VI
DYNAMIQUE SOGIALB. — LIBERTÉ.
Ce mot est difficile à déûnîr, attendu qu'il désigne un état analogue chez des êtres trèsdissemblablea. En pareil cas, la déânition perd en exactitude ce qu'elle gagne en étendue.
Pour obtenir plus de précision, nous préférons restreindre aux seuls animaux l'application du mot liberté et le définir: l'initiative prise par Vêtre doué de volonté dans l'exercice de ses forces»
S'il suffit, ainsi que nous l'avons démontré précédemment, que les organes aient une structure conforme à l'organisation générale pour que les actes dont ils ont l'initiative soient favorables à leur propre vie et à la vie collective» l'harmonie organique est la caution de l'harmonie fonctionnelle et fait que l'intérêt indi-
viduel est conforme à Tintérôt collectif. Lorsque le poumon assure Texercice de ses fonctions par rinfluence que lui donnent les besoins respiratoires, il sert, à la fois, son activité propre et l'activiste de Torganisme dont il fait partie. Il en est de même de Testomac usant de la faim pour se procurer des aliments et pourvoir à la digestion. Ici apparaît un premier bienfait, non pas de la véritable liberté qui est le privilège des êtres distincts, mais de la simple initiative attribuant à chaque organe le principe et la mesure de son actiTité.
En passant de l'organe aux divers organismes pourvus de volonté, l'initiative, devenue liberté, étend à tous les animaux supérieurs les avantages qu'elle assure à certains organes. Elle fait que le vouloir prête son conco.urs aux instincts qui le sollicitent, les* quels instincts sont l'expression des besoins et nécessités organiques. Ces besoins sont intenses et pèsent sur la volonté en proportion de l'utilité qu'ils représentent. Dès qu'ils sont satisfaits, ils perdent de leur influence et cèdent la place à un autre instinct: si bien que les diverses fonotions usent de la rolonté selon
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un ordre déterminé par l'état actuel de Torganiame, état qui peut varier à l'infini avec l'iur tervention des circonstances extérieures. Seule la liberté peut s'accommoder et tirer parti de ces circonstances, qui deviendraient perturbatrices si elles venaient heurter un ordre immuable des diverses fonctions. En somme, la liberté correspond à la variabilité, qui croît constamment avec les complications de la vie animale et se trouve à son apogée dans la vie humaine.
L'heureuse influence de la liberté sur le développement des forces apparaît dans toute la série animale dont les diverses espèces sont d'autant plus puissantes, actives et résistantes, qu'elles prennent davantage l'initiative de leurs actes. Il se peut qu'un cheval, sous la direction de l'homme, devienne capable de déployer une gi'ande vitesse ou une puissance de traction considérable ; mais si ces qualités sont utiles à l'éleveur, elles ne sont pas dans l'intérêt de l'animal, dont la vitalité est amoindrie au point qu'il succombe sous des pr*ivations et des intempéries très-bien supportées par le cheval sauvage. Le bœuf Durham, qui
représente le type, de ranimai de boucherie, nj3 saurait lutter de vigueur et de résistance avec le bœuf demi-sauvage de la campagne romaine ou des plaines de TÀndalousie. La spécialité de fonction imposée par la main de l'homme aboutit à une rupture d'équilibre dans les races domestiques, et favorise la propagation des épizooties dont les races libres se ressentent à peine.
Cette vie amoindrie, qui résulte de la domesticité, est impossible aux espèces insociables et habituées à l'existence individualiste. Elles meurent par la privation de liberté ou cessent de se reproduire. Il faut donc considérer comme vaines les tentatives faites pour les amener à Tétat de domesticité. Au contraire^ l'homme, qui de toUs les animaux est le plus sociable, se montre également le plus apte à supporter les diverses formes de l'asservissement. Mais s'il parvient à vivre et à se reproduire dans l'esclavage, il y perd sa puissance, sa ongévité, tandis que l'émancipapartout, pour lui, une cause de Ceux qui attendent que l'esclave le de la liberté, pour la Jui don-
ner, pourraient attendre tout aussi bien qu'un gland fût devenu chêne pour le planter. La dignité et Teselavage s'excluent réciproquement; il faut donc faire cesser celui-ci pour obtenir celle-lày malgré les abus que peut faire de son initiative Thomme habitué à se mouvoir sous l'impulsion d'autrui.
Si les directeurs de l'éducation publique comprenaient mieux les avantages de la liberté, • pour ce qui concerne le développement des facultés, ils se garderaient de soumettre la jeunesse des deux sexes à la tyrannie savante que les jésuites organisèrent dans les collèges et les pensionnats pour préparer des sujets à la souveraineté monarchique. Les professeurs se proposaient alors, non pas de faire des penseurs, des savants ou des inventeurs toujours dangereux pour la tyrannie, mais les êtres souples, médiocres et abaissés qui plaisent aux dominateurs de tous les temps et de tous les lieux. Un talent très-réel est dépensé les jésuites pour briser le ressort des an pour les priver de toute initiative, pour empêcher de penser, de chercher et d'innoA pour faire accepter des croyances qui révolt
à la fois la conscience et la raison. On peut mesurer Tinfluence de ces pratiques en voyant de nos jours des hommes classés parmi les sommités sociales s'honorer du titre de sujets; accepter avec les doctrines du Syllabus un retour aux barbaries du moyen âge, et prêter leur concours aux tristes superstitionir dont Lourdes et tant d'autres lieux sont le théâtre. Les êtres asservis moralement obéissent avec un enthousiasme proportionné à Tabsurdité des choses qui leur sont prescrites. Leur fanatisme est- prêt à exercer mille violences, sur un signe de leur directeur. Ils brûlent, torturent et massacrent avec la conviction de servir la vertu par des crimes abominables.
