RESTAURATION ET ACHÈVEMENT PROJETÉS DE L'ÉGLISE SAINT-OUEN
On a proposé plusieurs fois la démolition de l'église Saint-Ouen; c'était un caprice ou un travers de l'époque. Aujourd'hui , règne un caprice opposé ; on restaure quand même , et une loi récente impose aux citoyens la restauration et l'achèvement de l'église Saint-Ouen. Nous n'avons pas appris qu'en aucun temps, nos plus belles cathédrales aient été bâties en vertu d'une loi ; la piété cl les offrandes libre» des fidèles en faisaient seules les frais; c'est alors, seulement, que les peuples peuvent tirer quelque gloire de leurs monuments.
Dans ces temps d'esclavage , on laissait aux hommes de nobles libertés; dans notre temps de liberté, les citoyens ne peuvent, sans avis préalable, disposer de leur bourse ni de leurs monuments, et ces monuments , dits nationaux , auxquels nulle autorité ne devrait avoir droit de toucher que pour les conserver , sont trop souvent exploités , soit qu'on les détruise, ou qu'on les restaure, toujours sous quelque excellent prétexte, par quelqu'ignorante coterie, ou par quelqu'habile spéculateur (1).
(i) Les églises de Saint-Denis , de Saint-Gerinain-dcs-Prés , de Saint-Germain-l'Auxerrois, ii Paris , de N.-D.-du-Pu> en Auvergne, le Palais de justice de Rouen, les églises d'Ainav et de Saint-Nisier, à Lyon, etc. , etc., etc., sont autant de tristes exemples de ces rebonissages trop complaisanimcnt approuvés. Voyez un article de l'Univers intitulé : du Vandalisme dans les Cathédrales, 23 niais 18*.'), et les Annales archéologiques de M. Didron, numéro «le mai, même année, p. 314, t. 2.
Nous voulons croire qu'il n'en sera pas ainsi pour l'achèvement de l'église Saint-Ouen , mais à cause de ce qui est connu à ce sujet, et plus peut-être à cause de ce qui iCeti pas connu ( 1 ), nous croyons devoir consigner ici quelques observations, qui peuvent éclairer une question fort peu étudiée , malgré sa solution apparente : observations qui naissent d'abord del'examen même du dessin ci-joint, tiré du manuscrit des Fontaines , dessin qui est assurément , sous ce rapport, un des plus intéressants de tous ceux que nous reproduisons, puisque nous y trouvons l'état de construction de l'église Saint-Ouen, en 1525. Le chœur, la tour, le transept et la moitié de la nef sont achevés; le reste de la nef et le portail , dont on reconnaît, malgré L'imperfection du dessin , la disposition encore actuelle , avec la base anguleuse des tours , sont environ à moitié de leur élévation. De cet état de choses, et des faits authentiques qui s'y rattachent , dont nous allons faire mention, naît pour nous la conviction* (pie les motifs que l'on allègue pour justifier la démolition projetée, entière ou partielle de ce qui existe du portail de Saint-Ouen, et le choix d'un plan nouveau , repose sur des erreurs positives, dont la rectification doit anéantir tous les raisonnements mis en avant.
En* effet, on prétend , comme raison triomphante , que le portail commencé et la disposition insolite des tours qui raccompagnent, sont une innovation malheureuse, due au cardinal Gibo, ou à ses architectes, qui porte l'empreinte du mauvais goût du temps, de la dégénération du style, et s'harmonise mal avec le reste de l'édifice; or, le car-
(2) Les plans et projets qui, en premier lieu, avaient été soumis à l'approbation du publie, et avaient été peu favorablement accueillis, sont maintenant tenus secrets; mais c'est une erreur de croire qu'on puisse toujours impuncnient'bi.-ner l'opinion publique.
