‹ LES PRINCIPES DE 1789 EN AMERIQUEChapitre 24 sur 40 · DE L'ARGENT · texte numérisé non relu

DE L'ARGENT

Dans un écrit publié par nous en 1854, nous avons

examiné assez longuement cette importante question

de [la science économique. Nous allons aujourd'hui

étioncer simplement les éléments qui la constituent,

^''esl-à-dire les prolégomènes de la science.

1° L'argent est une marchandise. De même que IW ne peut, en droit, fixer la valeur d'un mètre de drap, le prix de location d'une maison, — de même il n'existe aucun fondement solide pour fixer l'intérêt légal de l'argent.

Le capital représente un travail antérieur ; peu importe qu'il consiste en argent, en maisons, en propriétés, etc. Le travail est échangé contre du travail, ou, ce qui est la même chose, il y a échange d'efforts. J'ai du blé, — vous avez du vin; je vous donne l'excédant de mon blé contre l'excédant de votre vin, après avoir débattu les conditions de rechange. S'il y a intervention d'un nouvel élément qui favorise les

transactions, si au lieu de vin vous me donnez de l'argent, Vessence des choses n'est pas changée pour cela. Votre argent représente toujours votre travail, comme mon blé représente mon travail propre ;

2° Quand ily a abondance de la marchandise argent, celui qui demande à emprunter peut l'obtenir à de meilleures conditions. Et si, dans un pays ou il n'y a l)âs de lois restrictives de Tîntérêt, on réalise en prêtant des bénéfices supérieurs à ceux que Ton obtiendrait dans d'autres transactions, l'argent affluera vers ce pays jusqu'à ce que Ton arrive au niveau désiré.

Les lois qui règlent le loyer de l'argent, au lieu de produire le bon marché, amènent la cherté, et font d'une action licite une action coupable, un délit. Si l'on fixe, par exemple, un intérêt de 5 ou 6 0/0, les capitalistes honnêtes, qui ne veulent pas violer la loi, s'abstiendront de prêter; mais à leur place apparaîtront les hommes de mauvaise foi, les véritables usuriers, qui trouvent le champ libre pour imposer des conditions plus onéreuses.

La loi sera violée au détrimen t de la morale sociale, et cela sans (^u'il soit possible de prouver qu'il y a violation : Pierre demande cent francs, il en reçoit quatre-vingt-dix et donne un reçu de cent ;

3» Celui qui demande à emprunter le fait, soit pour appliquer le capital argent à une entreprise lucrative, soit pour sortir d'une situation désespérée.

Dans le premier cas, il peut tirer de son industrie des bénéfices supérieurs à ceux qu'obtient 1o prêteur,

d'où résulte qu'il y a profit pour tous, car la production de la richesse a été de la sorte stimulée; — dans le second cas, qombien de f«is n'est-il pas arrivé qu'une somme prêtée à gros intérêts a sauvé la vie d'un homme, l'honneur d'une famille? Eu toute circonstance, pour celui qui demande à emprunter, le prêt qui lui est fait est un bien qu'il reçoit, car personne ne demande ce qui peut lui faire du mal. Dans Tétat actuel de la législation française, le malheureux ne trouve pas de capitalistes qui consentent à lui donner de l'argent à moins de 6 pour 100, et on ne le lui donne pas à plus fort intérêt parce que la loi l'empêche; mais les monts-de-piété reçoivent eu dépôt, pour le tiers de leur valeur, les effets du misérable, et lui prennent un intérêt supérieur à 9 pour 100;

4° Celui qui prête son argent à intérêt rend un véritable service, et tout service doit se payer, en débattant librement les conditions entre celui qui le rend et celui qui le reçoit. En outre, tout capital a pour essence d'être productif : si Pierre consent à abandonner à Jean une certaine somme, il cesse, pendant tout le temps qu'il s'en dessaisit, d'exploiter cette somme à son avantage, et Jean l'exploite pour son propre compte ; donc il doit indemniser Pierre. C'est ce qui s'appelle lucre cessant et dommage naissant. De là rintérêt de l'argent. Jean peut se lancer dans des opérations aventureuses, il peut mourir, et Pierre trouvera alors des difficultés de tout genre

pour obtenir le payement de ce qui lui est dû. G'jest là ce qui constitue le danger probable, qui exige le payement d'une priîne. Tel est 1b système suivi par toutes les compagnies d'assurances ;