G*est au moyen de l'asservissement des âmes que le catholicisme et le mahométisme ont pu commettre mille cruautés au nom d'ufl idéal de paix, de justice et de vérité ; c'est par la liberté et par la tolérance consécutive que les barbaries, nées du fanatisme, doivent prendre une fin.
Si l'oppression produit partout et toujours rignorance, l'abrutissement et la cruauté, il faut en conclure que le meilleur moyen de dé«
velopper Tintelligence, la conscience et la vo* lontë des hommes se trouve dans la liberté.
L*étre humain, comme tous les êtres animés, a besoin, pour bien faire, de servir ses apti* tudes naturelles en gardant l'iniative de ses actes. Il étudie avec fruit ce qui l'intéresse et il s'intéresse àce qu'il peut constater et comprendre. Si ses études suivent le? progrès de son intelligence et de sa curiosité, il acquiert, avec un minimum de peine, l'ensemble des connaissances nécessaires aux êtres cultivés. Rien ne prouve aussi bien l'action bienfaisante de la liberté sur les œuvres de la raison que la science positive née du concours de tous ceux qui savent et étudient. Chacun d'eux constate, vérifie, calcule et interprète à sa manière, chacun critique et contrôle les opinions de son voisin, et de ce travail général résulte un ensemble de doctrines dont la solidité vient précisément de ce qu'elles a^"+ incessamment controversées. Le travail différents esprits et des diverses aptitudes le domaine (du savoir amène les découv< quotidiennes et le progrès dans la scie tandis que les doctrines imposées ou qu:
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poussent le libre contrôle sont condamnées à la décadence. On sait ce que devenait la science du moyen âge, alors qu*il n'était pas plus permis de s'élever contre Topimon d'Aristote que contre l'opinion d'un père de l'Église. On professait et on admettait l'absurde avec une assurance imperturbable.
Si la liberté est le préservatif des altéra- ^tions de l'intelligence, elle ne veille pas avec moins de sollicitude sur l'intégrité de la conscience. Celle-ci représente l'ensemble des instincts sociaux que la pratique de la vie collective a fait pénétrer dans le cœur de Thomme, au moyen de la sélection naturelle et de l'hérédité. Ces instincts, en même temps qu'ils font sentir le bien et le mal, rendent ce dernier répulsif et le premier attrayant. Mais il suffit de fausser le sentiment du bien, qui consiste uniquement dans l'appréciation des actes profitables à l'humanité, pour fausser la conscience et la transformer en agent de perturbation. C'est ainsi que certaines révélations, attribuant une idée de mérite à des oraisons, , jeûnes, signes, ablutions, lustrations, opérations et cérémonies, sans relations avec le bien
social, faussent les consciences au point qu'un musulman qui ne se fait aucun scrupule de tuer un chrétien se montre fidèle observateur du jeûne ; de même que le brigand des Galabres fait maigre le vendredi et adresse de fefventes prières à la Vierge, pour qu'elle lui envoie quelque voyageur à détrousser. Ainsi s'explique comment les États de l'Église, qui prétend volontiers avoir le monopole de l'enseignement moral, renfermaient la population la plus dissolue de l'Europe et comment un statisticien a pu affirmer que le nombre des bandits d'une contrée est en raison directe de la servitude morale. Ceci s'applique aux contrées régies par le rite grec, aussi bien qu'aux contrées régies parle rite latin et pourrait encore être vrai chez les bouddhistes et les mahométans. Il est impossible que la morale ne se fausse pas dans les cœurs et dans les actes, alors que le culte rend méritoires des actes qui, loin de profiter à l'espèce humaine, lui sont trop souvent nuisibles. Une conscience affranchie de toute superstition peut seule avoir une saine notion du bien, de même qu'une volonté trempée par la liberté est seule
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en état de triompher dans sa lutte contre le maL
Pour bien apprécier ce que la liberté produit sur les caractères, pour mesurer la somme (factivité et d'énergie qu'elle apporte dans les âmes, il est bon de jeter un coup d'œil sur l'histoire de certains peuples et de roir combien leur sort a été diflPôrent, selon qu'ils étaient libres ou asservis. Jamais la France, sous l'action de la tyrannie, n'a échappé aux chutes les plus humiliantes ; jamais elle n'a manqué de se relever dès que lui revenait la liberté.
Les despotes, tels que François 1", Ghaçles IX, Louis XIV, Louis XV et les deux Bonaparte, ont laissé après eux ravilissement et la ruine. Les règnes de Louis XII, de Henri IV et de Louis XVIII, qui représentent des périodes de liberté relative, ont fini dans la prospérité. Chacun sait comment la France, si abaissée par la monarchie, se releva puissante et indomptable sous l'action de la république ; comment elle déborda de force et de génie tant que la main de fer de Napoléon ne comprima pas son cœur et son cerveau jusqu'à
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la syncope. L'histoire de la France s'est reproduite en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Autriche, etc. Elle se reproduit à cette heure en Allemagne, où s'opère l'œuvre d'un autre Napoléon.
Après avoir constaté Faction bienfaisante de la liberté sur le citoyen, il devient nécessaire de voir comment elle agit sur les collections sociales.
La famille doit remplir une série de fonctions qui lui sont propres et dont elle seule peut apprécier la mesure et l'opportunité. Ge quUl y a de plus intime et de plus poignant dans la vie humaine se passe autour du foyer. C'est là que se trouve Tappui du cœur, le conseil, la direction et la consolation. Aussi n'est-ce"pas impunément que la société prétendrait enlever à la famille Téducation du premier âge et même de l'adolescence, la police de la maison, Tadministration des biens communs, le choix de la résidence ou de la profession, enfin le soin de pourvoir à ce qui concerne la naissance, le mariage et la mort.