(hnalCiho n'a probablement pas contribué à cette prétendue iniquité. Le père Pommersqrej historien de l'abbaye deSaïufeOuee , le seul que l'on ait pris la peine de consulter, est fort peu explicite , et n'est pas même exact dans ce qu'il dit à ce sujel : selon lui , l'abbé Boyer , abbé de Saint-Ouen , en 1499, aurait termine tout ce qui restait à faire à la nef, ce qui ne peut être vrai, puisque l'abbé Boyer cessa d'être abbé de Saint-Ouen en 1515, et que par le dessin que nous avons sous les yeux, on voit que cette nef était loin d'être achevée en 1525 , dix ans après. Le cardinal Cibo n'a pas pu non plus, comme on le dit, faire commencer, en 1545, le portail sur un plan qu'il aurait adopté, car le cardinal Cibo ne succéda pas immédiatement à l'abbéBoyer. Un conflit s'était élevé entre les moines, qui prétendaient avoir droit d'élire et avaient élu un abbé de leur choix (1), et l'autorité supérieure qui voulait se réserver ce droit (2). On n'a point de documents sur la duré.: de ce conflit, mais il est certain qu'il se prolongea quelque temps , et recula d'autant la prise de possession du cardinal Cita, possession qui n'aurait même eu lieu qu'en 1532, selon l'histoire chronologique des Papes ei des Cardinaux , par Ciaconius , que Pommeraye cite luimême, et qu'il prétend réfuter en cela, mais sans aucune preuve concluante. D'ailleurs, le cardinal Cibo, italien d'origine, parent des Médicis, revêtu de la pourpre romaine à vingt-deux ans, écrasé sous le poids des honneurs ecclésiastiques et de la faveur des cours , chargé de missions diplomatiques, s'occupa fort peu de L'abbaye de Saint- Ouen et de son église qu'il ne visita même jamais, et pour les travaux de laquelle il donna seulement quelques sommes, dit luimême Pommeraye, ( Hist. de Saint-Ouen , p. 351 ).
(1) Jean de ISoissay ( l'oniiiicrayc, Hist. de Sainl-Otirn) , encore abbé M lit», selon Farta.
(2) En TertU des dispositions du concordat entre U'on X et I rançois 1".
Or, le dessin du livre des Fontaines nous fait voir ce commencement de portail, si critiqué, déjà élevé à La même hauteur que la nef, en 152."), et dans la même disposition que nous le retrouvons aujourd'hui; il oxistaitdonc avant que le cardinal Ciho aiteu le loisir de s'en occuper; car, en 1525, époque du dessin, les travaux, déjà fort avancés, dataient de plusieurs années avant, et il est très probable qu'ils firent partie des grands travaux entrepris par l'abbé Boyer, que ce grand bâtisseur ne put achever; mais ici, la question n'est pas de savoir si ce portail, dont les commencements datent, on le suppose, de la première période du xvic siècle, est dû ou non à tel ou tel abbé, ou remonte à telle ou telle année, mais bien de savoir si , dans sa construction, on a suivi un plan primitif, ou si, comme on affecte de le répéter avec un injuste dédain , on a créé une innovation malheureuse qu'il faudrait remplacer par une autre; or, pour toute personne qui joindra de la bonne foi à l'expérience et aux connaissances nécessaires, comme pour les plus ignorants même , en architecture, il suffit d'un examen général , raisonné et impartial de tout l'édifice de l'église Saint-Ouen, pour être convaincu comme nous, que depuis le chœur jusqu' audit portail inclusivement , on a suivi un plan régulier et primitif, parfaitement homogène dans toutes ses parties , sauf quelques rares variantes d'ornementation, légères concessions faites au goût des siècles , pendant lesquels se succédaient les travaux, et qu'évidemment les architectes ont cru pouvoir se permettre, sans nuire à l'unité générale; on sera convaincu que le portail n'est point une œuvre parasite (1) du cardinal Cibo, mais qu'il fut commencé et
(1) Étrange expression que nous trouvons, avec surprise, dans un article de chronique delà Bibliothèque de l'école det Chartes; mai I8i.>, Ve liv., p. 484; évidemment article
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construit simultanément avec la nef, avec laquelle il se lie en tout point, antérieurement à l' abbatial dudit Cardinal; que, sous cet abbatial, on acheva seulement la partie supérieure de la nef, et on exécuta la rose qui orne le pignon ; et si les armes du Cardinal sont apposées au-dessous de cette rose, c'est moins, peut-être, parce qu'il contribua à son exécution seulement de quelques sommes et de quelques largesses , que parce que le superbe prélat trouva bon , à cette occasion, de constater, par ce signe durable, son triomphe sur les moines qui lui avaient contesté la possession de leur illustre abbaye.
