NATIONALITÉS
On parle beaucoup aujourd'hui des races, de leur influence, de leur antagonisme radical, de leur prochaine fusion et de mille autres abstractions.
En premier heu, il ne faut pas confondre les races proprement dites et les sous-races avec les nationalités. Les premières sont Toeuvre de la nature; les autres naissent des divers actes de la puissance humaine.
Blumenbach énumère cinq races humaines, qui se divisent en une infinité de sous-races ; ce sont : la race caucasique ou blanche , Téthiopique ou noire, la mongolique ou jaune, Taméricaine ou rouge, la malaise ou noir-jaime. On peut dire que les deux grandes sous-races sont l'américaine, qui se confond presque avec la mongolique, et la malaise, qui tient de la mongolique et de la caucasique.
La grande différence entre les races, ce qui leur donne une supériorité relative, ainsi que Tont dé-
montré Buffon et le secrétaire perpétuel de rAcadé« mie des sciences de France, ce n'est pas Tovale plus au moins prononcé du crâne, ni la plus ou moins grande quantité de pigment que chaque individu peut avoir entre Tépiderme et le derme; ce sont d'autres circonstances extérieures : Tinfluence du climat, les aliments, les mœurs. Cette vérité, énoncée par Buffon, a été prouvée par Lamarche.
Mais ces circonstances extérieures peuvent se modifier et se modifient : il est facile de le comprendre quant aux aliments et aux mœurs. Quant au climat, s'il ne peut changer, son action sur les hommes peut recevoir des modifications.
De toutes ces races, la première est, sans doute, la caucasique : elle n'a été, dit Lamarche, soumise ni gouvernée par aucune autre race ni sous-race. Elle a excellé dans les sciences et dans les arts ; elle a prêché et propagé Pidée d'un Dieu unique, créateur et rémunérateur ; elle a produit Moïse, Jésus, Mahomet; elle ft constitué les gouvernements les plus réguliers.
Mais pour le philosophe chrétien, toute cette nomenclature de races est de peu d'importance. La grande vérité révélée et propagée par le christianisme, c^est que l'homme est doué de facultés égales, qu'il a une même origine, qu'il aura une même fin; ^— que tous les hommes sont égaux en droits, parce qu'ils sont soumis aux mêmes devoirs. Il n'y a qu'un Seigneur Dieu, et devant lui toutes les créatures sont égales; tous led hommes sont frères.
L'époque des questions de races est passée : elles ont fait leur temps ces idées des philosophes et publicistes païens, qui prétendaient que certaines races devaient être sous la dépendance de certaines autres. La justice a remporté mille triomphes sur la force, et dans un avenir qui n'est pas éloigné, la grande et féconde idée qui a triomphé dans les familles triomphera définitivement parmi les nations au sein de Thumanité.
L'homme intelligent, sensible et libre, est maître de lui-même : il se doit à Dieu, devant qui il est responsable même de ses plus secrètes pensées ; il a des devoirs envers sa famille, envers ses semblables, envers la société dans laquelle il est né et devant laquelle il est responsable de ses actes extérieurs,
• Intelligence servie par des organes » et animée par des passions, il a une mission élevée à remplir dans la grande tache de l'humanité.
Lamarche dit, avec autant de raison que d'éclat :
« A quelque race que les hommes appartiennent,
t ils sont tous, sauf le cas de maladie individuelle,
• doués de tous les grands attributs particuliers à « l'espèce humaine : le sentiment religieux, la « pudeur, le sentiment de la famille, celui de la pro- « priété transmissible de père en fils ; la parole et lea « langues, l'éducation, le calcul et les sciences, le « don de diriger le feu, de fabriquer les instruments « pour suppléer à l'insufTisance des forces musculai- « res, les arts d'imitation , enfin la conscience, où vit
t le sentiment d'une responsabilité d'outre-tombe, « C'est de ces attributs communs^ quoique cultivables à « des degrés différents, que résultent les droits généraux « communs à V espèce, d'où dérivent ensuite les droits « politiques particuliers à chaque nation. »
Il n'est aucun principe de gouvernement libre, de droit civil, pénal et politique, de droit international, qui ne soit contenu dans la théorie chrétienne. Aussi, sous quelque latitude que ce soit, et parmi les peuples les plus éloignés , au sein desquels a pénétré la lumière de la civilisation acluelle, la famille est organisée sur de meilleures bases ; la société est j'égie par des institutions plus justes que celles des peuples anciens; les relations entre les Elats se sont régularisées, et, dans la paix comme dans la guerre, a disparu cet esprit qui faisait que les hommes se regardaient comme des ennemis et non comme des frères. Il y a encore beaucoup à faire : bien des luttes sanglantes auront encore heu entre le droit et la force, entre le christianisme, religion de l'avenir, et certaines inspirations des siècles païens qui animent encore quelques institutions sur le point de succomber.
