ÉQUIVALENCE SOCIALE
La mutualité et la solidarité font comprendre comment des organes inégaux, quant à leur volume et à la somme de vie qu'ils renferment, sont nécessaires, au môme titre, à l'intégrité de l'organisme. Entre le tissu nerveux, dont la sensibilité est indispensable à l'action mentale, et le tissu corné qui paraît à peine vivant, il y a équivalence (qu'on nous permette ce néologisme), attendu que l'homme ne peut pas plus vivre sans épiderme que sans nerfs. Il y a de même équivalence des tissus musculaire,. osseux, flbreux, cellulaire, glanduleux, etc. Dans la famille, il y a équivalence de l'homme, de la femme et de Tenfant. Dans la nation» il y a équivalence des
corps constitués, des diverses fonctions générales et des divers pouvoirs. Enfin, il y a équivalence du citoyen, de la famille, du municipe, de la province et de la nation, puisque chacun d'eux contribue à la vie générale. Si l'organe le plus infime n*est pas assuré de son intégrité au même titre que l'organe le plus important, il y a éventualité continuelle de désorganisation et de mutilation. On en a la preuve dans les troubles qui naissent de la prépondérance des nerfs, du cœur, de Tutérus, etc., ou derinsuflSsance des muscles, des os, d'une glande, d'un conduit excréteiir... C'est donc à tort qu'une doctrine, se fondant sur les lois de l'organisation, prétend attribuer à certains appareils Timportance enlevée à d'autres. Les éleveurs qui procèdent ainsi sur certains animaux domestiques, dont ils veulent exagérer la graisse et la chair, ne font que diminuer la vitalité de leurs élèves. Un fait analogue se produit dans les lycées et les pensionnats, où la jeunesse des deux sexes est soumise à un entraînement qui a pour objet d'exalter la puissance cérébrale, mais qui, le plus souvent, affaiblit les organes de la
vue, de la respiration et de la digestion, tout en préparant l'aliénation mentale.)
Le maintien de Téquivalence entre les organes et de l'équilibre entre les fonctions est le fondement de Thygiène individuelle et collective ; c'est le moyen d'attribuer à la vie la somme de force et d'activité qu'elle comporte. Il semble étrange, au premier abord, d'admettre que l'enfant naissant ou à naître pèse, autant que son père, dans la balance sociale, et il pèse moins, on eifet, à un moment donné.
Mais, si on spécule pour un certain nombre d'années, on s'aperçoit vite que cet enfant est indispensable à la persistance de la vie collective. On peut encore nier l'équivalence de la commune et de la nation ; cependant les faits montrent que l'état d'infériorité et de subordination de la commune aboutit à la langueur générale, au même titre que l'infériorité et la subordination de l'État. L'intérêt des forts, aussi bien que des faibles, est que l'équivalence règle partout leurs rapports. Ceci est facile à constater dans les individus, plantes ou animaux, dont la validité ne s'obtient qu'à ce prix; mais on a plus de peine à le voir dans
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les diverses sociétés. Toutes se sont fondées sous rimpulsion aveugle de Tinstinct, et si quelques-unes ont cherohé les lois scientifiques de leur existence, elles n'ont pas dépassé Tempirisme qui se retrouve au début de toutes les connaissances positives. En réalité, on voit partout Tinégalité et le manque d'équilibre maintenir le désordre au sein des nations dont les législateurs ont, sur des apparences vaines, méconnu les principes premiers de Torganisation. L'équivalence, dont la nécessité apparaît aux yeux du physiologiste sous les douleurs et les désordres produits par l'exaltation ou la dépression des organes, est bien moins évidente pour les hommes d'État. Ils s'imaginent, en voyant une série d'inégalités sociales coïncider avec une période brillante de l'histoire, qu'elles ont été un élément de prospérité, alors qu'une analyse plus patiente des faits leur montrerait que cette prospérité est due partout et toujours à une somme nouvelle d'équivalence, introduite dans les institutions et acceptée par le tempérament des peuples.
Il se peut que des hommes, encore pénétrés
de régoïsme de la brute, ne puissent être plies à Tétat social que par Faction du sabre, du fouet et du cachot. La mauvaise structure de pareils organes amène Tétat maladif de Torganisme et les remèdes violents qui y sont appliqués ; mais la preuve de Tinfériorité sociale d'un pareil état, c'est que les fleurs et les fruits de la civilisation moderne n'ont jamais pu naître ckez les peuples nourris par des esclaves ou des serfs; c'est que les forces sociales ont suivi une progression croissante à mesure que l'esclavage s'est amoindri dans le servage, et que le servage s'est amoindri dans le prolétariat* On s'est étonné, récemment, que la France, si facile à épuiser sous Louis XI Y et sous Louis XY, ait montré tant de vitalité et tant d'aptitude à réparer ses désastres ; mais rétonnement n'existe pas pour ceux qui mesurent la somme d'activité et de production provoquée par le nivellement résultant de l'application des principes de la révolution. Où nul n'est sacrifié, nulle force ne se perd; les travaux improductifs diminuent, et la puissance de chacun a pour effet l'accroissement de la richesse publique. A peine si la prospérité
est diminuée par la lutte que soutiennent certaines classes, au profit du privilège.