Chaque fois que, sous prétexte de perfectionnementi l'action politique ou religieuse a pré-
tendu régler les choses de la maison, des fonctions essentielles ont été altérées ou supprimées et la décadenibe sociale s'est produite. Les utopistes qui, à Texemple de Platon, prétendent organiser la société, sans tenir compte de la famille, posent un problème insoluble.
Ils ignorent que le cœur humain ne s'affranchit des servitudes de Tégoïsme et n'apprend l'amour du prochain qu'avec l'aide d'un cœur de mère, de père, de frère et de sœur. Il faut que l'enfant baigne dans l'atmosphère de bienveillancCiqui remplit la maison paternelle pour que lui-même devienne bienveillant, il lui faut un échange [quotidien de services, avec ses proches, pour qu'il devienne sqrviable et prenne l'habitude de la mutualité ; il faut enfin que ses mœurs s'adaptent à une société restreinte avant de s'adapter à une grande société. La forte organisation de la famille, dans l'antiquité romaine et pendant le moyen âge a contribué puissamment à la vitalité sociale dont ces deux époques ont donné la preuve ; tandis que le relâchement des liens familiaux» sous les empereurs romains et sous Louis XV, a pris une large part à la décadence de Rome
et de la France. Les nations, soigneuses de leur prospérité, doivent donc laisser à la famille Tinitiative des fonctions qui lui sont propres, et se^garder de lui imposer une servitude quelle qu'elle soit. Elles doivent agrandir, plutôt que restreindre, les attributions des conseils de famille notamment en ce qui concerne l'état des mineurs, le mariage, la séparation, le divorce et tout ce qui intéresse directement l'existence du ménage*
L'indépendance de la commune est également nécessaire à la prospérité publique, attendu que les fonctions municipales ne peuvent être asservies, sans qu'il en résulte un amoindrissement notable de la société. Une grande part de la belle civilisation de l'antiquité revient aux franchises municipales qui firent la prospérité de tant de villes, en Grèce, en Italie, en Asie et en Afrique. Les mêmes franchises firent surgir du sein de la barbarie du moyen âgo les villes qui rallumèrent le flambeau de la civilisation. Où les communes n'existaient pas, le désordre, Ja grossièreté et la violence régnaient sans partage; où naissait l'indépendance communale surgissaient le
commerce, Tindustrie, les sciences et les arts. Aussi les franchises, si recherchées de tous ceux qui subissaient les servitudes de la féodalité, étaient accordées par tous les princes soucieux d'amener Tordre et la prospérité dans leurs États. Au sein des communes affranchies se sont formés les administrateurs et les patriotes de tous les temps et de tous les lieux; tandis que la féodalité^ qui avait Substitué la caste aux groupes naturels de la société, provoqua les troubles dont souflPHt si cruellement l'Europe pendant bien des siècles, alors que les chefs militaires pillaient, tuaient et trahissaient de toutes parts. Si, dans ces temps néfastes, quelques hommes se montrent sensibles aux maux de la patrie et s'évertuent à les combattre, ce sont les représentants des grandes municipalités.
Rien dans la France moderne ne contribua davantage à annuler les bienfaits de la révolution que Toppression des communes par l'État ; oppression savante, dont les Bonaparte se servirent pour détruire les écoles de liberté et faciliter les voies du despotisme. Avec des commuAcs indépendantesi on ne pou-
vait pas empêcher Tinstructioû [de se répandre, on ne pouvait pas refréner Tesprit d*aasociation et de discussion, on ne pouvait éviter la formation de citoyens clairvoyants et soucieux de la grandeur du pays, enfin on devait craindre de rencontrer partout des ennemis du despotisme. Mais, en soumettant les communes au bon plaisir des préfets, on devenait certain de ralentir à son gré les fonctions sociales. Ainsi s'explique comment, avec des institutions dont la forme était démocratique, on a pu, si longtemps, réduire Tinstruction pri- . maire à un minimum dérisoire ; priver des citoyens du droit de parler, d'écrire et de se réunir, abaisser les caractères et leur faire rechercher un joug avilissant, développer Tégoïsme et les appétits les moins honorables, comprimer le génie d'un grand peuple au point d*en supprimer les œuvres les plus éminentes ; enûn rendre illusoire l'appui que la personne doit trouver dans sa commune contre les entreprises du prince, de l'État ou de la religion. De .longues années de honte et de malheur suf3sent à peine pour faire comprendre que des municipalités asservies sont in-
compatibles avec la prospérité intérieure et extérieure des nations. Cependant les esprits avisés sont prêts à dire à la France entière : « Si vous voulez des citoyens dignes de porter ce nom, faites des municipalités indépendantes. Faites-les sans retard si vous voulez une forte instruction primaire, une opinion publique éclairée, un progrès continu de l'esprit d'association et d'entreprise, le développement du commerce, de l'industrie et de la richesse publique; faites-les si vous voulez des pépinières d'administrateurs et d'hommes d'État; faites-les encore si voulez avoir des centres de résistance en cas d'invasion, et non des maires prêts à exécuter servilement les ordres d'un colonel prussien.» On comprend que l'œuvre funeste de Bonaparte ait été maintenue par des monarchies toutes plus ou moins intéressées à refuser les libertés sociales : mais que l'asservissement des communes soit admis par une république démocratique, c'est ce qui serait impossible à comprendre. Les principes que représente la démocratie ont mission de maintenir à chaque groupe social les fonctions que lui assigne Ja
nature même des choses, sans lui permettre de gêner ou d*absorber les fonctions des groupes qui Tavoisinent. Dès que la liberté se renferme dans les limites des fonctions normales, elle rentre forcément dans Tordre général, en même temps qu'elle accroît indéfiniment la vie. L'indépendance provinciale exerce l'influence la plus heureuse sur l'instruction secondaire et supérieure, sur les travaux publics, sur les fondations hospitalières, sur les moyens de transport, sur le régime des prisons et des marchés, sur la police et sur l'érection d'une foule d'établissements utiles. Des actes aussi variés provoquent la culture de facultés trèsdiverses et contribuent à former, chez les citoyens, une élite où la nation trouve des administrateurs et des chefs.