La chaire, la presse, les missions, le commerce aidé de la vapeur, l'étroite liaison des intérêts industriels sous diverses latitudes, le fécond esprit d'association, -^ tout cela prépare la fusion des races et l'harmonie de l'humanité, qui ne peut se soustraire aux lois invariables de la solidarité et de la reversi-
bilité. Le monde gravite vers l'unité au moyen du christianisme , et il n'est pas bien éloigné le jour où les barrières qui séparent les peuples, — qu'on les nomme frontières ou douanes, — étant renversées, où les fleuves et les mers intérieures étant ouvertes à la libre navigation de tous les navires; où la propriété industrielle et littéraire, dont l'origine est tout aussi noble que toute autre, étant garantie, le commerce des idées s'etrectuera librement et sans embarras, comme celui des produits agricoles et industriels. Alors seront abolies les armées permanentes, menace constante de la liberté et source de pauvreté; alors se réalisera l'uniformité des codes civils et criminels, des poids, des mesures et des monnaies , l'égalité du tarif des postes, de la télégraphie; alors tout homme, blanc ou noir, juif, chrétien ou musulman, de telle ou telle latitude, jouira sur toute la terre des mêmes droits civils, et toutes les créatures de Dieu vivront sous la douce et sainte loi de charité et d'amour. Ce ne sont pas là de vains songes : le monde d'aujourd'hui, comparé à celui d'hier, nous assure que la main de la Providence aide l'œuvre de rhomme.au lieu de la détruire, qu'elle travaille à établir partout le règne du Droit, en faisantdominer l'esprit chrétien. Mais, malgré les triomphes obtenus, la lice est encore ouverte ; il faut que l'individu ait plus de droits, qu'il entre dans le plein exercice de ses facultés intellectuelles; il faut donc lutter pour renverser,
non-seulement les édifices encore debout de Tépoque
féodale, mais aussi ces nouveaux systèmes qui mettent le peuple en tutelle, ces créations mensongères de classes intermédiaires enfre le pouvoir et la multitude; il faut que les aristocraties de sang tombent et que l'égalité de tous les hommes soit reconnue partout. Le système du droit divin des rois est aussi
abusif que celui qui proclame la sainteté de la noblesse héréditaire.
Tous les droits de Tindividu étant reconnus, la conséquence légitime est de reconnaître ceux de toutes les associations, et de laisser à chacune d'elles le droit de se constituer et se gouverner à son gré. Le système d'équilibre européen a consisté jusqu'à présent à tenir les nations faibles sous le joug des nations puissantes. C'est le système de tutelle forcée exercé sur les Etats secondaires par les puissances, et le maintien de certains peuples dans la servitude, par rapport à d'autres. L'équilibre du monde sera, à l'avenir, sous la dépendance de l'empire de la justice. Le monde moral a ses lois nécessaires et constantes comme le monde physique. Quand chaque peuple jouira des droits qui lui sont propres, la nécessité des interventions diplomatiques et des armées disparaîtra. Lorsque chacun jouit de son droit, il n'est pas besoin d'arbitres ni d'arrangements amiables, bien moins encore de protecteurs imposés et non acceptés. Le système actuel de l'équilibre est nécessaire, parce que l'on a créé le système de compression exercé par certaines nations sur d'autres ; et dès que
injustice et la spoliation ont triomphé, il faut que 3s dépouillés et les opprimés menacent de résister, t que les spoliateurs et les oppresseurs soient tou- Durs prêts à vaincre cette résistance. La Sainte- Jliance des puissants a été établie pour asservir les iibles; bientôt viendra la Sainte-Alliance des peuples our proclamer et garantir la liberté de tous et de hacun.