50 En France, sous le régime de la loi de 1807, qui fixe l'intérêt de l'argent à 6 pour 100 dans les affaires commerciales et à 5 pour 100 dans les affaires civiles, on a plusieurs fois toléré que la Banque élevât le taux de son escompte; une loi dans ce sens a été promulguée en 1857. Ehbien, pourquoi établir deux ordres de système, Tun pour la Banque privilégiée et l'autre pour les particuliers, pour les simples prêteurs ? Gomment ce qui est immoral et pernicieux pour ceux-ci devient-il moral et utile pour celle-là? Quelle différence y a-t-il entre un billet signé par deux ou trois personnes et un billet signé par un seul individu? M. Léon Faucher a prouvé d'une manière irréfutable qu'il n'y a aucune différence, pas plus qu'entre des prêts pour des opérations commerciales ou pour tout autre objet. Ce ne sont là que des distinctions de casuistes, complètement étrangères à la science ;

60 La loi qui fixe l'intérêt de l'argent parait avoir surtout en vue de protéger l'emprunteur contre le prêteur ; mais elle n'aurait pas dû s'arrêter à moitié chemin. Si elle s'intéresse tant au nécessiteux, puisqu'elle attaque la propriété représentée par la marchandise argent, en fixant un taux pour l'intérêt, elle aurait dû ordonner que le capitaliste prêtât à

5 ou 6 pour 100, suivant le cas, à celui qui demande du capital. Gela eût été logique.

La loi fait subir à une grande partie des citoyens une tutelle forcée, qui ne reconnaît ni âge, ni condition, ni limite ; elle intervient pour dire à celui qui a besoin de la marchandise argent: Tu ne recevras pas à un intérêt supérieur à 5 ou 6 pour 100; et au prêteur : Tu ne dooneras pas ton argent à un intérêt plus élevé. Mais M. Baudrillarta déjà fait remarquer qu'il est plus dangereux d'acheter et de vendre que de prêter et d'emprunter. Si la loi établit une taxe pour les prêts à intérêt, elle devrait à plus forte raison en établir une pour les achats et les ventes;

7° Les lois tolèrent certaines choses pires que l'usure; M.Victor Borie a dit avec beaucoup d'esprit: «Puisqu'il s'agit de tutelle, pourquoi, ô législateurs,

• ne failes-vous pas une loi contre les demoiselles qui « poussent les fils de famille chez les usuriers , —

• contre les restaurateurs qui ouvrent leurs salons les « nuits de bal, — contre l'Opéra et ses bals masqués, « -— contre les courses de chevaux, — contre lespa- « ris, — contre le quartier Bréda, — contre le vin « de Champagne, — contre les crinolines, etc., etc. « Le tribunal de police correctionnelle serait ainsi « transformé en tribunal de la pénitence ; »

8*^ C'est depuis Turgot surtout, que la question dont nous nous occupons a été discutée, et ceux qui sont partisans de fixer l'intérêt de l'argent ont été ccmplétement battus. Personne n'a su comme Mon-

tesquieu montrer les résultats contraires au but qu produisent les lois de cette nature. Ce publiciste di sait : « L'usure augmente en proportion de là sève « rite de la défense. Le prêteur s'indemnise du dan « ger de la contravention. » — Ce thème a et développé par Smith , Say , Bastiat , M. Chevaliei Rossi, MM. Molinari, Baudrillart, Darimon, Garnie: Borie, etc.

