‹ Les principautés franques du Levant, d'après les plus récentes découvertes de la numismatiqueChapitre 8 sur 12 · ROIS DE SALONIQUE · texte numérisé non relu

ROIS DE SALONIQUE

DESPOTES d'ÉPIRE ET DE THESSALIE.

La quatrième croisade, cette grande expédition militaire qui précipita du trône les empereurs grecs et se termina par la prise de Constantinople, fit, on le sait, la fortune de Venise, qui se réserva des privilèges énormes et se fit payer son appui et ses flottes de transport au prix des plus riches territoires de l'empire, des meilleurs rivages et des îles les plus fertiles. En même temps qu'elle triplait et quadruplait ainsi la puissance vénitienne, la quatrième croisade fondait à Constantinople un empire latin, à Salonique un royaume également latin, avec de nombreuses principautés franques vassales, en Thessalie, en Morée, en Attique, et semait, cette fois encore à l'avantage de Venise, les mers de l'Archipel d'innombrables petites seigneuries italiennes, dispersées dans toutes les Cyclades, et qui toutes eurent, grâce au commerce ou à la piraterie, leur époque de richesse, quelques-unes même leurs jours de grandeur relative.

De tous ces bouleversements imprévus qui suivirent la chute

de Tempire grec, nous ne retiendrons que deux fkitsdont Timportance fut capitale au point de vue du monnayage nouveau importé dans les anciennes provinces byzantines par les conquérants latins. L'étude des séries monétaires frappées dans les principautés latines nées de la quatrième croisade, forme en effet un corollaire important à celle de la numismatique des princes croisés proprement dits, habitant la Syrie^ la Palestine et Chypre. Le premier de ces faits es't précisément l'influence énorme que surent se ménager les Vénitiens dans la nouvelle politique d'Orient, soit par Tautorité que leur donnaient leurs immenses possessions disséminées dans tout l'empire, soit par Timmixtion générale de leurs concitoyens dans tous les pouvoirs, dans toutes les juridictions, dans tous les privilèges. Le second fait est l'organisation d'après le système féodal franc de toute cette portion de territoire qui échut en partage à Baudouin de Flandre, le nouvel empereur latin, et à l'armée même des croisés, de toute cette portion du moins dont ils réussirent à s'emparer avant que d'autres compétiteurs plus prompts ou mieux préparés, princes grecs ou souverains du voisinage^ s'y fussent installés à leur guise. Cette organisation à la franque ne put guère prendre pied dans les environs même de Constantinople, sur les teiritoires coilcédés directement à l'empereur, ni dans le royaume de Salonique, en Macédoine et en Thrace, car les nouveaux domaines des Baudouin de Flandre et des Boniface de Montferrât demeurèrent trop peu de temps aux mains de leurs successeurs ; mais elle se maintint pendant plus de deux siècles en Attique et en Morée, pendant un siècle et plus en Eubée et sur les bords du golfe de Corinthe, à Salone et à Lépante ; elle s'y maintint avec tous ses caractères, avec toutes les attributions, tous les droits seigneuriaux qui en dépendaient, celui de frapper monnaie par conséquent, qui fut là, comme il l'était ailleurs, un des plus importants de tous. ^

Les privilèges que les Vénitiens se réservèrent au moment de la conquête nous donnent, selon toute probabilité, la clef d'une énigme qui a longtemps embarrassé les archéologues • nous voulons parler de l'absence absolue de pièces frappées à l'effigie des empereurs latins, qui se sont cependant suc-

cédé à Constantinople durant un espace de cinquante-sept ans et quelques mois, depuis la conquête de 1204 jusqu'au tnomphe de Michel Paléologue et la fuite de Baudouin II dans la nuit du 24 juillet 1261. On ne possède aucune monnaie portant le nom d'un seul de ces princes, aucune même qu'on puisse, en dehors de cette particularité décisive, leur attribuer avec quelque vraisemblance. On pourrait à la rigueur admettre que les empereurs d'Orient n'eurent pas l'occasion de frapper monnaie aux types latins, comme le firent les princes francs d'Attique et de Mbrée, et que leur situation au cœur de l'ancien empire, dans cette Byzance toute pleine des souvenirs séculaires des descendants de Constantin, dut les engager, dans un but essentiellement politique, à ne point changer le monnayage primitivement établi et à se faire représenter sur leurs propres espèces dans l'appareil de ceux qu'ils avaient détrônés, à frapper en un mot des monnaies de types purement byzantins ; mais pas plus que d*autres celles-ci n'ont encore été retrouvées. Le fait est surprenant pour qui connaît l'invariable coutume qu*arait tout prince du moyen âge de faire frapper monnaie à son coin, immédiatement après son avènement. On cite bien un passage du chroniqueur Nîcétas Choniatas qui nous apprend « qu'à l'arrivée des Latins, ce .que l'antiquité avait jugé « d'un grand prix, devint tout à coup une matière commune, a et que ce qui avait coûté d'immenses trésors (les statues de « bronze) fut changé par eux en pièces de monnaie de peu a de valeur. » On a bien, sur la foi de ce passage, classé aux empereurs latins d'Orient dans les collections de médailles byzantines, un certain nombre de pièces de cuivre qui se retrouvent fort communément à Constantinople et dans ses environs, et qui rentrent dans la classe des monnaies dites anonymes pieuses, parce qu'au lieu de l'effigie et du nom du pHnce, on y voit figurer le Christ, la Vierge ou quelque personnage sacré avec une invocation religieuse pour toute légende. Mais ce sont là de simples présomptions manquant des conditions de certitude nécessaires à toute affirmation réellement scientifique, et il serait aussi logique d'attribuer ces monnaies de cuivre à quelque empereur grec de Byzance, pré-