Les races ne sont que les diverses familles de la ociété européenne qui prirent une physionomie pariculière à la chute de l'empire romain. On peut en iter, avec Lamarche, trois principales : la race lave, au nord; la race germanique, au centre, avec a ramification anglo-saxonne dans les Iles Britanniues; au midi, la race latine, avec laquelle se con- 3ndent 30 millions de Grecs voisins de l'Orient. De es trois familles , la slave est presque complètement rganisée; la germanique a voulu se reconstituer en cceplant une combinaison fédéralive; la latine se [•cuve dispersée, seule, et n'a pas songé à jeter les ases de son alliance nécessaire. La famille latine a mt d'affinité avec la famille Scandinave que, si cette Uiance se réalise, celle-ci doit y entrer, ainsi que ?s dix millions de Roumains qui servent de garde vancée à la famille latine sur les bords du Danube.
II est beaucoup de gens qui, voulant déguiser leur goïsme, se déclarent cosmopolites pour se dispener du devoir d'aimer leur patrie et leur race; c'est m vœu très-louable et très-noble, que de désirer
voir les races fondues ensemble, les intérêts mis en harmonie, pour arriver ainsi à Funité du monde, à la fraternité universelle ; mais il faut auparavant, et c'est une condition sine qua non de cette fusion, de cette harmonie et de celte fraternité, que Ton fasse entrer les individus dans l'exercice de tous leurs droits, qu'on laisse à chaque nationalité son autonomie légitime. La fusion ne s'é!ah!it jamais entre des éléments rivaux : l'harmonie ne peut exister entre le maître et Tesclaye; la fraternité ne peut régner entre oppresseurs et opprimés. Pour entreprendre la grande œuvre de la fusion, il faut commencer par faire que chaque nationalité soit libre et indépendante, que chacune soit une nation.
Il y a des portions de nationalités qui, malgré leur origine, doivent, à cause de leur position topographique, vivre sous le gouvernement d'une antre race. Telle est la Bohême. Il y a des nations qui, grâce à leur originalité, à leurs traditions, à leurs actes d'énergie, ne pourraient sous aucun prétexte se concevoir effacées de la carte de l'Europe ; telle est la Hollande.
De toutes les nationalités qui aspirent à se fondre en une seule nation, la plus puissante est la Slave : 80 millions d'hommes sont placés sous le sceptre du czar et couvrent un immense territoire , énormément étendu depuis la guerre de la Chine ; car il s'est accru d'un quart par l'acquisition du terrain qu'arrose le fleuve Amour. La portion de la race slave
soumise au gouvernement de rAulriche, celle qui se trouve dans les Principautés Danubiennes, et celle de la Serbie, etc, tendent à s'incorporer au vaste empire fondé par Pierre le Grand; la même tendance se manifeste parmi les chrétiens de toute race qui professent en Orieni le rile grec. Le panslavisme esi\B. plus grande expression numérique des familles européennes. La Russie s'efforce de soumeltre la Perse à son influence pour avoir le passage libre par Hôral ; elle fait des efforts plus grands encore pour s'ouvrir une autre route vers le Caboul parle pays des Kirghis. La question d'équilibre, en supposant l'existence de nations indépendantes composées de nationalités asservies, consisterait à favoriser le développement de la race Scandinave, les progrès de la race roumaine, — à travailler à l'agrandissement de la Prusse pour qu'elle serve de barrière entre TEurope Occidentale et le grand empire Slave, au lieu de l'Autriche, nation gangrenée par le despotisme ; — à tirer TOrient de cet état dans lequel on Ta représenté comme un « majestueux cadavre couché sur un lit de fleurs, » — à lui faire indirectement absorber la sève fécondante de ^a civilisation chrétienne. Les chrétiens et les musulsans de Tempire ottoman appartiennent à la première race, à la race caucasique; ils sont donc doués des mêmes facultés que les autres peuples de TKurope pour progresser dans les sciences, les arts, le commerce, etc. Le sultan reconnaît déjà que si le mahométisme est capable de conquérir, il est im-
puissant pour gouverner. Cet aveu est un pas vers le christianisme. Mais sans cela même, que l'Orient abolisse la polygamie, et son sort est assuré, et le moribond dont parlait le czar Nicolas se lèvera plein de vie, portant la civilisation de l'Europe à l'Asie. Que Ton ne croie pas cela bien difficile ; la polygamie se meurt ; deux hauts fonctionnaires turcs y ont publiquement renoncé. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que le sultan agît ainsi, quand il a Texemple du grand Soliman? Pourquoi lemahométisme ne pourrait-il se concevoir sans la polygamie, quand nous la voyons répudiée par le judaïsme, avec lequel elle existait?
