III MUTUALITÉ
Dans un pur mécanisme, les leviers n'ont d'autre mission que de transmettre le mouvement qu'ils reçoivent ; dans un organisme, au contraire, les organes sont, à la fois, -leviers et moteurs. Ghacmn donne une part de sa forôe à l'action générale, à condition d'en recevoir l'équivalent de ce qu'il émet et d'éviter ainsi l'épuisement. Or, l'action générale, composée de l'apport de toutes les actions particulières, fait participer l'organe, au moyen d'un simple échange, à la vie de l'organisme entier. Tels sont les faits qui caractérisent le principe de mutualité. Par lui, chacun agit pour tous, et tous agissent pour chacun, au grand bénéfice de la prospérité collective.
^ Dès que la mutualité s'abstient, le concours
cesse, les organes sont rendus au coQflit, les forts brisent les faibles, et la désorganisation commence. Ce fait se remarque souvent chez les plantes et ]es animaux, . dont certains organes reçoivent plus qu'ils ne donnent, et arrivent à une prépondérance maladive. C'est ainsi que Thypertrophie du cœur brise les forces au lieu de les accroître, de même que la prépondérance du foie et des autres viscères nuit aux fonctions qu'ils ont mission de servir.
Il se peut encore qu'un organe ne se contente pas de rendre moins qu'il ne reçoit, et prétende ne rien rendre du tout. Ainsi font une série de tumeurs qui se maintieûnent au sein des tissus vivants, sans provoquer d'autres accidents qu'un peu de gêne et d'épuisement. Leur caractère inoffensif vient de ce que leur vie particulière n'est pas en contradiction avec la \^e générale ; mais s'il en est autrement, elles passent à l'état de cancer et sont destinées à mourir de la mort qu'elles produisent, tandis que les organes fidèles à la mutualité participent de la prospérité organique dont ils sont les promoteurs.
18 LBS raiNCirBS au xix* bièqlb
Ces faits, empruntés à la patholûgie, &e re* trouveÉi aussi bien dans les orgaaisations ooUôctlTes que drats les organisations ÎAiiiTi^ duelles. Au seân de la ûtmiUe du «auTage, oà Thy^trophie de l'homme anièn« ratrophiie de la femme et de Tenfiant, la Tie «a rostrei^ infiniment, tandis qu'elle s'agrandit dans la ûmdilie du eÎTilisé en proportion de la m«tualitë qui y Tègne. Un échange <3ontiaiidl de services fait qae le &ible bénéficie Âe la puia^ sance du fort, que la maturité bénéficie des grâces derenâuice, que la TieiUesse bénéficie de Tactivité de Tâge adulte, que rtiément masculin bénéficie de l'élément . féZQÎnilu Chaque membre de la Camille ajoute aux fa^ cultes dont il a sa part, si bien qu'elles se complètent et se décuplent en devenant collectives. 11 en est de même dans le miiniÈipe dont les membres font échange de eervices.
La matualité accroît leiUr production, leur consommation, leur instruction, leur sécurité et les diverses formes de leur bien-être. Elle préside à l'échange et fait que le travailleur avec une seule espèce de produit peut obtenir tout ce qui est nécessaire à son existence. Or,
celui qui adopte une spécialité du travail j devient fort habile et fabrique évidemment plus que s*il disséminait ses forces et son intelligence sur des productions très-variées.
La division du travail, à son tour, facilite les opérations de Tindiistrie et du commerce^ elle favorise surtout, à un haut degré, le développement des facultés sociales, par la formation des savants, des industriels, des commerçants, des artistes, des juges, des militaires et des administrateurs. Sans la mutualité, lés œuvras de la civilisation sont impossibles et le concours aboutit à la guerre ; tandis qu'il produit nécessairement la paix entre les hommes qui font échange de services et trouvent leur avantage dans le bien d'autrui.