Il fut un temps, où, faute de savoir utiliser les forces naturelles, il fallait compenser, par le labeur excessif de Tesclave, le bien-être et les loisirs nécessaires à la culture des sciences et des arts. On ignorait alors que l'esprit humain dût trouver dans Tair, l'eau et le feu des moteurs d'une incomparable puissance, et que la mécanique, substituée à la main de l'homme, dût accroître la force productrice des peuples, au point de fournir au grand nombre les loisirs nécessaires à la culture intellectuelle et morale. A cette heure grandit, chez les nations, avec l'équivalence sociale, le nombre des savants, des mécaniciens, des industriels et des producteurs de toute espèce, tandis que le nombre en décroît avec l'inégalité qui fait du privilégié et de l'asservi, de l'opulent et du misérable, du civilisé et de l'abruti, une relation de cause à effet. On s'explique de la sorte la prospérité de toutes les nations soumises au régime démocratique, et la misère des nations soumises au régime du privilège.
Est-ce à dire que la môme part doive être
mesurée aux différents organes et que l'un ne puisse agir, produire et consommer plus que Tautre sans devenirperturbateur? Nullement!
L'important est que tous aient le moyen d'obtenir la somme d'action que comporte leur structure, sans empêcher ou gêner l'action de leur voisin. Ce point obtenu, ils peuvent vivre sous la loi de l'équivalence et contribuer à la vie générale, sans y apporter un principe de désordre ou de perturbation. C'est ainsi que la femme et l'enfant trouvent dans la famille l'exercice de leurs facultés, que le communier échappe au poids écrasant de la commune, et que celle-ci se meut dans la sphère de son activité, sans être épuisée ou molestée par la nation. Où il y a organisation la structure des organes est telle que tous, en remplissant leurs fonctions et en obtenant la somme de vie qui leur revient, contribuent merveilleusement à la vie générale. Ils ne la troublf^ qu'en agissant plus, moins ou autrement q ne le comporte leur disposition organiqi Voilà ce que tant de législateurs ont mécon quand ils ont violé la loi d'équivalence, en i crifiant la commune à la nation, la famille
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i oommune ou rindiyidu à la famille. L'ordre )cial ne s'établit et ne se maintient par luilôme que si nul n*est sacrifié, attendu que amoindrissement d'un organe ou d'une foncon amène forcément une rupture d'équilibre I; laisse une lacune dans la vie générale, 'histoire, étudiée à ce point de vue, est leine d'enseignement ; elle montre, chez les Buples qui ont périclité ou péri, certains apareils sociaux absorbant la sève et Tactivité lie Torganisation assignait à d'autres appaîils. C'est à ce titre que l'autocratie, Taris- >cratie, l'oligarchie et la démagogie ont été
souvent une cause de mort.
Lorsque l'équivalence est admise et pratiaée, elle donne l'autonomie à tous les orga- LSmes qui composent la société, et fait que les ipports hiérarchiques s'établissent, par suite BS aptitudes, au lieu de s'établir par une cession extra-naturelle. Celle-ci, pratiquée B mille manières par les révélateurs, les au- »crates et les dominateurs de toute espèce, 'a jamais donné naissance qu'à des sociétés 'oublées et éphémères. Les sages de la Grèce, ni obtenaient l'assentiment général quand
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ils agissaient en législateui^s, n'ont pas été plus hetireux, parce qu'ils ont prétendu deviner la loi sociale au lieu de la eheroher dans les faits. Solon et Lycurgue ont procuré une grandeur momentanée à Athènes et à Lacédémone, mais la preuve qu'ils n'étaient pas dans le vrai^ c'est que les cités dirigées par eux furent des agents de trouble au sein de la Grèce.
En somme, la vie individuelle ou collectîte qui ne se fonde pas sur l'équivalence de ses divems organes, est cotistammenf menacée de maladie. Depuis bien des siècles, la santé a été définie Téquilibre des fonctions. Or, comment obtenir cet équilibre précieux si, parmi des organes très-dissemblables, l'équivalence n'est pas maintenue entre le grand et le petit, entre le fort et le faible ? Gomment réaliser cette équivalence si les uns sont subordonnés aux autres, si chacun n'obtient pas son autonomie ? Cette autonomie, que gardent les globules du sang à peine de ne pouvoir remplir leurs fonctions, est, à plus forte raison, une condition nécessaire de l'intégrité de tout organe social.
i se termine la statique sociale compreles règles qui président à la formation du anisme des sociétés et aux dispositions ectives des divers rouages. Mais le mot anisme ne doit pas être pris au pied de la *e, car il désigne une combinaison de les mus par une force extérieure, tandis que j toute organisation individuelle ou collec- , la force résulte de l'apport des différents 3rs ou organes. C'est pour cela que l'être nt a pu être déûni une spontanéité et que mécaniciens sont impuissants à en expli- ? Texistence.