Il y a 70 millions de Slaves, 40 millions d'Allemands, 25 millions d'Anglo-Saxons. La race latine compte 90 millions d'hommes répartis entre la France, l'Italie, la Péninsule ibérique et la Suisse française ; sans compter que les Scandinaves sympathisent avec elle, qu'elle a 10 millions de Roumains sur le Danube et un royaume grec qui peut gagner du terrain. Que les nationalités s'émancipent, et ceux qui ne croient pas en la fusion des races au moyen du commerce, de la communication des idées, des sentiments, et par les liens réciproques qu'ils créent, verront qu'au sein de la liberté il y aura des forces capables de neutraliser l'action envahissante, soit du panslavisme, soit de la race germanique ou de toute autre race.
L'idée d'assujettir certaines nationalités à d'autres est fort ancienne : parmi les Romains, il n'y avait
d'autre distinction capitale que celle de Romains et non-Romains ; mais cette énergique race de conquérants voulait tout soumettre à sa loi. L'idée d'unité la dominait. Pline TAncien disait :
« Il semble que les dieux ont choisi Rome pour
• réunir tous les empires, donner au monde un ciel « plus serein, harmoniser les langues discordantes « et donner l'humanité à l'homme. »
Pline le Jeune, dominé par la même idée d'unité en tout, s'écriait :
« Nous avons un prince qui ne nourrit et ne pro-
• tége pas avec moins de zèle une station séparée de t nous par de vastes mers, qu'une tribu romaine. Il
• sait si bien lier TOrient et l'Occident par les nœuds t d'une éternelle correspondance, que chaque nation t trouve dans ses villes tout ce que produisent les t divers climats. ..Depuis que les peuples sont réunis,
■ leurs biens mêlés et confondus appartiennent à i tout le monde. Que le monde est heureux d'être tombé fc sous notre èpée et d'avoir abdiqué aux pieds de Rome ! »
Aristide le rhétoricien s'exprimait ainsi :
t Petits et grands, riches et pauvres, nobles et « plébéiens, tous sont égaux devant la majesté de I l'Empereur, qui résume tous les pouvoirs et con-
■ sacre tous les droits. Au sein d'une démocratie qui i s'étend à toute la terre, tout vient de César et tout i revient à lui. Ce qu'est l'Empereur relativement à
• tous les pouvoirs, Rome le sera relativement à t toutes les provinces. Rome , forum commun et
• centre universel, reçoit les habitants du monde « comme la mer absorbe dans son sein tous ses « fleuves. La terre n'est plus partagée entre les Grecs « et les barbares, mais entre les Romains et les non-
• Romains. La majesté de la cilé domine l'univers, et
• les nations s'unissent pour demander aux dieux « Téternité de FEmpire * î »
Rendu fait observer que cette funeste idée de l'unité, mère de la conquête, des spoliations et de l'esclavage, survécut à la chute de l'empire, bien que revêtant d'autres formes. L'Église hérita de cette idée; mais heureusement, elle l'appliqua au maintien de la liberté. Bientôt survint le moyen âge, et parut l'ombre sinistre du Saint Empire Romain qui amena les luttes entre le système théocratique et le système impérial, le pouvoir public d'alors, qui faisait des papes les arbitres de l'univers ; les terribles luttes entre les partisans de l'Empire et ceux de la papauté. Cette idée de l'unité fut conservée, suivant leurs différentes manières d'apprécier la question de forme, par Barberousse, Grégoire IX, Boniface VIII, le Dante : celui-ci s'écriait, dans son poétique langage :
Vieni à veder la tua Koma che piagne Nedova sola, e die notte chiaraa :
Cesare mio, perche Don m'accompagne.
Pétrarque, se voyant déçu dans les espérances qu'il avait mises en son ami Rienzi, se fait le propagateur
i Rendu.
des idées du Dante, comme on le voit principalement dans sa lettre à Charles IV, où il disait :
« L'empire romain, brisé par de si rudes tempêtes, « met en ta valeur ses espérances souvent frustrées « et presque éteintes; à peine échappé à tant d e- « cueils, il veut respirer à Tombre de ton nom. Que « la douceur du pays natal ne te captive pas. Quand « tu regardes l'Allemagne, pense à Tltalie.Né là-bas, « tu fus élevé ici; là tu as le royaume, ici le royaume « etrempire;et qu'il me soit permis de le dire, • sans rabaisser en rien les autres pays et les autres « peuples : Si les membres de la monarchie sont » partout, c'est ici seulement qu'en est la tête. »
Cette fatale idée de Yunilé dans le Saint-Empire a été la cause de l'asservissement de bien des nationalités; elle fut la cause de la ruine de toute Tltalie. Il fut un temps où le même Pétrarque, flottant entre divers systèmes, se souvint qu'il était Italien avant tout, et voulut propager l'idée de l'indépendance italienne, n s'écria alors, voulant que la Péninsule fût protégée par ses frontières naturelles contre les vues des hommes du Nord, auxquels il s'était volontairement associé :
Ben provide nalura al oostro stato,
Quaud dell' Âlpi schermo
Pose tra noi e la tedesca rabbia.