De plus, un examen attentif de la tombe d'Alexandre de Berneval , mort en 1440 (1), le troisième et l'un des principaux architectes de S.-Ouen, nous a fait découvrir, tracé sur la tablette que tient le second personnage représenté à côté de Berneval , le plan de la croisée , de la nef et même du portail actuel de l'église , le tout fort reconnaissait', malgré l'état frustre de la tombe, mais qu'on avait jusqu'à présent pris pour tout autre chose , dont il était assez difficile de se rendre compte (2). Le personnage qui tient cette tablette n'est point et ne pouvait être l'apprenti de Berneval (3) qu'il aurait tué dans un accès de jalousie, selon l'historiette commune à plusieurs localités, et trop complaisamment rapportée par les historiens de Saint-Ouen , mais bien
communiqué et inséré sans examen par les savants et consciencieux auteurs de cette publication.
(1) Il est placé dans la chapelle Sainte-Cécile, au coté gauche du chœur.
(2) Ce plan, comme le dessin du manuscrit des Fontaines, n'est à la vérité qu'une représentation grossière et inexacte de la chose , c'est seulement un signe, une indication, mais suffisante pour qu'on ne puisse s'y méprendre.
(3) Si l'on eût fait plus d'attention an costume et aux insignes de la maitiïsc que porte cette ligure, on ne l'eût pas prise pour celle d'un apprenti.
le /ils môme de ce célèbre architecte, Colin de lit nu cal, qui succéda immédiatement à son père, dans l'office de maître des œuvres de maçonnerie de l'abbaye de Saint-Ouen, comme nous l'apprend un acte inédit de 1440, conservé aux Archives départementales, où nous lisons : A ce , fut présent Colin de Bernerai, reçu par mon dit seigneur l'abbé et les religieux ci-dessus nonmiés , à estre l'ouvrier de machonnerie de leur église pour le temps advenir , en la semblable manière comme son feu père , Alexandre de Bernerai, a été en son temps, etc., le xxmc jour de Janvier mil un xl (1) ; suit la signature de Berneval . et son signe, marque ou cachet joint à la signature, selon l'usage du temps, et qui est ici l'image de la rose étoilée du portail du nord , qu'il avait construit. Ainsi , cette rose est en effet l'œuvre de l'élève de Berneval , mais cet élève était son fils, fils qui, sans doute , toujours en bonne intelligence avec son père , consacra à sa mémoire une belle tombe qu'il cisela peut-être lui-môme (2), et sur laquelle il voulut être représenté à côté de celui qui lui avait transmis, avec un nom célèbre, la sciencedeson art(3;; il voulutque la postérité, en visitant cette tombe, pût reconnaître la part de travaux échue à chacun, et il place dans les
(I) Cet acte assez important pour l'histoire monumentale de Saint-Ouen , et qui paraît avoir échappé à ceux qui ont exploré avant nous les Archives départementales, est un rapport d'experts, qui, constate l'état de construction de l'église Saint -Oueu, en 1440, et le danger de ruine imminent que présentait la tour qui n'était pas contrehutée au devant île la croisye, c'est-i»-dire du coté de la nef, qui n'était point encore commencée. Nous nous réservons de faire connaître cet acte en entier , en publiant prochainement une nouvelle histoire de l'abbaye de Saint-Ouen.
