SOLIDARITÉ
Quand on voit, chez les êtres organisés, les effets de la mutualité, on constate que des. organes, se donnant réciproquement ce qui est nécessaire à leurs fonctions respectives, participent aux mêmes prospérités et aux mêmes souffrances. Si le système nerveux refuse au cœur ragent nécessaire aux battements, la circulation s'arrête et Forgane qui a pris l'initiative du trouble est lui-même menacé de mort.
Pareils faits se remarquent à l'égard des appareils respirateurs, digestifs, etc. Les fonctions se prêtent une assistance si nécessaire, que Tune ne va pas sans l'autre et que la mort partielle peut devenir une mort générale. Ce sort commun qui résulte de la mutualité prend le nom de solidarité et fait que les organes /
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ont un même intérêt, dans le maintien et Tagrandissement de la vie.
Partout, chez lôs êtres organisés, la solidarité suit la mutualité, croît et diminue avec elle. Lorsque l'échange des services se ralentit, au point qu'une portion de Torganisation jjeut se suffire et se créer une vie propre, la solidarité devient très-faible. G*est ainsi que des plantes vivent après avoir perdu leurs feuilles, leurs branches et leurs racines. D'autres donnent le meilleur de leur ëéve à Tappareil reproducteur et meurent dès que la graine est foraaée. Cette solidarité liaoindre fait que la plante, comme certains animalix inférieurs, peut être divisée en un grand nombre de morceaux qui, sous forme de bouture, ' deviennent de nouveaux centres de vie, tandis que, chez les vertébrés, la simple blessure d'un viscère entraîne souvent la mort. Le fiait s'accorde donc avec la -logique pour montrer ' que la solidarité produite par le concours et la mutualité est en raison directe de l'intensité de la vie.
Chez les êtres pourvus d'un système nerveux centralisé, la solidarité a son expression men-
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taie dans rinstinct de conservation qui use de toutes les forces de l'organisme pour lutter contre Une lésion partielle. L'avantage qui en résulte est trop manifeste pour être discuté. Si le cerveau, les nerfs, les organes des sens, les muscles et les os combinent leur action pour éviter à la peau une simple piqûre, combien ne doivent-il|i pas agir plus énergiquement pour empêcher une blessure grave !
Sans la solidarité, il serait impossible que Tbomme, naissant nu et désarmé, évitât les dangers qui le menacent de toutes parts et obtînt son développement complet. L'extrême délicatesse de ses organes demande une prête ction incessante et Tappui des forces diverses qui sont dans Torganisme.
Ce qui vient d'être constaté dans la vie individuelle s'applique exactement à la vie sociale. Où celle-ci est peu intense, on est cer^ tain, à l'avance, de trouver une mutualité incomplète et une solidarité faible, tandis que toutes deux s'accroissent avec les progrès réalisés dans Texistence collective. Dans la famille de l'Australien, le plus fort opprime le plus faible et le tue pour un caprice, s'il n'est
prévenu, lui-même, par une perfidie. L'égoïsme, dans ce qu'il a de plus brutal, dirige le père, la mère et Tenfant qui se condamnent à une \ie misérable, [faute de faire échange de services. Il en est tout autrement dans la famille des peuples civilisés où le fort protège et nourrit le faible, recevant, en échange, tous les soins que peut inspirer la tendresse. Ici la communauté dans les biens et les maux, jointe à la solidarité des intérêts, quadruple les forces productrices ou défensives. On peut donc tenir pour contraire à l'organisation sociale les lois qui établissent de l'opposition entre les intérête du mari, et les intérêts de la femme ou de l'enfant.
Ce qui se passe dans la famille se passe dans le municipe où, dès la plus haute antiquité, on vit des hommes, sans rapport de parenté ou d'amitié, devenir solidaires. Mais cette solidarité dépassa souvent le but dans la cité antique et se. concentra tellement qu'elle produisit l'amour exclusif de la ,patrie et l'hostilité contre les cités voisines. L'Athénien, qui venait de se battre avec fureur contre les gens de Thèbes ou de Sparte, ne pouvait consentir, la
paix faite, aies considérer comme concitoyens. Ponr étudier la solidarité, passant de la famille à la commune et de la commune à la nation, il faut étudier Thistoire de l'Europe depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Dans l'organisation catholico-féodale, le manque de mutualité dans les classes sociales y produit un manque de solidarité tel que les seigneurs féodaux changent de suzerains avec indifférence et ne craigijent nullement d'appeler l'étranger à leur aide. La notion de patrie était rudimentaire et ne se retrouvait guère que dans le sein du peuple d*où sortit Jeanne d'Arc. Il fallut que] la royauté contraignit les grands feudataires à subir une loi commune,, obligeât chaque citoyen à défendre la frontière et subordonnât les intérêts particuliers à l'intérêt de tous, pour faire pénétrer dans les cervelles et dans les cœurs l'idée et le sentiment de la solidarité nationale. Mais où la royauté se méprit, c'est quand .elle maintint des classes privilégiées, Il en résulta que, dans les années 1792 et 1793, la noblesse émigrée ne craignit pas de se joindre à l'étranger pour faire la guerre à sa patrie. Une autre erreur
fut de maintenir des lignes de douane entre les provinces. Gela devait arrêter le progrès social et engendrer les abus économiques dont la part fut si grande dans la révolution. Pour que la solidarité produise l'intensité de vie où se complaît chaque peuple, il faut qu'elle s'étende aux actes économiques aussi bien qu'aux actes politiques; il faut que tous aient leur part dans les impôts, les charges et les services qu'exige la vie de la cité. Des impôts qui ne pèsent pas sur toutes les classés sociales deviennent forcément iniques et épuisants :
les privilèges commerciaux tuent le oommeroe» les services égaux qui ne sont pas récompensés égalejnent aboutissent, par la dépression • du zèle et de l'émulation, à une infériorité no« toire ; la haine s'établit entre le âivorisé et le déprécié. Bien loin de se considérer oomme solidaires d'un travail déterminé, s'ils apparu tiennent à la môme administration, iU otter"* chent à se nuire réciproquement en nnisakit à la chose publique. C'est ainsi que, par manque de solidarité, on a vu dans une (môme armée des généraux manœuvrer pour se faire battre réciproquement ; on a vu dans un même
gouvernement certains ministres manœuvrer pour faire commettre une faute à leur collègue, au grand détriment de la chose publique.
