pièces chypriotes rappellent encore des événements imponants ou douloureux de l'histoire du petit royaume chrétien. Un denier de billon portant les armes de Gènes et le nom de la ville de Famagouste en légende, est un souvenir curieux de la prise de cette vieille cité maritime par les Génois. C'était une des deux capitales de l'île, et tandis que les Lusignan se faisaient sacrer rois de Chypre dans la cathédrale de Nicosie, c'était dans celle de Famagouste, l'ancienne Arsinoé, qu'ils ceignaient la couronne de Jérusalem, couronne titulaire, hélas! mais non moins précieuse à leurs
yeux. Les Génois profitant des désastres qui fondirent sur le malheureux royaume chrétien, sous le règne de Pierre II, le Pierrin ou petit Pierre des chroniqueurs, s'emparèrent de cette ville dont Timportance était grande pour leur commerce du Levant. Avec cette opiniâtreté qui les caractérisa dans toutes leurs entreprises, ils s'y maintinrent pendant près d'un siècle, malgré les efforts des successeurs de Pierre II pour leur arracher cette conquête et laver ainsi cette profonde souillure de rhonneur national.
De grandes monnaies de cuivre frappées elles aussi à Famagouste et qu'on retrouve communément en Chypre, n'appartiennent plus à l'époque même des Lusignan, et par conséquent au vrai moyen âge, mais elles sont un souvenir intéressant d'un siège mémorable entre tous. Ce sont des monnaies obsidionales, frappées à Famagouste par ordre du célèbre Marc Antonio Bragadin, pendant la lutte suprême que Venise, encore maîtresse de Chypre, y soutint en iSyi, contre les Turcs partout triomphants. On sait que ce siège qui coûta cinquanre mille hommes au sultan se termina par le martyre du grand capitaine; son vainqueur le fit écorcher vif. Sur ces monnaies on lit les légendes suivantes, noble témoignage de fidélité à l'adresse de cette république qui avait si bien su apprendre à ses enfants à mourir pour sa défense et sa grandeur : Pro regni Cjrpri prœsidio : pour la défense de Chypre, Venetorum Jides inviolabilis : à Venise, inviolable fidélité; au-dessus on voit l'effigie du lion de Saint- Marc et, caprice singulier, celle d'un petit Cupidon, frêle amour voltigeant soutenu sur ses ailes délicates, symbole touchant de V inviolable amour des Vénitiens de Chypre pour leur mère-patrie.
Beaucoup de monnaies frappées par les derniers Lusignan portent diverses contre-marques monétaires ou signes conventionnels que gravaient sur les deux faces de la pièce, avec des coins spéciaux, les ouvriers des ateliers vénitiens. On leur restituait de la sorte le privilège de la circulation officielle qu'elles avaient perdu par le fait même de la conquête italienne.
Rhodes, sous la domination des chevaliers de Saint-Jean,
est fort intéressante au point de vue numismatique. C'est une belle et riante avant-garde de l'Asie, pour qui traverse la mer Egée, que cette île si riche et si fertile, avec sa vieille capitale aux mille blasons, avec ses belles campagnes, ses trois cents villages, et sa population grecque si animée et si pittoresque. Admirablement située en face de la côte de Caramanie, que dominent de belles montagnes éblouissantes de neige, Rhodes a pour voisines un groupe charmant d'îles secondaires qui, presque toujours, dans les temps anciens, comme au moyen âge, dépendirent d'elle et suivirent sa changeante fortune. Dans l'antiquité, Rhodes adorait Apollon, le brillant Helios, auquel elle était consacrée, et sur beaucoup de ses monnaies figure une admirable tête du dieu, tête radiée, à la chevelure flottante ; sur le revers on aperçoit les gracieuses armes parlantes de l'île des Roses, une rose, une sorte de rose du moins, pas celle de nos jardins, plus primitive et quelque peu mythologique!. Au moyen âge ce fut un contraste horrible et, pendant longtemps on ne vit plus à Rhodes que les affreuses monnaies byzantines, œuvre maladroite et souveht grotesque d'ouvriers incultes et grossiers; elles circulaient dans ces contrées comme dans toutes les autres provinces de l'empire grec.