;2) Les architectes étaient alors aussi quelquefois sculpteurs et I ailleurs d'images.
(3) On peut croire que Colin de Berneval ne fut pas assez heureux pour reposer sous cette tombe, prés de son père, car, sur le coté où il est représenté, la place destinée à l'inscription minutaire est restée vide.
mains de chacun, la représentation de l'objet principal de ces travaux : au père, une rose, parce qu'il exécuta le transept et la rose du portail méridional; au fils, te plan de la nef et du portail occidental, ( pi' il lut chargé de terminer, et dont nous sommes persuadé qu'il jeta les fondements en entier, ne voulant pas laisser à ses successeurs la possibilité de changer, en quelque partie, le plan général de l'édifice; soit que ce plan fût le plan primitif, adopté par L'abbé Roussel, soit qu'il fût l'œuvre des Beraeval, OU modifié par eux , et, dans ce cas, les architectes de l'abbé Boyer et des abbés suivants, n'auraient eu que des murs à élever sur des fondements établis d'avance. Nous sommes sur la trace de quelques preuves de cette assertion très acceptable, mais que nous n'avons pu jusqu'à présent compléter assez , pour la donner comme décisive.
En présence de ces faits positifs, nous concluons donc, que, dans tout projet d'achèvement, conçu ou à concevoir, adopté ou à modifier, la première condition , la plus indispensable , est de respecter religieusement l'œuvre du temps , et de se conformer exactement , autant que possible, pour tout ce qui reste à faire, au caractère particulier et à la disposition du portail commencé, plus raisonnable, plus curieuse qu'on ne pense, et la seule, peut-être, convenablement appropriée au diamètre étroit de l'édifice (1); car il ne s'agit pas ici de faire de l'art plus ou moins parfait, et de corriger l'œuvre ancienne, niais de conserver, surtout et avant tout, et d'achever, si ton peut, dans le même esprit, ce que le temps nous a légué.
Un homme dont on ne peut pas plus contester le bon goût et les
(i; Ce que nous sommes eu luesui e de prouver.
connaissances archéologiques que te talent littéraire, s'exprimait ainsi , en parlant de l'église Saint-Ouen :
« Nous n'avons pas à regretter que l'immensité de la masse et la « durée de deux siècles , pendant lesquels se sont prolongés les trace vaux de la construction , aient porté le moindre préjudice sensible « à la majestueuse unité de cet édifice et à l'harmonie de ses détails. « On se persuade, au contraire, qu'il s'est élancé d'un seul jet, à la voix « de son fondateur, l'illustre Jean Roussel.