décesseurou successeur immédiat des prinoes latins. En tout cas, quand bien même il serait prouvé que ces derniers ont réellement fait frapper cette monnaie decuivre, etquec*estd'elleque parle, en termes si vagues, l'historien Nicétas, il n^en resterait pas moins avéré qu'on ne connaît actuellement d'aucun d'eux ni une pièce d'or, ni une seule pièce d!argent; et pour les successeurs sur le trône de Byzance de ces empereurs grecs qui ont tant frappé monnaie, et surtout monnaie d'or, il y a là un fait anormal, mais positif, et qui demande une explication rationnelle? Cette explication, nous l'avons dit, réside selon toute apparence dans la prépondérance même que Venise sut se ménager dans les affaires d'Orient. Les Vénitiens, ces négociants sans pareils, qui avaient partout réussi à accaparer tant de privilèges, durent, sans doute aussi se faire adjuger, au moment du partage, le droit si lucratif de fournir la monnaie d'or et d'argent nécessaire au nouvel empire, et si on ne retrouve pas celle des souvQjains latins de Byzance, c'est qu'elle n'a jamais existé. Nous ne possédons pas malheureusement le texte de la convention additionnelle qui dut être signée à ce sujet entre les» Vénitiens et les chefs de la croisade, mais on peut presque affirmer, en présence des faits que nous venons de relever et des nombreux exemples qui nous éclairent sur ce que fut partout la prévoyante politique vénitienne, que Henri Dandolo, ce vice-empereur de Constantinople, sut faire également sur ce point la part du lion à sa patrie, et que le bénéfice de la circulation monétaire dans toutes les provinces de l'empire latin de Byzance, dut être réservé aux seules espèces émises par les ateliers vénitiens. Les Vénitiens devinrent entrepreneurs officiels de la monnaie de l'empire; ils en inondèrent tout le territoire conquis par les Francs, et si ce monopole ne leur procura pas des bénjéfices plus considérables, il ne faut en accuser que les infortunes de toutes sortes qui assaillirent presque aussitôt le nouvel État latin, et les progrès si rapides de cette souveraineté grecque de Nicée, oU /était réfugiée l'âme même du peuple grec, etd'oti partirent si rapidement les coups auxquels devait succomber l'œuvre de la conquête de 1204. Nous avons vu au début que les Vénitiens avaient également

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obtenu des rois de Jérusalem le privilège de frapper de la monnaie d'or dans les villes de Syrie; seulement il nen fut point à Gonstantinople comme à Saint- Jean-d*Acre, à Tyr et à Tripoli, où les Vénitiens frappèrent des besants à types spéciaux, avec des légendes à caractères arabes. Dans l'empire d'Orient, il semble que ce fut simplement la monnaie vénitienne elle-même portant ses types accoutumés, le doge aux côtés de saint Marc, le Christ dans sa gloire ou assis sur un trône, qui eut dans toutes ces contrées une immense circulation.

Une autre lacune non moins regrettable de la numismatique des croisades, lacune qui n'a pas d'autre origine que la précédente, concerne les jnonnaies des rois lombards de Saîonique, du fameux Boniface de Montferrat et de son fils Démétrius. Ces monnaies n'ont probablement jamais existé. Ce que Venise obtint pour Constantinople, elle dut l'obtenir à plus forte raison pour Salonique, qui n'était qu'un royaume vassal, et dut s'y réserver également le monopole du monnayage d'or et d'argent. Et quant aux rois mêmes de Salonique, leur domination fut si agitée et de si courte durée qu'ils ne purent guère s'occuper de disputer à Venise un droit qui lui avait été cédé dans un moment où son alliance était indispensable. Après la mort prématurée de Boniface de Montferrat sous les flèches d'une embuscade bulgare, le règne de son successeur, le petit roi Démétrius, âgé de deux ans à peine au moment de son avènement, s'écoula au milieu des désordres les plus graves et de l'anarchie la plus désolante. D'un côtéj les continuelles révoltes des principaux feudataires, a les barons lombards, » contre l'empereur Henri d'Angre, tuteur du jeune prince, les entreprises perpétuellement séditieuses du régent, le connétable Amédée Buffa, et du baile du royaume, Oberto de Biandrate, de l'autre les attaques incessantes de Joannisa, le terrible roi des Bulgares, ce « chien sanguinaire, » comme l'appelle la chronique, et de tous les ennemis du royaume nouveau,* tant de dangers permanents devaient singulièrement nuire à toute organisation régulière. De tous ces dangers, le plus redoutable peut-être était le despotat d'Épire. Le nouveau royaume latin n'avait pu, grâce à