Vient en dernier lieu l'indépendance nationale, sans laquelle toutes les libertés sont précaires et comme non avenues. Les faits se pressent pour montrer qu'une nation asservie est prise nécessairement de dégradation et de langueur. Province, commune, famille, citoyen, tout y dépérit, tout y recèle des éléments de désordre et de souffrance. On en a
la preuve dans rirlande où les Celtes ont souffert des maux sans nombre infligés par les Anglo-Saxons ; on en a la preuve dans la Turquie d'Europe, dans les provinces polonaises, dans la Vénétie, soumise à rAutriche, et dans les annexions de T Allemagne moderne. Partout le vol de l'indépendance des peuples annule les bienfaits de la liberté ; aussi les conquérants doivent-ils être tenus pour les pires des malfaiteurs.
Chaque organe ou organisme prenant l'initiative des fonetions qui lui sont propres ne saurait en dépasser les limites sans nuire aux fonctions voisines et devenir un agent d'oppression. Chaque liberté a, de la sorte, pour limite actuelle la liberté d'autrui, et ne saurait y porter atteinte sans changer de caractère, devenir de la licence, exercer une action tyrannique et perdre sa raison d'être. Lorsque l'Église réclame, comme partie de ses libertés, les moyens d^exercer la tyrannie, elle outrage à la fois la logique et la loi sociale. Une initiative qui n'admet pas d'action préventive et peut, cependant, devenir de la licence, ne saurait garder son caractère social
sans se doubler de responsabilité et sans s'obliger à réparer les méfaits dont elle est capable. Or, l'initiative, passible de réparation dès qu'elle opprime, a intérêt à se tenir dans les limites de Torganisation et à stimuler toutes les fonctions, sans exagérer les unes au détriment des autres. On peut encore considérer la responsabilité comme dérivant de la mutualité dans la liberté et comme une assurance contre toutes les initiatives qui se trouvent réprimées dès qu'elles aboutissent au mal.
La responsabilité, dans ce qi^'elle a de sain et de viril, est une véritable puissance dans les âmes libres, tandis qu'elle écrase les âmes asservies. Cent fois Ton a vu des hommes, qui avaient donné des preuves de courage sur le champ de bataille, ne pas oser prendre une résolution qui eût sauvé leur armée ou même la patrie. Napoléon avait, de sa main de fer, tellement pesé sur le caractère de ses serviteurs, qu'ils avaient abdiqué toute initiative et exécutaient servilement les ordres reçus. Loin du maître ils cessaient d'agir, hésitaient entre des partis opposés et tenaient pour bien peu de chose l'intérêt de la France. A la chute de
leur empereur, ils se précipitèrent aux pieds d'un maître nouveau, prêts à exécuter ce qui leur serait ordonné.
Les mêmes faits se reproduisirent dans la triste campagne de 1870-1871. Des généraux, qui avaient désappris la liberté d'action et la responsabilité consécutive, sous le règne de Napoléon III, se firent battre outrageusement malgré leur talent et la valeur de leurs soldats. Ceux qui manquaient d'ordre se condamnaient à l'immobilité toujours suivie de désastres. D-'autres exécutaient des ordres qui devaient amener la perte de l'armée et de la patrie. Ces défaillances ont atteint, à toutes les époques, les âmes énervées par le despotisme et toujours prêtes à servir le maître pour s'en concilier la faveur. Il en est tout autrement des âmes trempées par la liberté et désireuses uniquement de servir la bonne cause . Nul ne peut en obtenir un acte servile, une trahison ou une turpitude. Quand elles ont une mission à accomplir, elles savent prendre une résolution virile, engager leur réputation et la sauver avec autant de sangfroid que de fermeté. Les responsabilités no-
blement encourues engendrent les grandes choses ; c'est pour cela que la destinée des peuples a toujours été en raison de la liberté et de la responsabilité des citoyens.
Il est inutile de pousser plus loin cette analyse, car elle suffit pour démontrer que l'intégrité des membres de la cité et la somme des forces qu'ils peuvent mettre au service de la chose publique dérivent directement de la liberté dont ils jouissent. Par contre, la servitude produit un amoindrissement ou avilissement, qui passe du «itoyen à la cité et préside chez les peuples à toutes les époques de décadence.