.... « Nous aurions à regretter qu'un si beau monument fût resté « incomplet , si le sort favorable qui doit avoir présidé à ses destinées, « ne semblait lui avoir laissé cette imperfection apparente que pour « empêcher que des compléments discordant» viennent altérer l'en- « semble si harmonieux et si pur de sa construction. »
Et, ailleurs, en parlant de démolitions systématiques des architectes, « si le hasard, dit-il , soumet aux recherches curieuses d'une « société éloignée et perfectionnée par le développement des lumières «et la culture approfondie des arts, si quelques circonstances lui « révèlent le genre et l'époque de ces démolitions exécutées sans vio- « lence et sans nécessité , elle demandera quels hommes se fesaient « un incompréhensible plaisir d'entasser sur leur passage , ces ruines « méthodiques , déplorables témoignages d'ignorance et d'insensibilité. » (Nodier , Voyages pittoresques en France, t. n, p. 51-59. )
A ces observations si justes , nous ajouterons une question par laquelle nous finissons, et qui est adressée, comme non moins décisive, peut-être, que bien des raisonnements, particulièrement à MM. les Membres des comités et des commissions spéciales, et à tous ceux qui ont pris une part quelconque, par leurs actes ou par leurs écrits, favorable à la conclusion actuelle de cette affaire; nous leur deman-
(ions, s'il existait, dans une collection pu blit|Lit' on partirtilitM-e, un admirable chef-d'œuvre de l'art grec, une nymphe, une Vénus, dur au ciseau de Phidias ou de Praxitèle, et parvenue jusqu'à nous, mais dont la tête serait restée seulement en l'état d'ébauche , que dirait-on, s'il passait par l'esprit de quelqu'un de ces prétendus artistes restaurateurs,^ fasctnefas, qui surgissent aujourd'hui, partout et pour tout, non seulement de vouloir restaurer, achever cette ébauche, mais même , sous le prétexte de je ne sais quel défaut contre la pureté de style, qu'il aurait, lui, découvert dans la disposition delà figure, voudrait substituer une tête de sa façon à celle de l'original.. .. ? N'y aurait-il pas un cri général de réprobation contre le malencontreux auteur de ce projet et contre ceux qui , appelés à donner leur avis , ne l'auraient point combattu 1 Voilà, en peu de mots, toute l'histoire de la restauration et achèvement de l'église Saint-Ouen; Messieurs, jugez-vous vous-mêmes, les pièces sont sur table , nous ne sommes que le rapporteur du procès (1).
Après avoir, selon nous, démontré que, dans tout projet d'achèvement, on ne doit rien changer à la disposition actuelle du portail et des tours de Saint-Ouen , ni rien démolir, même partiellement, il reste à résoudre une question qui n'est pas sans quelqu'importanee.
Est- il nécessaire ou même convenable d'achever le portail de Saint-Ouen ?
Voici notre réponse, et, en cela, notre profession de foi, duement
(3) La comparaison serait toujours juste quand même il serait prouvé que le portail actuel de Saint-Ouen serait une œuvre posthume , car, quelque moderne qu'on le suppose, il daterait de plus de trois siècles , et aurait , il nous semble, un titre d'antiquité suffisant pour ètic respecté ; le gothique de ce temps-là , quelque dégénéré qu'on le suppose , valait bien le gothique d'opéra de la plupart de nos architectes restaurateurs du siècle présent-
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motivée, non seulement pour ce qui regarde l'église Saint-Ouen , mais aussi en général, et pour tout autre cas semblable.
Nous pensons qu'en principe, nous devons accepter les monuments anciens , antiques ou du moyen-àge , tels que le temps nous les a légués, même avec des imperfections de style ou d'inachèvement, ou toute autre ; car ce n'est pas seulement à raison de leur importance, souvent relative, de leur destination, qui, pour la plupart, a perdu son actualité, ni à raison de leur mérite ou de leurs beautés toujours plus ou moins arbitraires et plus ou moins contestables, qu'on doit conserver les monuments dits nationaux; ce n'est pas non plus à raison de ces émotions plus ou moins poétiques , religieuses ou artistiques, que disent éprouver, à leur vue, certains enthousiastes de salons, convertis d'hier, qui, à travers leurs voluptueuses impressions, ne savent voir autre chose, dans les œuvres anciennes , que des objets de fantaisie ou de curiosité vaine, sans nul enseignement, comme sont, dans leur cabinet, un vieux bahut, une vieille relique ; ce ne serait assurément là que des considérations futiles, ou tout au moins secondaires et de peu de poids. Si l'on doit conserver ces nobles débris qui ont survécu tels quels aux maladies sociales et aux caprices des hommes , c'est qu'ils sont, avant tout, des monuments historiques : historiques pour l'art dont ils sont des tpeemen qui attestent la fécondité du génie, tant qu'il ne fut pas étouffé dans des écoles exclusives ; historiques pour les faits, les croyances, les usages, la vie des peuples qui nous ont précédés ; c'est que leur langage est plus instructif, plus éloquent , plus véridique que les récits de tant d'historiens infidèles. Voilà pourquoi nous devons leur porter respect. Mais, sous ce rapport, quelle nécessité de faire au-delà de ce qu'il faut pour leur conservation? Quel intérêt nouveau leur donneront ces super-
relations posthomes , toujours discordantes en quelque point, el qui ne peuvent avoir, ni le prestige de l'antiquité, ni le prestige des souvenirs, ni rien d'instructif?
