‹ LES PRINCIPES DE 1789 EN AMERIQUEChapitre 21 sur 40 · ARMÉES PERMANENTES · texte numérisé non relu

ARMÉES PERMANENTES

Dès notre enfance nous avons répété les paroles si connues de Gicéron, qui peut-être sans qu'ille voulût formèrent un vers :

Cédant arma togse, concédât laurea linguse.

Ce qu'on est convenu d'appeler pouvoir civil a toujours eu pour nous un charme et une attraction irrésistibles : il représente le pouvoir exercé par délégation, avec loi, mesure, contrôle et responsabilité; caractères opposés au pouvoir militaire, qui porte avec lui quelque chose de la brusquerie des casernes, de l'odeur de la poudre, du ton bref et impérieux des exercices militaires, du sabre qui frappe et ne raisonne pas.

L existence d'un Etat qui possède une nombreuse armée permanente entraîne les Etats voisins, et même les Etats éloignés, à mettre sous les armes un nombre d'hommes égal ou plus grand, car lorsqu'on dispose

delà force, les idées d'agression et de conquête ne manquent pas de surgir. Le souverain qui dispose de milliers de soldats devient arrogant. D'autre part, la carrière militaire est de celles dans lesquelles on n'avance pas rapidement aux époques de tranquillité et de repos; le soldat aspire donc après à son élément, la guerre, qui lui offre l'avenir, lui promet des grades, des décorations, des pensions.

Pour le service des armes, on cherche les hommes les plus robustes, les mieux constitués, les plus actifs, c'est-à-dire qu'on enlève, pour Tœuvre de la destruction, les forces les plus vives de la société, les instruments les plus propres à l'œuvre de la production, du bien, de la civilisation.

Non-seulement cela; mais, outre qu'on arrache ces hommes au travail qui féconde, à l'industrie agricole, au commerce, à la fabrication, il faut dépouiller la société de capitaux immenses pourentrenir ces nombreux bataillons qui sont employés à soutenir les ambitieux, à épouvanter la liberté ; il faut augmenter les impôts pour payer les casernes, les canons, les fusils, les munitions, les uniformes, les chevaux, etc.

Les grandes armées ont toujours servi, ou bien à rendre les guerres civiles plus fréquentes et plus terribles, ou bien à exciter les guerres internationales.

Gela est démontré par Thistoire. Ainsi ce système produit l'affaiblissement des forces productives d'une nation, par les bras que l'on retire du travail; l'amoindrissement du revenu des particuliers, par les

nouveaux impôts exigés pour le payement, Teutretien, etc.,de ces millions d'hommes^ qui ne servent qu'à faire des parades militaires, à apprendre Tart de. tuer, de défiler dans les revues militaires, au grand contenteoient delà vanité des souverains; Faugmentalion des probabilités de guerre, et par conséquent de misère et de rétrogradation.

Un ouvrier est un instrument de civilisation; un soldat est un instrument 4e destruction en tous sens; un atelier représente tout ce que la civilisation moderne a de plus iio\Ae et de plus actif; la force et Tintelligence appliquées à l'œuvre de ce que Ion pourrait appeler une seconde création ; une caserne représente ce que la barbarie a de plus horrible, la négation de la liberté individuelle, et Tannihilation des créatures de Dieu.

A quoi a servi à la France, par exemple, d'avoir dépensé pour ses armées, de 1831 à 1849, plus de 6,125 millions de francs? 11 est démontré que les grandes puissances, comme celles de second et de troisième ordre, au lieu d'introduire des économies dans le budget de la guerre, augmentent chaque années les frais de la paix armée. Le quart des frais généraux est appliqué au ministère de la guerre. La France, qui appelait tous les ans 80,000 hommes sous les armes, en appelle aujourd'hui 100,000. La drande-Bretagne, qui voyait de mauvais œil les armées permanentes, a aujourd'hui 150^000 soldats, sans compter l'armée de l'Inde. La Prusse a élevé son

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effectif de paix de 130,000 à 205,000. La Russie et TAutriche suivent la France pas à pas. L'Espagne a aujourd'hiui plus de soldats qu'au temps de Philippe II, et ainsi des autres. Le total des dépenses de la France atteint deux milliards, sur lesquels 450,000,000 sont pour la guerre, c'est-à-dire pour les soldais, les officiers et les chefs de Tarmée de terre, sans compter la marine, les logements, etc. La Grande-Bretagne a 1 ,800 millions de francs de frais généraux, dont 410 millions pour la guerre. L'Autriche, 850 millions, dont 280 millions pour les armées; la Prusse, 520 millions, sur lesquels Humiliions sont destinés à la guerre. L'Italie 950 millions, dont 260 millions consacrés à la guerre; TEspagne, 500 millions, dont 95 millions pour les armées, etc.