70 LES PftlNCIPES AU XIX® SléCLB
§ VII AUTOBira,
Pour que l'état individuel et les armes qu'il fournit à l'égoïsme ne produisent pas Tisolement dans lequel se plaisent certains animaux, il faut que l'action collective dispose d'une force capable de peser sur la volonté des individus et d'amener leurs idées et sentiments aux conditions du concours. Cette force existe, en effet, et surgit chez les animaux dès qu'ils s'unissent pour une action commune : elle s'impose aux insectes, poissons, oiseaux et mammifères assemblés temporairement pour effectuer leur migration, aussi bien qu'aux abeilles, fourmis et castors associés d'une façon permanente. Dans une migration d'oiseaux les plus forts mettent successivement leur vigueur au service de la généralité, et nul ne
refuse de fendre Tair en tête de la troupe. Si le faucon apparaît, tous se serrent les uns contre les autres, sachant que pas un ne sera enlevé tant qu'il participera à la puissance de la collection, mais qu'il est perdu a'il vient à s'écarter. Qui n'a pas éprouvé combien les caractères les plus fermes résistent mal à la colère, à la peur et à Tattendrissement de l'assemblée dont ils font partie ! Cette pression est telle qu'on l'a vue imposer l'hallucination et la folie momentanée dans certaines assemblées religieuses. Sans aller si loin, on voit les membres des différentes sectes se vanter journellement de croire à l'absurde : enfin nous devons rappeler ce que peut l'opinion publique»
L'action collective, qui dérive d'un organisme social, se nomme autorité. Elle croît avec le nombre et le degré d'organisation de ceux qui la produisent; elle est d'autant mieux acceptée qu'elle est plus favorable au maintien de l'ordre social. Chez les abeilles et les fourmis qui tirent de leur société une existence bien supérieure à ce que leurs fonctions individuelles pourraient produire, la puis-
sance de Tautorité est telle qu'il y a annulation de la personnalité, que toute vie inutile à. la communauté est sacrifiée sans merci, et que chacun est toujours prêt à se dévouer voloa— tairefnent au salut public. La liberté est trèsamoindrie, et, s'il en résulte un état profitable au maintien actuel de la ruche ou de la fourmilière, le progrès qui, partout et toujours, résulte de Tinitiative individuelle, ne peut se produire. Les diverses races qui se partagent l'humanité présentent, sous ce rapport, des variations curieuses à observer. Chez les unes dominent les instincts du loup qui traînent l'isolement à leur suite; chez d'autres. domine l'instinct qui guide les moutons, et fait que chacun agit servilement comme le reste du troupeau.
L'Indien de l'Amérique mène volontiers l'existence du loup, tandis que l'existence du mouton plaît davantage à l'Indien asiatique.
Ce dernier croît, aime et veut comme ceux de sa race, quand le premier n'écoute que son intérêt personnel.
Une autre cause de variation, pour l'autorité, tient à la forme qu'elle revêt» Plus elle
se concrète, autrement dit, plus elle reste partie intégrante des individus et plus elle ressemble à ce qui détermine l'état social chez les bêtes. Au contraire elle s'élève et s'agrandit, en proportion du degré d'abstraction où elle parvient en se rapprochant de l'idée pure. Mille faits historiques viennent à l'appui de cette manière de voir. Ils montrent que la barbarie est inséparable de la concrétion de l'autorité dans les hommes qui ne se font aucun scrupule dès qu'ils la détiennent d'exercer des violences de toute espèce. Peu importe que ces détenteurs de l'autorité soient race, caste, chef, roi, empereur ou pontife I Dès qu'ils peuvent dire : l'autorité c'est nous, ils imposent la servitude de leur bon plaisir à toutes les collections qu'ils ont mission de maintenir. Au contraire, la civilisation progresse dès que l'autorité se dégage de la matière, s'affranchit des passions humaines et prend la forme abstraite qui seule peut en faire une émanation de tous et la rend conciliable avec les idées de justice et de liberté. Les grandes religions, et le christianisme en particulier, présentent, à cet égard, des exem-
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pies frappants. Tant que Tantorité religieuse dérive d'une association admettant un ensemble de dogmes abstraits, elle émancipe les âmes au lieu de les asservir, elle obtient la croyance sans user de contrainte, elle met la valeur capitale de Thomme dans la sainteté, elle fient Tesclave vertueux pour supérieur au roi chargé de vices. Cette action bienfaisante aurait pu durer longtemps avec une doctrine s'épurant et se complétant par l'apport de tous les fidèles, comme fait la science bénéficiant de rapport de tous les savants. Mais le christianisme et le mahométisme n'ont pas tardé à s'incarner dans une caste sacerdotale. L'autorité a servi dès lors les intérêts de cette caste, au lieu de servir les intérêts de la religion. Le prêtre s'enrichit et accroît son bienêtre ; mais sa parole, modifiant les dogmes dans le sens de ce qui lui profite, cesse d'inspirer confiance. Il use alors du fer et du feu pour ressaisir l'autorité qui lui échappe. L'oppression la plus terrible qu'aient jamais subie les consciences pèse sur les incrédules. Des guer* res atroces ensanglantent les autels et livrent de vastes espaces à la barbarie.
L'évolution régressive de Tautorité semble une fatalité attachée à toute religion et devient le sort des doctrines qui prétendent rester immuables olors que la civilisation progresse incessamment. Tel dogme, qui est en avance sur Thumanité, à un moment de Thistoire, ne tarde pas à être dépassé. Après avoir accéléré la marche des peuples, il la retarde et voit se détacher de lui tous ceux qui ne restent pas parmi les retardataires. Il s'aliène ainsi les âmes les plus fortes et les mieux disposées pour donner naissance à une autorité plus jeune, plus efficace et plus puissante.
Alors le même organisme social contient plusieurs autorités différentes et môme hostiles. D'où la nécessité de les étudier sous les trois formes, mœurs, religion et science.
Le8 mœurs s ont les habitudes des peuples ou des races. Ces habitudes tiennent, pour une grande part, à la contagion de l'exemple et à l'instinct d'imitation qui, dans l'espèce humaine, possède une grande puissance. Mais elles tiennent encore à l'influence de l'ancêtre sur les instincts, sentiments et idées de l'homme présent. L'atavisme n'agit pas seulement sur
la structure osseuse, musculaire et viscérale, il ne se fait pas seulement sentir sur une série de maladies, il pèse encore sur les facultés intellectuelles et affectives, si bien que le der-^ nier venu d'une famille semble en résumer l'existence antérieure. Chaque homme est ainsi conduit à adopter la vie pour laquelle il a été façonné de longue date. Il nait avec des mœurs déterminées à Tavance et subit une véritable souffrance s'il est forcé de lés changer. Cette souffrance peut aller jusqu'à l'impuissance à vivre, ainsi que les Anglais en ont fait la triste expérience au Canada, en Australie et dans la Tasmanie. Il leur suffit d'imposer leurs coutumes aux sauvages soumis à* leur domination pour en détruire la race.