Mais les grandes prospérités dont la mutualité est .Forigine perdent leur raison d^être dès qu'elle s'altère, dès que les uns reçoivent plus qu'ils ne donnent, tandis que les autres donnent plus qu'ils ne reçoivent. Il en pésijlte le luxe et Toisiveté, d'une part, la misère et le travail épuisant, d'une autre part : c'est-à-dire deux états également contraires à la prospérité et à la paix sociales. Une des
institutions les plus • hostiles à la mutualité est Tesclavage, aussi fut-il la plaie mortelle des empires qui Tont admis. Le servage vient en second lieu, dans Tordre de la malfaisance ; puis le prolétariat, au troisième rang. Les déshérités de la société en sont les perturba* teurs naturels. Ils l'empoisonnent de leurs misères, de leur ignorance, d.e leurs vices et de leur haine. Dans la Rome antique, les vertus civiques diminuèrent en proportion de rimportance que prirent les esclaves et les affranchis; on vit le» turpitudes du moyen âge croître avec le nombre des serfs; enfin, la plèbe française, pendant la révolution, se vengea avec délices des maux sans nombre et des humiliations qui lui avaient été infligés par la noblesse unie au clergé. Les déshérités de la mutualité ne voulurent pas en accorder les bénéfices à leurs adversaires abattus et se targuèrent de la fausse justice que représente la peine du talion. Autres eussent été les événements, si la mutualité avait suivi la marche de la civilisation, et si la noblesse avait atténué et racheté ses privilèges, en militant pour la justice, pour la science, pour l'indus-
trie, pour le commerce et pour Tinstruction populaire. L'aristocratie pouvait ainsi s'attirer la reconnaissance générale pour les services rendus. Mais quand elle prêta son concours au despotisme d'un Lonis XÏV, et s'évertua pour en profiter; quand elle fit la guerre aux diverses formes de la liberté et du progrès ; quand, sous Louis XV, elle prétendit dévorer, dans des plaisirs souvent crapuleux, les deniers arrachés à la misère du producteur, on dut prévoir la crise qui mettrait fin à tant d'abus. Par malheur la libération des opprimés devait les transformer en oppresseurs, attendu que les hommes qui ont dubi durement le régime de l'injustice sont incapables d'agir comme des justes.
Si le sort de la noblesse fut dévolu au clergé, c'est que ce dernier jouissait de privilèges disproportionnés avec les services rendus. Ses richesses et ses mœurs n'étaient conformes ni aux dogmes qu'il avait mission de propager, ni à la saine- morale. Un effort fut tenté pour le ramener à la pratique de la loi commune et pour rendre ses fonctions moins hostiles au mouvement général de
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la société^ mais- ce fut en pitfo perte, L'Église s* éloigna davantage des institutions laïques et ne craignit pas, sous la direction .des jésuites, de déclarer la guerre à la civilisation. A cette heure, l'Église répudie la mutualité et se fait une vie distincte de la vie du corps sociaL Elle devient un organe qui, tout en puisant sa nutrition à la drealation gêné* raie, se refuse à rendre la part de vie qu'elle reçoit : semblable en cela au gui du chêne, qui pare les branches sur lesquelles il s'implante, mais qui les condamne d'autant plus sûrement à mourir,' que ses rameaux verdoyants et ses frui^ semblables à des perles prennent un plus grand développement. G^est ainsi que la décadence et l'épuisement social se produisent nécessairement dans les lieux où le dogme religieux, bien que dépassé par la science, reste assez paissant pour provoquer la formation d'un organisme distinct, et vivre au sein des peuples, sans tenir compte de la lei de mutualité. L'état de l'Inde, de la Turqiiie et de la Sicile deviendrait vite Tétat de la France, si le Syllabus faisait loi chez les Prançai». Les contrées protestantes échappent
à ce danger pâme gna les Églises n> fomnest 1^3 un oi^smisBie diàli»et dd la mdiùu^ et .parce que la religion, eut afoceptanst le lil^re examea, s'oivlige à suivi^a le progiKâ des con- Aais8anc«s btijoanj^esi.
BappekNi» qne las^ualiié, .^^«t eji rë§plant les rappoqrls d^s piersad^os^ rè^le l^strapii^fftâ d^ force» soei^lea ^t fait que lefs jBgtnQ^os^ doBt reuaeiwWe représente la vie d'un grand peuple, se numtiennent au même niveau par y^ppwi qu'ailes se prêtent. Qui ne ^nnaît les services que la.ai«iea»^e rend à ^industrie, et l^seBvicQô que rindiwNlrie r«aid à la soienee, enlai>|oHfnii84antle^ insitruments néce«saireâ k »e« iwvestigatioas l Qui donc ignore que laii peuvoira législatif, e36éc«tif et judiciaire ae pjréle&t un appui mutuel^ au point d'ôtre né^ cessaires les uns aux autres! On peut éauœérer et analyser »u©cj3aaivênient lea direraes fwçee» sociales, on peut en vatriea» les rapporta à rinâni» et toujours on les voit aouiaises à la lod de mutualité. Il n'en est pas une qoi^ di^ rectementou indirejctement, ne fasse échange de services avQc l' ensemble des autres. Celle ^ui prétendrait échapper à la loi ec^amun»
eviendrait aussitôt perturbatrice, et ne renierait dant l'ordre social qu'en rentrant dans action de la mutualité. Le degré de cette ction indique le degré d'organisation obtenu, t permet demegurer ce qu'il reste à obtenir.