Rienzi lui-même, après sa première chute, alla à Prague, en 1352, supplier Charles IV de lui ouvrir les Alpes; il disait : « L'Empire est la source de tout droit
« temporel elle seul moyen d'empêcher les commo- « lions dans les grandes luttes de l'Italie *. »
Ainsi donc, par des voies opposées |et peut-être avec des sentiments contraires, tout eût penché vers le régime de la force, l'annihilation de certaines nationalités, l'esclavage de certaines autres. L'Allemagne disait bien haut naguère que l'Italie ne pouvait pas être une nation, et cette erreur, qui semble un blasphème, a été répétée même en Angleterre et eil France. En tout cas, comme l'observe Lamarche, c'est TAUemagne qui n'est pas une nation : il lui manque une capitale véritable, un centre d'action intellectuel et politique ; il lui manque, d'un côté du moins, des frontières bien définies; il lui manque Tunîté, la complète homogénéité de races^ d'institutions, de traditions, de vues et de tendances. L'Italie, au contraire, a tout cela et plus que tout cela — la communauté de gloire et de souffrances.
Ce qui forme avant tout les nationalités, ce n'estpas tant l'origine et la race que la communauté d'intérêts moraux et matériels, l'uniformité de mœurs et la volonté de vivre sousle régime de certaines institutions.
La lutte , quant à présent , doit avoir pour but de reconstituer les nationalités d'après ces principes, de leur donner une existence propre , d'en faire de véritables nations ; viendra ensuite la fusion au sein de la liberté et de la justice. Il n'y a de luttes achar-
i Rendu.
nées entre diverses râces ou différentes nationalités que lorsque les unes tyrannisent les autres et les ruinent ; alors la race ou la nationalité qui agit ainsi n'a que trois routes à suivre : soutenir une lutte ouverte contre la race ou la nationalité opprimée, comme le fait rAutriche ; Tannihiler, la détruire , comme Ta fait l'Amérique du Nord avec les Peaux-Rouges; la nationaliser par Tégalité des droits et des devoirs , comme la France l'a fait pour TAlsace et la Lorraine.
Sous Tempire de la liberté et de la justice , il n'est personne qui ne se trouve heureux ; seuls le despotisme et rinégalité des droits et des devoirs font éclater la haine des races , le mécontentement des nationalités. La France forme un corps de nation compacte , quoiqu'il y ait en elle du Gaulois et du Romain , c'est-d-dire du sang italien , du sang espagnol et du sang grec, quoiqu'elle contienne les éléments allemand^ Scandinave, celte, goth, gascon, basque; mais tous sont français. L'Autriche, au contraire, n'est qu'une mosaïque de nationalités: la sixième partie de sa population est allemande ; le reste se compose de races et de nationalités différentes, qui vivent sous des lois exceptionnelles, qui ne jouissent pas de droits civils et politiques égaux; qui payent Timpôt d'une façon inégale, etc. L'empire autrichien , si hétérogène , n'existe que parce que son gouvernement a maintenu les uns par les autres : les Slaves, les Madgyars et les Croates se détestent plus les uns les autres qu'ils ne dé testent les Allemands.
Mais ce terrible et infâme système de diviser pour ré^'ner est aujourd'hui un anachronisme. Le principe des nationalités est à Tordre du jour, il a déjà obleru ses premiers triomphes et ne tardera pas à rester victorieux. Le bien a pour nécessité de triompher du mal, la vérité du meiisonge , le droit de la force.
A Tcxception de ces grandes nationalités qui ont une physionomie propre et très-marquée, il n'y a pour ainsi dire pas une seule nation qui ne soit composée de familles d'origine difiérente; mais celles qui sont parvenues à se maintenir tranquilles etunies, présentant un corps solide d'association politique, le doivent à l'uniformité des droits accordés. Ce qui importe dans les nations composées de familles diverses, qui ne peuvent exister séparément en corps de. nation, malgré la différence d'origine, c'est de former, qu'on nous passe Vexpression, une nationalité artificielle^ qui rende la nation forte et puissante^ fasse le présent possible et prépare un avenir heureux; or, le moyen d'arriver à ce but, c'est de reconnaître Tégalité civile et politique, d'admettre toutes les religions sur un pied d'égalité.