Le gouvernement d'une grande nation est d'autant plus stable et fécond que les services se fondent davantage sur la loi delà solidarité, soit en ce qui concerne les emplois d'une même administration, soit en ce qui concerne les rapports des administrations entre elles. Dès qu'elles s'abandonnent à l'esprit d'hostilité on peut être certain que le désordre n'est pas loin. C'est à faire disparaître ces hostilités quQ doivent s'attacher les homtnes d'État, et le meilleur moyen d'y parvenir consiste à faire cesser tous les privilèges. En s' attaquant à ces derniers, la. révolution a introduit en France les éléments d'une vitalité puissante et d'un patriotisme très-accusé. Mais les privilèges soat tenaces : ils sont représentés par des gens habiles, et ce qui disparaît sous une forme, reparaît vite sous une autre. La richesse et | l'instruction remplacent la noblesse et pré- { tendent proûter exclusivement des avantages que procure le gouvernement de la chose* publique. En vain des révolutions périodiques
renversent les obstacles que Ton oppose à la démocratie égalitaire ; le privilège n'en persiste pas moins à lutter de toutes ses forces et "à maintenir la portion d'antagonisme légué par l'ancien régime à côté de la solidarité léguée par la révolution française. Les privilégiés se divisent en factions rivales qui seraient peu redoutables si l'Église catholique ne les faisait marcher sous la même bannière et ne les ame* nait à l'unité d'action. Avec un art infini, la doctrine romaine attaque les agents principaux de la solidarité. Dans la famille, elle veut la suprématie de l'homme et la subordination de la femme. Elle demande, pour le père, le droit complet de tester, de disposer des biens de la communauté et de déshériter les enfants qui, par le fait de leur naissance, ont participé à la possession de ces biens. Dans la commune, elle réclame les registres de l'état civil comme un privilège de l'Église ; dans la province et la nation, elle demande que l'autorité appartienne à trois ordres dont le clergé formera le plus influent; enfln, au-dessus des ordres, elle prétend placer un autocrate qu'elle se réserve de sacrer et de conduire. Ceci serait purement
et «implement le retour à la monarchie telle qu'elle existait sous Louis XIV.'
Pour mesurer l'insanité d'une telle entreprise, il suffit de rappeler que TÉglise, au temps où elle disposait de la torture, des bûchers, des cachots et de l'action implacable de l'inquisition, fut impuissante à empêcher l'essor du progrès social. Ses efforts ont décomposé certains peuples catholiques et décomposeront peut-être la France, si les classes supérieures de la société française persistent à prêter leur concours à l'action cléricale ; mais rien ne peut désormais arrêter la science. Si la France lui fait défaut elle n'en montrera pas moins combien sont pernicieux les privilèges et les servitudes qui s'accolent comme la face et le revers d'une médaille, combien ils créent d'antagonismes, de haines et de désordres ; elle n'en montrera pas moins la nécessité, pour les pouvoirs publics, de favoriser partout l'échange des services, ainsi que les rapports établis par la nature des choses entre les individus et les sociétés; attendu que des intérêts également servis deviennent nécessairement solidaires et se protègent au lieu de se combattre.
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C'est ainsi que, dans la progression d^ vie représentée par l'individu, la fiamille, la commune et la nation, il suffit que l'organe remplisse strictement ses fonctions, pour que la prospérité de chacun devienne solidaire de la prospérité de tous. L'ordre résulte de la nature même des choses et des rapports qui en naissent. Il en faut conclure que la solidarité^ en même temps qu'elle marque le term« le plus élevé de Torganisation, est la plus haute expression de la prospérité publique. Mais cette prospérité disparait, dès que certains organes sont impuissants à obtenir la part de rie ou d'action que leur assigne l'organisation sociale.
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