On ne doit pas en conclure que les mœurs sont immuables de leur nature; il faut môme voir dans l'influence de l'ancêtre sur les aptitudes de rhomme actuel un élément' constant de variabilité et de progrès. Plus la vie de l'ancêtre aura été accidentée, plus les événements y auront apporté des idées ou affections nouvelleSi et plus les aptitudes du petit-ûls en seront accrues. C'est ainsi que s'organise dans
chaque filiation un capital moral dont les chances d'accroissement dépasSent de beaucoup les chances d'amoindrissement, surtout au sein des nations civilisées. L'éducation apporte chez tous une telle quantité de notions, les événements journaliers y remuent tant d'intérêts divers que les aptitudes mentales croissent dans chaque génération et modifient les mœurs avec une rapidité relative. Il n'eu est pas de môme chez les peuples qui, pendant des siècles, s'obstinent à pratiquer le même genre de vie. Le Sémite actuel conserve dans les plaines sablonneuses de l'Asie et de TAfrique les mœurs de ses ancêtres du temps d'Abraham. Il en a|gardé une rigidité morale qui lui rend le progrès impossible sans le contact prolongé et le croisement avec une race plus civilisée.
Ainsi fondées sur l'hérédité, la contagion de l'exemple et l'action collective, les mœurs représentent une autorité impersonnelle et une force sociale avec lesquelles doit compter la tyrannie d'un homme, quel qu'il soit. Sans cette force la vie eût été impossible sous le règne de chefs cruels autant que capricieux,
et jamais les nations asiatiques ne seraient arrivées au point de culture où l'idéal naît parmi les hommes.
L'idéal issu du langage, de Texpression abstraite et des instincts artistiques de Thumanité, recherche naturellement TÊtre par excellence et aboutit à Dieu. Ce dernier, dans rimagination de Thomme, prend des formes et des facultés humaines : il se met au niveau des qualités morales de ceux qui Tadoptent, grandissant chez les civilisés, s'amoindrissànt chez les barbares. A partir du fétichisme, qui est sans idéal et dépend uniquement de la crainte et de l'espoir que les puissances occultes inspirent à Tignorânce, la divinité devient la personnification, sous la forme humaine, des; agents principaux de la nature, tels que la terre, la mer, le ciel, le soleil, la lumière, etc. Un degré supérieur de culture amèn e la déification de la puissance, de la beauté, de Tamour, de la sagesse, de Tharmonie, etc., d'où Tagrandissement du mythe et une mine inépuisable pour la poésie, les arts plastiques et rinspiration. On peut constater dans Tantiquité égyptienne, asiatique, hellénique et
latine Tautorité que peut acquérir une religion divinisant à la fois les puissances de la nature et de Thumanité. Dieu est partout et en tout. Il se ti^nt prêt à punir l'audacieux qui ose transgresser sa volonté. Dans les poésies d'Homère se constatent à chaque vers la préoccupation de Faction divine et la nécessité de se la rendre propice. Ce ne sont que bœufs, porcs, moutons et boucs égorgés au pied des autels. Mais, faute de pouvoir se rendre tous les dieux favorables, on se contente de sacrifier à ceux dont la protection est surtout capable de dompter la malveillance des puissances contraires. Rien, aussi bien que le polythéisme grec, ne montre l'état mental d'un peuple qui, très-cultivé au point de vue intellectuel et artistique, reste dans l'enfance au point de vue de la moralité. Il admet chez Vénus tous les caprices de la courtisane et chez Jupiter les habitudes les plus vicieuses, sans trouver ces divinités moins adorables, pour cela. Il admet que Mars et Minerve protègent des coquins prodigues de sacrifices et se donnent force horions pour soutenir leurs clients respectifs. Avec .des
dieux si peu moraux et le Destin dominant Jupiter lui-môme, Tautorité religieuse devenait trop contradictoire pour suffire aux aspirations morales que produit la civilisation. Une lacune se faisait dans l'état mental des populations païennes et devait être comblée par la philosophie. G*est de la sorte que la race grecque, parce qu'elle était- composée d'hommes intelligents, a produit des moralistes qui donnaient l'exemple de vertus éminentes à des populations dont l'autorité religieuse flattait les vices: mais, comme la religion dirige la foule, tandis que la philosophie n'a de prise que sur quelques esprits, la dissolution morale l'emporta et de beaucoup, jusqu'au moment où un nouvel idéal divin et une nouvelle autorité religieuse vinrent combattre la corruption du peuple.
De l'action philosophique opérant en dehors de toute conception religieuse et se fondant uniquement sur la raison humaine était née l'éthique, autrement dit la morale théorique. La vertu devenait ainsi l'objet capital de la méditation des sages qui s'évertuaient à enseigner l'art de bien vivre. Certains recher-
chaient avant tout le plaisir, d'autres se dirigeaient vers le bien, même à travers la douleur; tous se préoccupaient de donner une règle des mœurs à Thumanité. Leurs doctrines, qui prenaient les dieux en flagrant délit d'immoralité, minaient le polythéisme et préparaient la venue d'un nouvel idéal de l'Être. Trois siècles avant l'ère chrétienne, les hommes cultivés de la Grèce et de Rome ménageaient encore une religion dont l'autorité leur paraissait utile, mais ils ne croyaient plus aux divinités devant lesquelles ils sacrifiaient. Les écrits de Platon faisaient déjà pressentir la venue du Dieu unique, d'où le christianisme devait sortir.
