CONCLUSION
Les principes de 1789 consacrent les droits naturels et imprescriptibles de l’homme :
Y égalité, la liberté , la propriété, la sûreté. Ces principes reconnus, proclamés, acceptés par tous les partis, sont, suivant l’heureuse expression de M. Emile Ollivier. pour toute constitution, ce que l’âme est au corps, la flamme vive sans laquelle rien n’existe. Ces principes sont impérissables et feront le tour du monde.
Mais si la France aime passionnément l’égalité, si elle tient à la liberté, elle comprend que, sans ordre , elle serait privée de ces précieuses garanties. L’expérience de nos
nombreuses révolutions ne le lui a que trop prouvé. Aussi a-t-elle invoqué le principe d’autorité si fermement consacré par Napoléon, et en entourant ce grand nom d’une immense popularité posthume, elle a exprimé la volonté bien arrêtée de se voir, de se sentir gouvernée.
Il y a donc deux principes en présence, celui de la liberté et celui de l’autorité.
La France veut la conciliation de ces deux principes. Elle ne veut pas que l’un soit sacrifié à l'autre.
En 1799. la France était profondément bouleversée. Napoléon la dota d une organisation qui reconstitua ses finances, rétablit son organisation, fonda son industrie, qui a résisté à deux invasions du territoire, à trois grandes révolutions, cela est vrai ; cette organisation est restée debout quand tout tombait autour d’elle, preuve éclatante qu’elle est bonne.
Mais cette organisation a eu pour résultat de trop centraliser le pouvoir, de ne pas tenir suffisamment compte des libertés, des franchises locales; elle est trop faite h l’image
de Napoléon 1 er , dont le caractère était tout d’une pièce.
A une telle organisation permettant au pouvoir de donner une impulsion qui, instantanément, descend sans secousses et sans détours jusqu’aux dernières fractions du territoire, à une telle organisation, disons-nous, il eût fallu des modérateurs sérieux, capables de servir de frein à la machine gouvernementale; un Corps législatif et un Sénat fortement constitués, c’est-à-dire ayant le plein et libre exercice de leurs attributions ; des conseils généraux et des conseils municipaux jouissant d’une suffisante liberté, exclusivement chargés du réglementdes affaires locales; une presse indépendante.
Il eût fallu, en un mot. que le gouvernement ne s’occupât que des intérêts généraux, abandonnant aux communes et aux départements le soin de s’administrer eux-mêmes.
De celte façon, on aurait concilié Vunilc dont la France a besoin et le sentiment de dignité, d'indépendance que sent en lui le citoyen qui prend part aux affaires publiques.
Malheureusement, Napoléon, dont les défauts étaient l’exagération de ses grandes qualités, n’avait aucun penchant pour le régime parlementaire ; il était trop personnel pour vouloir partager le pouvoir.
Il voulut avoir seul les rênes en main, oubliant que les chevaux peuvent s’emporter, et que, faute de frein, la voiture verse.
Napoléon III, nous l'avons déjà dit, n’est pas le disciple de son oncle ; il l’a déjà prouvé et il le prouvera encore eu élargissant le cercle de nos libertés publiques. Sous son règne, le gouvernement et l’administration ne descendront jamais sur les bancs du Corps législatif, mais il émancipera les communes et les départements ; il leur fera une part plus large d’air et de soleil ; il donnera de plus grandes garanties à la presse, à la liberté individuelle ; il élargira la base sur laquelle repose le pouvoir que lui a confié la nation, afin qu’on ne puisse pas dire que nos mœurs valent mieux que nos institutions.
* « Toqs les gouvernements, dit M. Odilon
» Barrot (1). se sont épuisés, jusqu'à ce jour.
(1) De la Centralisation eide scs effets, p. 161.
» en efforts persévérants pour accroître leur » puissance, et par cela même leur respon- » sabilité. Le premier souverain qui , en » France, suivra une marche opposée et qui » emploiera tout ce qu’il possédera d'in- » fluence et d’énergie à diminuer son pou- » voir et à forcer les citoyens à prendre, avec » leur part dans le gouvernement, leur part » aussi dans la responsabilité, fera preuve » non seulementd’unlibéralismeéclairé, mais » montrera encore un grand sens politique.
» car il aura trouvé le vrai secret de durer. » Espérons que Napoléon ïll sera le souverain dont parle M. Odilon Barrot Cet espoir ne serait guère fondé si le pays ne devait pas obtenir d’autres concessions que celles annoncées , prophétisées par M. Billault dans la séance du 18 juin au Corps -législatif. — Mais nous ne voulons pas admettre que ce Ministre ait été l’interprète de la volonté de l’Empereur lorsqu’il a présenté le décret du 24 novembre comme un acte destiné à clore irrévocablement l’ère’ du progrès que l’on croyait seulement inauguré par eeproprio motu impérial.
Nous ne sommes certes pas de ceux qui voudraient que l’Empereur se laissât peu à peu désarmer et amoindrir pour bientôt tomber de faiblesse et d’impuissance, mais M. Billault lui- meme l’a dit : « L’Empereur y) sait que la France attend de lui un gouver- >5 nement libéral, modéré, mais fort et résolu, » un gouvernement glorieux et respecté, un » gouvernement d’origine nationale et de » tendances populaires. »
Les considérations invoquées par M. Billault pour justifier l'immobilité politique sont celles que nous invoquons nous-môme pour demander une marche sage, mais progressive, dans la voie des idées libérales.