Mais nous désirons éviter l'exagération en tout : si nous sommes ennemi des nombreuses armées nermanentes, nous n'acceptons par l'idée empirique qu'un État soit absolument dépourvu de force armée. L'humanité tend chaque jour de plus en plus à l'unité et à l'harmonie, par le développement des intérêts moraux et matériels, par la diffusion des lumières, par la solidarité dans les maux comme dans les biens. L'humanité sera véritablement la grande amille desenfants de Dieu, quand, dans chaque État,

les droits individuels seront reconnus et garantis ; quand dominera la liberté, c'est-à-dire la justice; — quand il n'y aura plus de guerre de nation à nation pour s'arracher des lambeaux de terre ou imposer telle ou telle croyance politique ou religieuse ; quand ces luttes seront remplacées par des combats d'émulation, pour savoir qui produit le plus et le mieux, qui fait avec le plus de succès entrer les forces naturelles dans la grande œuvre de la production.

Cela arrivera un jour; mais en attendant, et tandis que le peuple fait son éducation et que les nations Jipprennent à se respecter par égoïsme, sinon par devoir, — le mot patriotisme a un sens, Thomme se doit à la nation dans laquelle naquirent ses pères et où lui-même a vu le jour ; d'où il résulte que, comme certains Etats sont armés et ont des soldats, les autres doivent s'armer pour défendre leurs foyers et l'indépendance de la patrie.

Un des grands devoirs, peut-être le premier devoir d'un gouvernement, est de produire la sécurité : pour soutenir la loi, pour assurer le droit de chacun, pour prévenir et réprimer les excès de la liberté individuelle, — la force est nécessaire, et la force est sainte quand elle est au service du droit. Pour arriver à ces hautes fins de toute société bien constituée, la police et les armées sont utiles : la première, en fonctionnant d'après un système clair, précis, défini; en protégeant toujours, ne prenant jamais de déguisement pour contrôler la conduite du citoyen paci-

fique, et en neservant pas d'arme aux po.vivoirs ambitieux qui vivent pleins de soupçons, parce qu'ils sont en lutte ouverte avec la liberté ; — les armées, formées suivant la loi de Tégalité de tous les citoyens quant aux droits et aux devoirs, réunis d'après un principe rationnel, juste et proportionné aux éléments dont se compose TEtat.

Avant les armées permanentes sont les gardes nationales, sage institution qui est la gardienne de Tordre comme la défense de la liberté et de l'indépendance. La nation doit avoir sa garde nationale, — comme doivent ravoir le district, la province, le canton, le municipe, — armée de ses armes propres, commandée par des chefs issus du suffrage populaire.

L'armée permanente doit être en rapport avec la population et les ressources du pays. Un écrivain démocrate, ennemi des armées permanentes, a soutenu que celle d'un Etat doit être composée à raison de 1 soldat par 200 habitants. S'il avait dit en raison de i par 1^000, il aurait même ainsi établi une base très-propre à former des armées considérables. L'armée doit être disséminée dans les diverses provinces, afin d'être toujours un élément d'ordre et une garantie pour la conservation de l'indépendance, et jamais un danger pour la liberté.

Qu'on établisse des collèges militaires dans lesquels d'habiles professeurs de l'ordre civil donneront ime éducation libérale et démocratique, et les instincts

de corps seront neutralisés par les idées acquises dans ces pépinières.

La nécessité des armées permanentes, avec les caractères que nous venons d'indiquer, est urgente dans l'état actuel de la civilisation, à demi chrétienne encore, car la paix n'est qu'une trêve plus ou moins longue, sans former encore l'état normal de la société (cequi viendra avec le temps) : la guerre est donc une science que doivent forcément apprendre les enfants d'un État qui ne veut pas déchoir.

De quelle manière doivent se former les armées ? Trois systèmes ont été mis en pratique : celui du recrutement forcé, celui des engagements volontaires, celui de la conscription et du tirage au sort, il y a en Prusse un autre système pour la formation de hlandwher ei du landsturm; ce système est extrême" ment vicieux, car il appelle sous les armes indistinctement tous les citoyens de 20 à 59 ans, soit pour le premier, soit pour le deuxième corps de la landwher ou pour le landsturm^ sans admettre ni exceptions ni remplacements. Ce système, qui naquit des circonstances dans lesquelles fut placée la Prusse par la paix de Tilsitt, répondait à cette époque à une nécessité réelle et impérieuse. Mais aujourd'hui c'est un anachronisme, et il donne une très-mauvaise orga-

nisation, comme on en a eu la preuve en 1854 et en 1859. En effet, au premier cri d'alarme, agriculteurs, artisans, avocats, médecins, littérateurs, etc., chacun suivant son âge, doit se rendre à son corps respectif, et perdre des mois entiers en stériles exercices, en garnisons ou en marches sans but, tandis que tous les éléments vitaux et toutes les forces productives de la nation sont abandonnés. Mais il serait hors de propos d'entrer dans des détails au sujet de ces institutions.