Ce n'est pas seulement entre organes et mctions d*un même corps que règne la loi de Lutualité. Elle fait également sentir son in* uence entre la famille et la commune, entre i commune et la province, entre la province t la nation, entre le simple citoyen et la cité.
suffit que l'une des collections sociales reise de faire échange de services avec les au- *es pour que la société tout entière soit at- >inte. En Corse, jusque dans ces derniers ^mps, la famille, mettant ses fonctions auessus des fonctions de la commune et prétenant se faire la justice qui appartient aux ^Uections supérieures, mettait arrêt au désloppement social. Un fait analogue se prouisit dans Tancienne Grèce dont les villes ^poussaient à la fois le principe de mutualité ans leurs rapports avec les cités voisines et ^ec la collection hellénique. Des troubles et es guerres naissaient de cet état de choses et
présageaient rasservisseme^t que devait imposer un peuple mieux organisé. Dans le moyen âge, le principe de mutualité fut méconnu entre le serf et le maître, entre le bourgeois et le noble, entre le château et Thôtel de ville, entre le prince et le roi, entre la province et la nation ; aussi la guerre futelle en permanence entre le serf, le maître»
le bourgeois, le noble^ le château, Thôtel de ville, le prince, le roi, la province et la nation. Seule l'Église faisait échange de services avec tous et devenait ainsi un agent de paix générale. Il est manifeste que, sans elle, la société féodale eût été impossible.
Mieux on analyse les faits de mutualité dans les divers étages de Torganisation, et plus on constate la pondération vitale qu'elle établit entre organes rapprochés par le concours.
L'échange est seul capable de faire que tous agissent pour chacun et que chacun agisse pour tous. Seul il peut donner à la fibre ou la cellule leur part de la circulation et de Tinnervation; seul il peut faire que la science, Part, rindustrie et Taction militaire d'un grand peuple s'exercent au profit du simple citoyen.
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Mutualité et organisation sont choses corréla* tires ; il sufSt donc de constaterr l'une pour être être certain jde Texistence de l'autre. Mais toutes deux ne sont pas, au même degré, accessibles à notre connaissance. Tandis que la raison première de la rie nous échappe, la mutualité sociale reste à la portée de notre intelligence et même de notre volonté ; nops pouvons en faire un levier pour peser sur la destinée .des collections sociales.
Jusqu'ici la volonté humaine n'a guère favorisé l'action de la mutualité que sous l'impulsion de l'instinct. La famille, la tribu, laixorde, la commune, et même la nation, ont été le produit spontané des aptitudes humaines. Maia si dans le cœur de l'homme se sont trouvées des impulsions capables de favoriser la bienveillance et l'échange des services, au point de former un corps social, d'autres impulsions, sous forme d'égoïsme, ont porté à l'excès l'action individuelle, et se sont évertuées à tout prendre sans rien donner. A côté du principe qui a contribué à la formation de toutes les sociétés et au maintien de Tordre parmi elles se trouve ainsi le principe qui amène Tisole-
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meBt, le désordre et la dispersion, dôs qu'il n'est pas maintenu dans les limites de la conseryation individuelle.
La loi positive des divers peuples, faute de pouvoir mesurer la part qui doit être faite à Taction sociale et à l'action individuelle, a trop souvent consacré les errements de l'instinct au détriment de la mutualité. Des désordres graves en ont été la conséquence, tandis, que Tordre et la paix n'auraient pas cessé de régner si la loi positive avait établi une sage pondération entre ce qui revient à l'individu et ce qui revient à la cité. La part de l'un et de l'autre est déterminée par leurs facultés respectives, et nul n'est amoindri si, dans l'échange nécessaire des services, chacun reçoit autant qu'il donne et donne autant qu'il reçoit. La mutualité reste l'agent supérieur de la répartition, elle assure à chacun ce qui lui est dû et devient ainsi la protectrice de l'organisation individuelle et collective.
Un principe si fécond pour l'action et la paix sociales ne saurait .donc être étudié avec trop de soin. Dès qu'il pourra devenir partie intégrante de la science et tenir dans la législation
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§-iv