Bien avant Platon, un petit peuple avait adopté une religion monothéiste ; non pas qu'il crût à une seule divinité dans le monde, mais parce qu'il avait fait alliance avec celle qui lui semblait préférable. Il admettait trèsbien que ses ennemis en eussent d'autres, et que les Philistins adorassent Gog et Magog ; mais il croyait l'Éternel, qu'il invoquait, doué d'une puissance supérieure. Les Juifs se firent un Dieu conforme à leurs mœurs et à leurs
croyances. Ils le firent terrible et souvent impitoyable. Sa main puissante renverse les murailles des villes et ses ordres en font égorger les habitants. Lorsqu'un chef militaire, malgré le commandement du Dieu juif, prend pitié des femmes et des enfants ennemis, lorsqu'il s'abstient de les éventrer, il en est puni parla mort d'une foule de ses compatriotes.
Une telle divinité était peu faite pour attirer la croyance ef les hommages des lettrés de Tempire romain. Mais un Juif, déjà pénétré du principe monothéiste, devait offrir à l'humanité un idéal de TÊtre supérieur à toutes les conceptions antérieures. Pour le Christ, Dieu était le créateur unique, éternel et omnipotent de toutes choses ; c'était en outre le père, à la fois juste et tendre, de Thumanité. Une telle révélation présentait à la croyance et à l'adoration des hommes un idéal trop séduisant, pour qu'il ne fût pas généralement admis ; on vit les cœurs et les intelligences, que ne pouvait satisfaire la doctrine païenne, adopter avec enthousiasme le christianisme qni atteignait les sommités
de la science et de la philosophie, tout en flattant les sentiments les plus généreux.
Le monothéisme chrétiei^, soudant le décalogue juif aux doctrines des stoïciens et des néoplatoniciens, édicta une morale armée des puissances de la religion et de la philosophie. Il sapa les mœurs et la civilisation dérivées du polythéisme; il contribua à la chute de l'empire romain, resté seul représentant de la civilisation antique, il jeta les fondements d'une société nouvelle. Mais, en désorganisant les forces qui devaient lutter contre les barbares, il s'exposa au contact des populations grossières de la Germanie et dut descendre des hauteurs où l'avait porté le génie grec et latin. Le Dieu de paix, de pardon et de mansuétude, annoncé par le Christ, n'eut prise sur le Germain qu'en devenant une divinité implacable. L'enfer s'ouvrit alors pour infliger des tortures terribles et éternelles à qui s'oubliait un instant dans le péché ; les hommes qui se prétendaient les continuateurs du Christ s'armèrent du fer et du feu pour tuer dans les supplices ceux qui repous-
saient ce que le génie des barbares avait soudé à l'Evangile. A cette heure encore, rÉglise, qui se dit infaillible malgré ses innombrables fautes, est prête à employer l'inquisition pour contraindre les âmes à confesser les doctrines léguées par le moyen âge à l'indignation de la conscience moderne. Des théologiens, qui se croient savants, paraissent ignorer que la croyance, faute d'être soumise à la volonté, ne saurait être incriminée, et qu'un prédicateur ne doit accuser que luimême quand il n'a pas le don de persuader.
Or, il ne persuade pas, de nos jours, quand, au Dieu unique, éternel et immuable, il adjoint et livre à l'adoration des fidèles la Vierge, une série d'anges, d'archanges, de saints et de martyrs, plus une quantité de reliques possédant le don des miracles et participant à la puissance divine. Dieu, ainsi émietté et abaissé jusqu'à la taille des êtres inorganiques, perd le caractère éminent de l'idéal. Il peut satisfaire les instincts de sauvagerie qui persistent dans les générations modernes, il peut correspondre à l'état mental des êtres superstitieux et ignorants, mais il ne saurait proyo-.
quer Tamour et rentrainemeut des âmes cultivées. Si vous voulez obtenir la foi des hommes habitués aux notions claires, simples et précises que donne la science, ne leur dites pas que trois personnes, trois êtres doués de la pensée qui forme Tunité par excellence, sont une seule personne ; ne leur dites pas qu'un pur esprit a la forme humaine et réside quelque part tout en ayant le don d'ubiquité ; ne leur dites pas que Têtre bon par excellence inflige des supplices éternels pour punir un péché d*une minute et commet une cruauté devant laquelle reculerait le moindre des humains ; ne leur dites pas que le Dieu de justice accorde la foi selon son bon plaisir et punit ceux qui ne la possèdent pas ; ne dites pas surtout que Tauteur du monde tolère que des os, des viscères et des médailles renversent, par le miracle, les lois immuables faites par lui. Cessez des affirmations qui révoltent, à la fois, la conscience et Tintelligence de l'humanité moderne. L'idéal de l'être ne comporte pas, au xix* siècle, de pareilles contradictions. Il exige dans la puissance, dans la moralité et d'ans la justice une
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hauteur et un accord bien supérieurs à ce que des temps de barbarie ont ajouté à la dootrine du Christ.