Vers la première moitié du xia* siècle se place un fait curieux, plus encore au point de vue numismatique qu'au point de vue purement historique, et qui valut à Rhodes des monnaies plus intéressantes, mais plus laides encore que celles des empereurs de Byzance. Ce fait constitue un des seuls exemples de monnayage pratiqué pendant toute la durée de l'empire d'Orient par des autorités grecques secondaires. On connaît bien une pièce frappée par un seigneur grec de Thessalonique, et nous avons déjà parlé de celles qui furent émises en grand nombre par Isaac, despote de Chypre. Mais le premier de ces princes était alors prétendant à l'empire, et nous savons que le second était simplement un rebelle qui avait fini par proclamer son entière indépendance. Quant aux
I. La fleur qui figure au revers des monnaies de Rhodes est en réalité celle du balaustium ou grenadier sauvage.
despotes grecs d'Épire et de Thessalie^ qui frappèrent aussi monnaie et dont nous parlerons plus loin^ ce furent également des princes tout à fait indépendants des empereurs d'Orient ; presque toujours en lutte avec eux, ils fondèrent leur puissance sur les ruines mêmes du premier empire grec, et n'eurent en somme pas plus d'attache avec Byzance que les Commène^ souverains de Trébizonde, ou les princes francs d'Attique et de Morée. Les empereurs d'Orient se montrèrent]donc toujours, à l'endroit de leurs vassaux proprement dits, jaloux à l'excès de leurs privilèges régaliens, en particulier du droit de frapper monnaie. Ceux d'entre eux qui s'en emparèrent, ne le firent qu'en état de rébellion, ou du moins à la suite de circonstances qui avaient momentanément, mais gravement affaibli l'autorité impériale. Ce fut très-probablement le cas des deux frères Léon et Jean Gabalas, qui régnèrent à Rhodes au xiii* siècle et qui y ont frappé de curieuses monnaies de cuivre qu'on retrouve parfois encore dans les villages de l'intérieur. On possède peu de données historiques sur ces dynasties rhodiotes; on sait cependant que le premier d'entre eux, Léon Gabalas, issu probablement d'une famille Cretoise, se révolta contre l'empereur, et qu'il fallut envoyer à Rhodes, pour le réduire, une flotte grecque sous le commandement du grand domestique Andronic Paléologue. Mais comme les monnaies de ce même Léon Gabalas affirment précisément dans leurs légendes une soumission complète à l'endroit de l'autorité impériale, et qu'il s'y intitule simplement le césar Gabalas^ serviteur de l'empereur^ il semble que le seigneur de Rhodes, un moment révolté, dut bientôt faire sa soumission et obtenir son pardon à peu près complet. Ce qui le prouve plus sûrement encore, c'est que son propre frère lui succéda dans cette sorte de lieutenance de l'île. Mais bien que Léon Gabalas ait tenu à faire montre sur ses monnaies de sentiments de profonde déférence à l'endroit de l'empereur, il fallut sans doute des circonstances toutes spéciales pour rendre possible ce monnayage du césar grec, circonstances amenées par l'affaiblissemçnt extrême de l'autorité impériale et par i'éloignement où Rhodes se trouvait de Nicée, alors capitale de l'empire.
Le frère du césar Léon, Jean Gabalas, qui lui succéda à Rhodes, a^ lui aussi, frappé des monnaies dont quelquesunes nous ont été conservées, mais il n'y prend que le titre de gouverneur de Rhodes, sans y ajouter celui de césar. Sous son gouvernement, en 1249, Rhodes fut surprise par des aventuriers génois que vinrent aider cent chevaliers francs de la suite de Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe. Vatatsès, empereur de Nicée, expédia aussitôt une flotte puissante qui réussit, après de longs combats, à chasser les envahisseurs.
Après les frères Gabalas, d'autres seigneurs plus ou moins indépendants et presque tous Génois d'origine, continuèrent à gouverner l'île de Rhodes jusqu'à la conquête musulmane qui précéda de quelques années celle des chevaliers de Saint- Jean. De nombreuses monnaies de cuivre à types bizarres, et qu'on retrouve fréquemment dans l'île, ontété frappées par ces princes insulaires qui tenaient à la fois du baron féodal et du véritable chef de pîVa tes. Seulement ces monnaies sont anonymes, c'est-à-dire qu'elles ne portent ni le nom, ni le titre de celui qui les fit frapper, preuve-certaine que l'autorité des successeurs des Gabalas s'était singulièrement humiliée devant l'astre naissant de leurs suzerains les Paléologues, ces successeurs des Lascaris de Nicée, qui avaient réussi à ressaisir le sceptre même de Byzance. Bien loin de rappeler le nom de ces tyrans des îles, abdiquant toutes prétentions devant l'autorité impériale renforcée, ces curieuses monnaies portent simplement de grossières et informes représentations de l'étrange blason des Paléologues. Ce blason, qui ressemble à s'y méprendre à un grand B, n'est autre, dit-on, que la représentation grossière d'un briquet, d'un « fusil », comme on disait jadis, et, chose curieuse, les mêmes armes figurent actuellement sur l'écu des princes de Serbie, comme héritiers de Lazare II, despote de Serbie, époux d'Hélène Paléologue, nièce de Constantin XIV, dernier empereur de Constantinople. Hâtons-nous de dire que rien n'est moins certain que cette explication du curieux emblème des Paléologues.