L'Angleterre, l'Espagne, les Etats-Unis, Tltalie, I Hollande, la Belgique, la Prusse, etc., pénétrés c ces doctrines, après avoir suivi la voie des incons quences économiques et de Tempirisme , ont abc les lois qui limitaient l'intérêt de l'argent. Et e lieu d'être plus élevé qu'en France, toutes chos« égales d'ailleurs, l'intérêt est au contraire moins fo dans ces pays.

La tâche du législateur est facile, la bonne march des sociétés plus assurée, en suivant loyalement lef lois préexistantes qui régissent le monde moral.

DE LA LIBERTÉ QUI DOIT RÉGNER DANS LA DÉTERMINATION DE LMNTÉRÊT DE UARGENT

Bans les limites du droit, tout par la libre et perfectible spontanéité de l'homme; rien par la loi ou la force que la justice universelle.

(Bastiat, La Loi.)

Je veuic que le taux de l'intérêt soit toujours le plus bas possible , et voilà pourquoi je supplie le législateur de ne plus s'en occuper.

(De Molinari.)

Le socialisme n'est autre chose qu'une exagération radicale, mais parfaitement logique, de vos lois et règlements. Vous avez décidé ue l'intérêt serait limité à cinq et à six pour

cent; le socialisme décide que l'intérêt sera

réduit à zéro.

De Molinari, Les Soirées de la rite Saint-Lazare. )

^ommairk. Raison de la publication de cet article. — Questions : Qu'est-ce que le travail? Qu'est-ce que la valeur? Quel est le fondement de la valeur? — Qu'est-ce que la richesse? — Qu'est-ce que le capital? Qu'est-ce que l'échange?— Comment doit-il être réglé'? — La monnaie est-elle une marchandise? — La monnaie est-elle un signe? Est-elle une mesure de valeur? — Y a-t-il une mesure de valeur? — La monnaie étant un produit, une marchandise, quelles sont

les lois qui doivent en régler le change? — Tout capital produit un intérêt. — Qu'est-ce que l'intérêt? — Légitimité de l'intérêt.— Perpétuité de l'intérêt. — Si l'intérêt est licite k cinq ou six, pourquoi devient-il illicite à huit, dix, etc.? Et s'il est illicite à huit, dix, etc., pourquoi ne l'est-il pas aussi à six, cinq ou un? — Résulte-t-il un dommage pour les emprunteurs de ce qu'il y ait des capitalistes qui leur prêtent à intérêt?— Effets de la concurrence.— Sphère de la loi. — Lycurgue, Solon, Rousseau, Robespierre, Proudhon. — Les lois qui fixent l'intérêt de l'argent donnent un résultat contraire à celui que l'on se propose. — Lois religieuses. - Conclusion.

Nous avons reçu de la Nouvelle-Grenade des journaux annonçant que M. le général Tomas G. deMosquera, en sa qualité de représentant de la province de Gipaquira, proposait aux chambres législatives un projet de loi fixant Tintérêt de l'argent à 5 0/0 dans les affaires non commerciales et à 6 0/0 dans les affaires de commerce.

Nous avons cru devoir formuler quelques observations à ce sujet, caria question est intimement liée aux principes fondamentaux de la science économique, et, d'autre part, Tauteur de cette proposition, homme éclairé et ami du progrès , fut comme représentant, en 1834, un des preriiiers qui, à la Nouvelle-Grenade, contribuèrent à faire pénétrer les principes libéraux dansles lois financières de ce pays, etplus tard, de 1845 à 1849, réalisa comme président de la République une révolution complète dans les finances nationales.

Nous avons encore été porté à écrire sur cette question par la lecture d'un article contre le général

Mosquera, écrit par un jeune homme de talent mais quia, par extraordinaire, émis dans cet article plusieurs propositions complètement opposées aux vérités économiques; et qui, si elles étaient vraies, tendraient à prouver la doctrine que renferme le projet du général Mosquera.