Nous concevrions l'achèvement de l'Eglise abbatiale de Saint-Ouen par les moines, s'ils étaient encore à l'apogée de leur puissance; le principe qui aurait présidé à sa création présiderait encore à son achèvement; car, tous ces monuments religieux ou civils n'étaienl pas alors seulement élevés dans le but futile de faire de l'art, mais chacun d'eux était un acte, un témoignage, une démonstration qui parlait aux yeux de tous, et toujours en rapport direct avec l'organisation sociale du temps, les prérogatives de la féodalité , les distinctions des castes, les croyances et la ferveur religieuse, etc. Ils étaient la représentation matérielle d'une idée , d'une puissance . d'un culte; ils avaient entr'eux une hiérarchie, des lois de construction , qu'on n'aurait point enfreintes (1).
Mais, aujourd'hui que l'église Saint-Ouen, dépouillée de son imposant entourage d'édifices claustraux, dénuée de son cortège obligé, de son rang, de son titre pompeux, n'est plus qu'un fragment isolé , une reine dans le désert , un magnifique débris sans
(I) Avant le xvn'' siècle f un De trouvera pas un seul exemple (l'une église paroissiale qui ait deux tours: les cathédrales, les églises abbatiales ou quelquefois collégiales, pouvaient seules avoir deux tours; et , pour que ces églises eussent deux tours égales en hauteur et en structure, il fallait quelles fussent de fondation royale ou dueale. On trouvera cette règle invariable, principalement en France, en Angleterre et en Allemagne : l'église paroissiale de Saint-Michel de Dijon est peut-être la première à laquelle Hugues Sambin, élève de Michel Ange, ajusta un portail de Style romain avec deux tours égales. Mais déjà l'insubordination pénétrait dans la hiérarchie ecclésiastique, et on attaquait de toutes parts les lois féodales. — Les construit ions (iules avaient aussi «les lois relatives aux tourelles, aux girouettes, aux portes principales , etc., etc.
doute, mais dont la magnificence même, maintenant sans but, esl à charge et accablante, puisque, sans des secours pris sur la fortune publique, on ne pourrait pourvoir à son entretien ; aujourd'hui que la somptueuse église de l'ancienne abbaye de Saint-Ouen , devenue église paroissiale, de grande dame devenue simple bourgeoise, n'a rien de plus, dans l'ordre commun comme dans la hiérarchie ecclésiastique , que la plus modeste église de village , quelle splendeur nouvelle croit-on lui rendre en ajoutant quelques pierres à son portail , pierres que n'aura point apportées , ni la piété des peuples, ni le mobile d'aucun intérêt puissant de quelque institution sociale?
Reste donc , pour seul motif, la question d'art et cet enthousiasme de fraichc date pour ces monuments si dédaigneusement proscrits , il y a peu d'années, par ceux mêmes qui en font aujourd'hui leur proie; mais l'art et la gloire nationale n'ont rien non plus à y gagner, car, nous le répétons, c'est toujours l'histoire de la statue grecque, à laquelle on ajoute, tant bien que mal, une tête ou une jambe ; on (Me de sa valeur, on ne lui en donne pas.
11 n'est donc ni utile, ni convenable,, d'achever l'église Saiot-Ouen.