Le recrutement forcé est, sans contredit, le système le plus odieux connu ; c'est une sorte d'esclavage moderne, par lequel sont violés à la fois les principes d'égalité, le respect de la liberté individuelle, et par lequel les familles sont privées de leur appui et la société de ses meilleurs bras.

L'impôt du sang doit peser également sur le riche et sur le pauvre, sur l'homme lettré et l'ignoran t. Mais que signifie ce système en vertu duquel des chasseurs d'hommes se répandent dans les rues et dans les campagnes pour jeter le lazzo au cou des pauvres enfants du peuple, les traîner aux casernes, les affubler de l'uniforme et leur mettre un fusil au bras? Respecte-t-on ainsi la sainte idée de l'égalité ?montret-on de la déférence pour la liberté individuelle? Ces soldats ainsi improvisés auront-ils l'amour des armes, respecteront-ils la discipline, resteront-ils de bon gré dans leurs casernes?

Les engagements volontaires seraient le système le

plus juste et le plus équitable, s'il pouvait être pratiqué. Mais par ce système, même en payant une forte prime , il est difficile de former une armée ; cela s'est vu souvent en Angleterre, et récemment dans les États-Unis du Nord.

La conscription obligatoire consulte le principe d'égalité, respecte la liberté individuelle, n'exempte aucun citoyen de l'impôt du sang (si ce n*est dans ces cas de justice reconnue, établis dans les législations romaine et française), donne à l'État des soldats instruits, disciplinés. La conscription est unie au tirage au sort; celui qui a tiré un bon numéro est exempt; mais ainsi le hasard peut favoriser le riche comme le pauvre, le savant comme l'ignorant. La mesure est la même pour tous.

Comme complément de la conscription et du tirago au sort, il faut admettre le système de remplacements. Le soldat donne à la patrie une partie du temps qu'il pourrait consacrer au travail. Celui qui a du capital ou du travail accumulé dit à celui qui n'en a pas : « Veux-tu de l'argent , tu vas me remplacer comme soldat ? » Le remplaçant accepte volontairement; ayant un goût prononcé pour la carrière des armes, il prend le fusil à la place de son compatriote. Le pouvoir n'intervient pas en cela : il impose à tous le même devoir ; mais si celui dont le terme est expiré, ou bien qui a été exempté par le sort, se substitue à celui qui veut vivre loin des casernes et

des uniformes, il est dans son droit, et l'État n'a pas

de raison de s'opposer à ce changement, auquel il gagne le plus souvent, car un soldat pat inclination vaut mieux qu'un soldat par force. Si c'est la nécessité qui oblige à se faire remplaçant, c'est aussi la nécessité qui contraint à toute espèce de travaux.

En outre, il y a entre les hommes des différences naturelles, que ne détruit ni ne peut détruire le principe d'égalité tel qu'il doit être compris, — de 1 égalité qui élève, et non de celle qui abaisse et nivelle. L'emploi du temps n'est pas le même, ni quant à l'action, ni quant aux résultats, pour celui qui n'a qu'une lueur d'intelligence, peu ou point cultivée, que pour l'homme de talent et de savoir.

Mais comme complément indispensable de ce dernier système, comme base d'un régime démocratique^ il faut que dans la carrière mihtaire on suive ]a maxime. A chacun selon ses œuvres ; que l'avancemeni soit pour celui qui se distingue par son habileté et sa valeur, et non comme en Angleterre pour celui qui est né dans la classe aristocratique.

Cela établi, puisque l'humanité n'est pas encore arrivée à l'époque des luttes de travail et de production seulement, il y aura des armées d'accord avec les principes de justice, avec le respect des idées d'égalité et de liberté individuelle, des armées en rapport avec les ressources et la population de chaque Etat; — ces armées seront composées d'hommes propres au métier de soldat, et possédant des sentiments d'honneur et d'humanité, de sorte que la

guerre se présentera chaque fois avec de nouveaux caractères de moralité, jusqu'à ce qu'arrive Tépoque si désirée de la paix universelle au sein des associations libres.

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