Peut-en dans ces conditions espérer qu'an nouvel idéal divin provoquera la foi de l'humanité savante et donnera naissance à une religion nouvelle ? Le doute est permis, attendu que Thumanité, à mesure qu'elle slnstruit, aperçoit Tabîme qui sépare l'idéal de la réalité. Plus les hommes apprennent plus ils développent leurs facultés intellectuelles, plus ils restreignent la part de l'instinct dans lenr vie et moins ils appartiennent à l'autorité religieuse. Celle-ci s'est fait dans tous les temps un auxiliaire du sentiment et a traité la raison en ennemie, sachant que la raison porte en elle le germe de la science et le principe d'une autorité devant laquelle tout doit fléchir. Partout, en effet, la science moderne substitue ses preuves aux conceptions religieuses. Elle explique l'équilibre des mondes, par la gravi-tation, et délaisse l'action providentielle, à l'exemple de Laplaoe qui dans son système a pu très-sérieusement considérer Dieu comme une hypothèse dont il ne sentait pas la néces-
site. Ce que Laplace disait, au sujet de Tastronomie, est également vrai pour la physique, la chimie, là biologie et la morale. Les faits qui concernent ces diverses portions de la science générale -s'expliquent par des forces que mesurent incessamment Tobservation, Texpérience et le calcul. L'action de ces forces, toujours la même dans des circonstances identiques, peut être classée sous forme de lois qui, en affirmant la nécessité des rapports, de viennent la négation du miracle. Ajoutons que oe dernier, outre qu'il représente une impassibilité logique, n^a jamais été constaté scientifiquement et n'a pu entrer dans le domaine des faits.
G^est ainsi que la science remplace dans le savoir humain le surnaturel par le naturel.
Elle augmente sans cesse le nombre de ses adhérents au moyen d'un enseignement qui s'empare des âmes par la toute-puissance do la démonstration. Telle est la force de l'évidence scientifique que nul ne s'avise de la contester et qu'elle séduit les cœurs les plus disposés à la maudire. En la voyant opérer journellement des prodiges dont les faiseurs de
miracles ne se sont jamais avisés, les populations lui accordent une confiance pleine et entière.
Celui qui demande l'évidence, pour croire, applique le doute à tout ce qui n'est pas constaté. La méthode lui donne la précision dans Tesprit, la sagacité dans les conceptions et la clarté dans ce qu'il démontre. Ciiaque vérité acquise lui donne plus de confiance dans sa raison et plus de dédain pour ce qui est déraisonnable. Sa volonté, au lieu de servir ses appétits, instincts et sentiments, se met au service de son intelligence dont les produits deviennent l'intérêt capital de sa vie. Ainsi s'expliquent les actes du savant qui trouve uneice infinie à sacrifier ses forces, son 5t sa fortune pour l'obtention d'une ^couverte. Ce qu'il acquiert ainsi il omme un avare aime son trésor; mais, d'enfermer et de cacher sa richesse ivenue stérile, il se plaît à la répandre nanité dont il devient le bienfaiteur, (t homme et le dévot qui achète une paradis, au moyen de macérations , les populations ne sauraient hésiter;
elles vont à celui qui dit vrai, qui démontre et qui sert.
Par cette analyse des diverses formes de l'autorité on voit qu'une seule est purement abstraite, et fondée sur la démonstration; qu^une seule représente l'intérêt de chaque homme et de l'humanité entière ; qu'une seule est en rapport avec la fierté des âmes qui veulent croire et penser dans toute leur indépendance; qu'une seule répudie comme un.attentat contre l'humanité les divers moyens de contrainte; qu'une seule est en mesure de remplacer l'erreur de la veille par la vérité du lendemain, qu'une seule peut concilier son existence avec les nécessités d'un progrès indéfini. Si le science possédait la physiologie i psychique et la sociologie restées à l'état j d'ébauche, l'autorité religieuse perdrait vite [ sa raison d'être. Mais la théorie de l'âme hu- I maine telle que l'ont formulée les pères de l'Église est encore admise et professée généralement. Elle reste l'auxiliaire des doctrines religieuses. Quant à la science sociale, elle est si élémentaire que de grands peuples ont espéré, récemmont, accroître leur vie en se
plaçant sous le despotisme d'un empereur.
Ajoutons que la superstition et Fattrait du merveilleux, faisant partie de ce que Tatavisme a légué aux générations modernes, Tâme hïimaine a besoin d'une épuration progressive pour devenir digne d'apprécier la simple vérité et ne pas lui préférer les oripeaux de la fable.
Il ressort de cette analyse qu'une doctrine croy; en autorité avec le nombre de ceux qui la professent et que ces derniers ont d'autant plus d'influence qu'ils sont plus forts, plus moraux et plus instruits. On a vu des erreurs faire autorité uniquement parce qu'elles flattaient la croyance du grand nombre, tandis que des vérités restaient lettre morte faute d*avoir des adhérents. La religion et la science ne sont effectives que si elles ont l'assentiment général et l'autorité leur vient partie pour la somme du vrai, du beau et du bien qu'elles contiennent, partie pour leur conformité avec l'état mental des peuples et le degré de confiance qu'elles inspirent. Ce qui fait foi, à une époque, provoque le mépris d'un autre temps.
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De même que la liberté est l'expression abstraite de rinitiative et de l'action des individas, de même Tautorité est Texpression abstraite de l'initiative et de l'action des collections. Mais, celles-ci, étant forcées d'agir par leurs membres, sont paralysées si l'autorité ne parvient à dominer la liberté ou à se mettre en harmonie avec elle. Chez les bétes et les barbares, la domination est prépondérante, tandis que l'accord est préféré par les civilisés, en ce qu'il n'entraîne aucune perte de force.
L'autonomie et l'intégrité que la liberté donne à Torgane social sont également données par l'autorité à l'organisme sous forme d'indépendance. Celle-ci est perdue soit par la domination d'un homme, d'une caste ou d'une faction, soit par la domination que la commune exerce sur la famille, que la province exerce sur la commune ou que la nation exerce sur tous. L'asservissement d'une nation par une autre amène encore la perte de l'indépendance et la destruction de l'autorité légitime. En pareil cas cesse une action essentiellement bienfaisante, la liberté manque de contre-
poids, rintérêt général est sacrifié à Tintérêt particulier, Tanarchie se produit et le désordre éclate de toutes parts, sans autre remède possible que la tyrannie du conquérant.
§ Vin