Lorsque les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, conduits par Foulques de Villaret, se furent emparés de Rhodes
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en 1 3o9 sur les émirs musulmans de Carie, il y avait longtemps, on le sait, que leur ordre était constitué. Longtemps leur siège principal avait été en Syrie, et tant qu'il y eue sur cette terre des croisades une possibilité de résistance contre le flot montant de l'invasion musulmane, les chevaliers s'y maintinrent avec une énergique opiniâtreté. A Saint-Jean d'Acre, ils combattirent en désespérés et prirent une part glorieuse à cette lutte suprême. Puis les débris de leur ordre gagnèrent Chypre, où les rois Lusignan leur offrirent un asile, qu'ils devaient leur disputer bientôt. Enfin vingt ans plus tard, les chevaliers, à la recherche d'un nouvel établissement, firent la conquête de Rhodes et des îles environnantes oti l'Ordre devait se maintenir pendant plus de deux siècles. Jusqu'à cette date les grands maîtres, bien qu'investis de si hautes fonctions, n'avaient jamais, à proprement parler, exercé la puissance souveraine sur aucun territoire de quelque étendue; aussi n'avaient-ils point encore frappé monnaie. Mais très-peu d'années après la prise de Rhodes, l'ordre de Saint-Jean, héritier de la majeure partie des biens immenses dont les templiers avaient été dépouillés, acquit de ce fait ' une extension considérable ; son importance politique prit un développement extraordinaire, et l'on comprend sans peine • que, parmi tant de privilèges nouveaux. Foulques de Villaret ne négligea point celui qui lui permettait de faire frapper monnaie; il y était du reste contraint par le fait de la possession par l'Ordre du territoire de Rhodes et des îles voisines. Il fallait de toute nécessité créer une monnaie nouvelle pour cette population de nouveaux sujets, population considérablement augmentée par l'arrivée d'une foule d'étrangers accourus à Rhodes à la suite de la conquête.
Tous les successeurs de Foulques de Villaret ont fait frapper monnaie à leur nom et à leur eflBgie, non-seulement à Rhodes, mais encore après la translation de l'ordre à Malte. Tous ont monnayé, à deux ou trois exceptions près, jusqu'à l'époque où l'ordre déchu et dégénéré s'effondra presque sans lutte devant les soldats de Bonaparte. Nous avons donné plus haut la raison de la rareté extrême des monnaies des grands maîtres, du moins de celles qui furent frappées k Rhodes et qui
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seules nous intéressent aujourd'hui. En outre^ grâce à l'isolement même de Rhodes, située en face de contrées ouvertement hostiles ou presque barbares, ces monnaies des chevaliers n'eurent qu'une circulation fort restreinte, et c'est à peine si elles sortirent de Tîle et des territoires occupés par l'Ordre. Aussi, pour les retrouver, faut-il aller à Rhodes même, et non pas seulement dans la capitale de l'île, mais il faut, ainsi que nous l'avons fait lors de notre dernier voyage en Orient, pénétrer dans l'intérieur du pays, parcourir un jour de grande fête ces riants et populeux villages, où se presse, vêtue de ses plus beaux costumes nationaux, une population ordinairement dispersée dans les campagnes environnantes. Ces jourslà, les femmes de Rhodes, aux traits si purs, à la charmante coiffure, portent entrelacées dans leur chevelure opulente de longues guirlandes de vieilles monnaies d'or et d^argent. Parmi ces ornements communs à toutes les coquettes beautés d'Orient, on retrouve parfois une rare monnaie de quelque grand maître pêle-mêle avec les sequins de Venise et les pièces d'or des califes ; mais^ hélas ! les paysannes de Rhodes n'en sont plus à ignorer la valeur de toutes ces vieilleries, et c'est à prix d'or qu'elles consentent à se défaire de leurs antiques ♦ et gracieux atours.