l'anarchie générale, s'opposera la fondation de cette puis toute voisine et ouvertement hostile, qui devait être la cause si prochaine de sa ruine. Ce fut en effet le second despote d'Épire, Théodore Commène, qui chassa dès 1223 les latins de la capitale de Démétrius de Montferrat et fonda l cet empire grec de Salonique qui devait bicniôt èire absorbé | lui-même par celui des Lascaris de Nicée. 1

C'est une histoire encore à peine connue que celle de ce despotat d'Épire, fondé au moyen âge, au milieu ditV;^ . bouleversement amené par la quatrième croisade; il em-^fj£i'. de même de celle de la principauté de Vlaquie ou delJbW;^^ salie, qui s'en sépara au bout de quelque temps. La Théti)^l^^^ était alors plus communément désignée sous le nom de"^^--^quie, Vlackie, terre des Vlaques ou Mégalovlaquie, Si l'his- 1 toire de ces contrées au moyen âge n'a jamais encore été traitée à un point de vue vraiment scientifique, il faut en chercher la raison dans le manque de sources authentiques, dans la rareté des documents contemporains, dont plusieurs, parmi ceux surtout qui concernent la dernière période du despotat, sont écrits dans les dialectes slave, serbe ou albanais, accessibles à fort peu d'érudits. Jusqu'ici, en dehors de quelques travaux en langue grecque, on ne pourrait guère citer que Cari Hopf, comme ayant pu réunir une série de documents assez importants pour donner un corps à cette période historique. Et pourtant il serait particulièrement intéressant de pénétrer plus avant dans l'histoire de ces farouches populations à la fois grecques et slaves, de ces despotes du sang byzantin le plus pur, puisqu'ils étaient issus de la vieille famille des Ange, et qui par le fait de la conquête franque et du voisinage de l'Adriatique se trouvèrent en contact incessant avec les principautés latines de Morée, avec les aventuriers italiens établis dans les îles Ioniennes, surtout enfin avec les princes angevins qui régnèrent à Naples après la chute des Hohensiaufen. Grâce en effet à leur insatiable et ambitieuse ténacité, Charles d'Anjou et ses successeurs sur le trône de Naples, s'ils ne purent ceindre la couronne impériale de Byzance et mener â bonne fin les folles revendications de l'héritage des Courtenay, réussirent du moins à jouer un rôle souvent pré-

pondérant dans les affaires de la Grèce moyenne et péninsulaire. Si leurs grands projets de conquête furent sans cesse déçus, 'Ces princes français devenus rois d'Italie arrivèrent du moins à posséder de vastes et riches provinces sur le territoire de l'empire grec démembré; ils régnèrent près d'un siècle et demi sur !a Morée tout entière; ils possédèrent une partie des iles Ioniennes, Corfou, ce joyau de l'Adriatique, Lcpante, forteresse redoutable, maîtresse du golfe de ce nom, puis une portion des côtesd'Épire, avec l'Etolie et l'Acarnanie, cédées de plus ou moins bon gré par les despotes, puis encore l'Albanie et ses clans sauvages, si amoureux de leur indépendance, et ce comté de Durazzo qui fut ai longtemps une épine au flanc de la puissance vénitienne.

La création du despotat d'Épire fut l'œuvre d'un homme énergique et cruel, puissamment favorisé par les événements imprévus qui bouleversèrent l'empire à la suite de la croisade de 1204. Michel, de l'illustre famille des Ange, qui venait d'être précipité du trône par les Latins, ancien gouverneur impérial du Péloponèse, profitant de l'anarchie 'généraJe, songea à se tailler une principauté, soit en Grèce, soit en Macédoine. Il était accouru à Constantinople au premier bruit du triomphe des croisés, et avait tenté de s'attacher à la brillante fortune du marquis de Montferrat. Déçu de ce côté, il s'était vite rejeté d'un autre, et, sous prétexte d'aller venger la mort de son beau-frère, gouverneur grec d'Etolie et d'Acarnanie, massacré par les révoltés de Nicopolis', il s'était emparé de toute cette contrée, entraînant à sa suite une foule de mécontents et d'aventuriers' et jetant dans les villes désarmées des garnisons qui lui étaient dévouées. Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables, toute espèce d'autorité impériale avait subitement disparu, les Vénitiens, trop occupés ailleurs, n'avaient pu songer encore à prendre possession de la vaste étendue de territoire riveraine de l'Adriatique, qui leur était échue dans le partage et qui ne leur appartenait encore que nominalement. C'était

I . Ville florissante au moyen âge, Jadis fondée par Auguste sur U p£nineule ambracique, en mémoire d'Aciium.

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