Nos observations sont calquées sur les écrits de Ros' si, M. Chevalier, M.Molinari, Mac-Culloch, et surtout surceuxdeTéminentBastiat, qui a contribué par ses œuvres à élargir le champ de l'économie politique, en purgeant cette science de mille erreurs soutenues par des écrivains aussi illustres que Smith, Ricardo, Say, Sismondi, M. Gamier, etc., et qui a aidé à renverser dans Tarène de la discussion le monstre du socialisme, à le frapper mortellement, mieux que n'auraient pu le faire les canons des gouvernements. L'homme, comme être passif, éprouve des besoins et les satisfait; mais pour arriver à cette satisfaction, il lui faut exercer son activité, souffrir une peine, faire un effort, travailler. Le résultat de cette peine, de cet effort, de ce travail, se nomme service , et il est transmissible. De là vient que l'homme peut satisfaire ses besoins, soit en produisant lui-même tout ce qui lui est nécessaire (ce à quoi il n'arrivera jamais), soit en recevant les produits dun autre homme, en vertu de la division du travail ; mais toujours il lui a fallu souffrir une peine, faire un effort et obtenir le résultat de cet effort.

Ce que nous venons d'exposer est fondamental, et

nous conduit à définir, d'après Bastiat, le travail^ la valeur, la richesse, le capital et rechange ; car de ces définitions dépend la solution d'un grand nombre de questions économiques, et principalement de celle qui nous occupe.

Le travail est Tapplication de nos facultés à la satisfaction de nos besoins.

La valeur est la relation entre deux services échangés.

La richesse est la somme, non pas des valeurs (ce qu'il faut bien remarquer), mais des choses qui peuvent servir à la satisfaction de nos besoins.

Le capital estraccumulation de services antérieurs et actuels; il se compose de matériaux, d'instruments et de provisions.

Quel est le fondement de la valeur? Si l'homme vivait isolé, il ne suffirait pas par lui seul à produire la dixième partie des choses les plus nécessaires à la satisfaction de ses premiers besoins. Que Ton considère, en effet, combien d'hommes nécessite la production d'un boisseau de blé, par exemple : pour la seule construction de la' charrue, le charpentier, le forgeron, dont le travail est précédé du labeur de ceux qui ont coupé les bois dans les forêts et fouillé les entrailles de la terre pour en extraire le fer, etc. ; ces hommes ont besoin de vêtements; et combien de temps et combien d'autres hommes n'a-t-il pas fallu pour tisser un mètre du drap le plus grossier? — Ainsi donc, l'homme, soit dit en passant, est des-

tiné à vivre en société, sous quelque Jioint de vue qu'on le considère; et dans cette société, chacun travaille pour les autres^ sans savoir le plus souvent à qui servira son travail. Chacun introduit dans le grand marché de l'humanité un service rendu par lui et en relire un "autre équivalent, s'il n'est pas obligé par la force de recevoir celui qui ne lui convient pas, Pierre possède un produit dont Jean a besoin, et celui-ci en possède un autre qui est nécessaire à celui-là : tous les deux mesurent Teffort qu'a coûté à chacun d'eux le produit qu'ils possèdent, et relToiL qu'il leur faudrait faire pour obtenir celui qu'ils n'ont pas : ils comparent, et si leurs efforts se trouvent équilibrés, ils troquent, ils échangent : le fondement de la valeur est donc dans Veffort fait et dans Veffort épargné, et consiste généralement dans le second plus que dans le premier. Lorsque Pierre achète une chose de laquelle il a besoin, il ne s'occupe pas de savoir si elle a coûté à Jean un effort représenté par 2; mais, consultant ses forces, son habileté, etc., il calcule si elle lui coûterait à lui-même un effort représenté par 2 1/4 ou 1 3/4, et se décide en conséquence à acheter ou ne pas. acheter l'objet dont il a besoin. — Ce qui précède sert à prouver combien sont inutiles, absurdes même, les vaines subtilités dans lesquelles se perdent les économistes pour chercher à savoir si c'est la valeur qui mesure l'utilité ou rulilité qui mesure la valeur'.

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