Rien de plus caractéristique que les types qui sont gravés sur ces vieilles pièces d'argent des chevaliers de Saint-Jean. Sur les monnaies de cette même île de Rhodes, oîi figuraient jadis la tête du soleil et les plus belles fleurs, parurent, depuis Foulques de Villaret, les effigies vénérables des grands maîtres, gravement agenouillés dans l'attitude de la prière devant la croix à double traverse ou croix patriarcale qui était celle de l'Ordre. Les chefs de cette milice célèbre, ces moines guerriers de haute naissance qui gouvernaient la plus nombreuse et la plus brillante chevalerie de la chrétienté, dont les lointaines commanderies atteignaient les rivages les plus reculés, ces chefs audacieux dont le nom remplissait d'efTroi l'âme des princes musulmans, se sont fait représenter sur leurs monnaies dans cette humble posture, la tête nue, en simple froc monacal, avec la croix sur la poitrine et le capuchon rejeté sur les épaules. Le même type se répète
sur les monnaies d'argent de chacun d'eux. L^unique dif-férence consiste dans la légende indiquant les noms et les prénoms du nouveau titulaire et dans un petit écusson jeté dans le champ de la pièce et qui porte ses armes. Cest ainsi que ' les monnaies de l'Ordre, comme les vieilles murailles de la ville de Rhodes, et toutes ces antiques demeures des chevaliers oîi sont sculptés tant et de si nobles écussons, deviennent une sorte de galerie héraldique élevée à la gloire des grands maîtres et de leurs glorieux blasons. En examinant de près, sur ces médailles, les effigies de ces hommes agenouillés^ en contemplant leurs visages austères au front dénudé, à la barbe longue et flottante, à la physionomie ascétique, on se sent pris de la vénération des grandes choses d'autrefois; on devine que l'artiste inexpérimenté s'est appliqué, sans grand succès peut-être, mais avec un naïf et pieux respect, à rendre la physionomie véritable de tant de héros; on croit voir revivre tous ces preux guerriers, à la fois prêtres et soldats, qui portaient fièrement la cotte de mailles sous la robe du moine; on se rappelle leur grandeur, on revoit en imagination toute cette brillante épopée chrétienne, les galères de l'ordre, tout étincelantes des feux des épées et des cuirasses, cinglant vers la côte d'Asie, et, flottant sur le plus haut des mâts, ce grand oriflamme chargé de la croix de l'Ordre, terreur des armées musulmanes ; on aime à se figurer cette île de Rhodes, citadelle vivante dressée par la chrétienté comme un défi en face du monde sarrasin ; on se prend d'admiration pour tous ces capitaines dont pas un ne passa de vie à trépas sans avoir fait quelque grande chose au profit de la chrétienté. En passant en revue toutes ces précieuses monnaies où sont inscrits tant de noms célèbres, on revoit chaque grand maître récitant son oraison avant de marcher au combat; on revoit cet Élion de Villeneuve qui couvrit son île de châteaux et de forteresses, et dont la flotte, unie à celles du pape, de Venise et de Chypre, enleva Smyrne aux infidèles; ce Déodat de Gozon qui vainquit en combat singulier quelque animal terrible, un simple crocodile peut-être, devenu la terreur de Rhodes, et dont la mort lui valut le titre d'extinctor draconis; cet Hérédia surtout, un des hommes les plus
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éminents de son siècle, ce négociateur attitré des papes et des rois, qui refusa si noblement de se faire racheter avec les deniers de l'Ordre, quand il fut tombé aux mains des Turcs dans la campagne de Corimhe, affirmant qu'il valait mieux, pour le bien de la clirétienié, consacrer cette somme à l'affranchissement de quelques jeunes chevaliers qu'à celui d'un vieillard comme lui; cet ami du pape Grégoire IX, que le vieux pontife prisait si fort, qui le ramena sur ses vaisseaux lors de son retour d'Avignon à Rome, et dont l'évêque de Sinigaglia, son compagnon de traversée, nous fait le tableau suivant : u haut de taille, la barbe longue et bifurquée, assis 1 au milieu de la tempête, au gouvernail de sa galère, entouré « de ses chevaliers, et conduisant sûrement le Saint-Père « dans la capitale du monde, n II faudrait les citer tous à -mesure que leurs diverses monnaies font revivre leurs grands noms: et ce Philibert de Nailiac, un des glorieux vaincus de Nicopolis,qui, pendant vingt-cinq ans, à la tête de ses galères, parcourut en triomphateur toutes les mers d'Orient : ce Jean deLastic, qui, par deux fois, força l'immense armée du sultan à lever le siège de Rhodes : ce Pierre d'Aubusson, qui durant trois mois, du haut de ses murailles, soutint avec ses chevaliers une lutte heureuse contre une armée cinquante fois plus forte: ce Fabrice del Carretto, qui mourut de douleur en voyant échouer, grâce à l'inertie des princes chrétiens, ses plans audacieux de diversion contre les forces croissantes du
Monaaie d'ugcnt du grand maître Raymond-Bf renger.
sultan de Constantinoplc : ce Philippe Villiers de l'Isle-Adatn enfin, le plus brave peut-être parmi tant de braves, et qui s'im-
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mortalîsa par cette dernière défense de Rhodes, défense si héroïque qu'elle attira sur les chevaliers le respect ému de leur sauvage vainqueur et contribua plus à la gloire de l'Ordre que le plus éclatant triomphe. On a retrouvé depuis peu d'années des monnaies de presque tous ces grands maîtres; parfois leur effigie y fait place à celle de saint Jean, le patron de l'Ordre, ou bien encore à celles de l'agneau pascal, ou d'un ange assis au tombeau du Christ. Leurs monnaies d'or sont pour la plupart imitées des sequins de Venise ; seulement au lieu du doge agenouillé aux pieds de saint Marc, on y voit le grand maître aux pieds de saint Jean.