Si vous voulez faire de l'art, Messieurs les architectes de notre époque , si les immenses ressources du budget et la complaisance des législateurs vous viennent en aide, élevez des édifices nouveaux, utiles surtout; car l'art sans but n'est qu'une vaine chimère. Faites à l'envi du grec, du romain , du gothique, de l'arabe ou du chinois, tout nous est bon quand c'est l'œuvre du génie , et nous y applaudirons de toutes nos forces; mais, de grâce, n'entez pas vos œuvres sur les œuvres anciennes, nous avons dit pourquoi (2).
(2) Dans la sévérité de notre opinion , nous ne prétendons pas , assurément , proscrire «les restaurations ou même certaines réédifications , quand elles sont nécessaires , non
Après cette exposition de principes, tout examen et toute discussion sur les plans projetés , sur leur mérite réel ou non au point de vue de l'art, sur la question s'il convient ou non d'élever des tours, etc., deviennent superflus, car tout cela nous est indifférent. Nous ne pourrions, d'ailleurs, juger que sur ouï dire des projets qui ne sont pas entièrement connus.
Cependant, nous dirons, en général, sur le plus ou moins de niérite des restaurations actuelles, et abstraction faite de toutes nos opinions sur le reste, qu'il est sans doute beaucoup plus difficile qu'on ne pense, d'exécuter ces sortes de travaux d'une manière satisfaisante , surtout s'il est nécessaire de créer. Car, pour cela , il faut savoir s'isoler complètement de la société actuelle ; entre celle-ci et l'ancienne, il y a un abîme qu'il faut avoir appris à franchir, pour pouvoir s'identifier, sans réserve, ave» l'esprit du temps et des époques dont on veut refaire les monuments. Or, il faut en convenir, chez le plus grand nombre des architectes de nos jours, sinon chez tous, un peu plus un peu moins , les préjugés des écoles modernes , des études et des goûts antipathiques , l'ignorance des mœurs, des usages, des systèmes de ces mêmes époques, une certaine condescendance irréfléchie aux opinions du jour, sont autant d'obstacles au résultat favorable qu'on voudrait obtenir.
Nous connaissons bon nombre d'architectes, dont quelques-uns
pour compléter l'aspect que le monument aurait dû avoir, s'il eût été tel miné , surtout quand on est, comme pour Sai nt-Ouen , sans guides sûrs et sans documents positifs, mais seulement pour lui rendre l'aspect et l'état de coustruction qu'il avait acquis , sans y rien ajouter ni retrancher, et en se conformant, scrupuleusement et sans correction, aux modèles fournis par le monument lui-même: car, restaurer, ce n'est ni changer, ni détruire.
nous honorent môme de leur amitié , et dont on ne peut contester le mérite et le zèle ; et cependant , nous serions fort embarrassé de citer en cela quelques-unes de leurs œuvres qui soient complètement sans reproches.
Pour justifier notre critique, il faudrait, sans doute, en faire l'application raisonnée aux monuments déjà restaurés ou aux plans projetés; c'est ce que nous nous proposons de faire ailleurs, mais ce qui dépasserait ici le cadre dont nous pouvons disposer.
En terminant, nous devons dire que nul intérêt particulier , nulle prévention contre qui que ce soit, ne nous a fait prendre la plume en cette occasion ; mais nous avons cru , en présence des documents importants que nous fournit notre présente publication , et en parlant de l'église Saint-Ouen , ne pas pouvoir garder le silence sur des projets de restauration , ou plutôt de destruction, trop légèrement accueillis, et qui, loin de remplir le but désiré, ne seraient qu'une déplorable mutilation d'un des plus importants monuments de notre moyen-âge.
Si nous avons peu d'espoir d'être écouté , peu d'espoir même de mériter une honorable controverse, que nous attendrons, du reste, sans la provoquer ni la craindre , notre protestation , du moins, restera et servira de matériaux à la critique , lorsqu'en temps plus opportun , mais trop tardif peut-être, à l'œuvre on jugera l'ouvrier.
ôamt=3manft. — Ces Carmes.