Il se forme de toutes parts un droit public politique basé sur les principes de la justice. Il a fait en soixante-neuf ans de rapides progrès , qui se développeront chaque jour. Le droit public internalioDal a été quelquefois plus avancé que le droit politique intérieur; il a reçu depuis quatre ans de plus amples développements, et il s'établira sur ses véritables
bases le jour où triomphera dêfiniÛTemeDt Tidée élémentaire de raulonomie de chaque peuple.
La première formule du problème social, lindépendance des nationalités, a gagné du terrain depuis peu d'années , comme le prouve la guerre de Crimée faite pour soutenir l'empire ottoman; la protection donnée au Monténégro , à la Serbie et aux principautés Danubiennes, qui ont réclamé le droit de se gouverner par elles-mêmes, avec certaines restrictions extérieures, plutôt pour la forme que fondamentales. Ce principe a triomphé, au bruit du canon, en Italie.
Au Nouveau-Monde, et surtout dans l'Amérique espagnole, terre de liberté et d'égalité, où n'existent pas les difficultés qui résultent de la lutte entre le peuple et Taristocratie, ou entre Tune et l'autre et le pouvoir royal ; où les seules traditions existantes sont les traditions coloniales, qui, au lieu d'être un obstable, stimulent à progresser dans l'œuvre de l'avenir ; — sur cette terre, disons-nous, il n'y a, sous le rapport politique, que deux obstacles : Tun interne, passager : rétablissement de l'équilibre entre l'autorité et la liberté , travail qui est en voie de s'achever ; l'autre, d'un caractère permanent, grave, terrible: la lutte entre la race anglo-saxonne, qui habite presque tout le nord, et la race latine, qui s'étend sur le reste du continent.
Comme on l'a vu en Californie, la race anglosaxonne, apte à développer les intérêts matériels, à faire progresser le sol, tend uniquement à annihiler
la race rivale. Ce fait est visible aussi dans Plnde.
Que faire pour arrêter le mal? Que ces républiques, qui ont même origine , mêmes traditions, mêmes institutions, même religion, même idiome, qui se voient menacées des mêmes dangers et marchent vers l'avenir en suivant la même voie ; — que ces républiques forment une confédération, qu'elles s^unissent avec Tancienne métropole sur les bases d'une parfaite égalité, et concluent avec les nations européennes qui ont des possessions en Amérique des traités de garantie mutuelle, reconnaissant la souveraineté de chaque pays. Nous nous rappelons la parole de Napoléon III : Il a dit que sa mission en Amérique est la même qu'en Europe : soutenir le faible contre le foit
Déjà a commencé dans l'Amérique du centre une entreprise grandiose qui produira d'excellents résultats pour l'équilibre de ces nations déWles aussi bien que pour le commerce ; déjà le gouvernement anglais, par rivalité contre le Yankee y sinon par amour de la justice, a fait certains pas qui l'empêchent d'intervenir et de conquérir et l'obligent, jusqu'à un certain point, à défendre : tel est le traité Ouseley-Jerez ; déjà M. Disraeli, au sein du Parlement et dans un discours aux électeurs, a parlé de la nécessité de maintenir l'équilibre, non-seulement en Europe, mais dans le monde entier, et s'est occupé explicitement des nations d'Amérique.
M. de Girardin a publié sur l'équilibre européen un travail qui nous a paru fort remarquable. Nous
partageons plusieurs des idées de Tillustre publiciste, surtout celle qui a rapport à l'équilibre et à l'unité au moyen des échanges, et non au moyen des armées permanentes et de la guerre. Les principes émis avec tant d'éclat paj: M. de Girardin, nous les avons soutenus par instinct et par conviction. Ce qui nous a toujours paru la plus dangereuse des erreurs, c'est de condamner la guerre ayant pour but Tindépendance et la liberté des peuples. Entre la guerre et la paix , il est clair que tous les avantages sont du côté de celle-ci et tous les inconvénients du côté de la première ; mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas des guerres saintes, justes, nécessaires. Quand donc a-t-on vu les tyrans abandonner de bon gré leur système barbare, le droit triompher sans lutte de la force, l'oppresseur dire à l'opprimé : Je te rends tes droits ?
D'après le système de M. de Girardin, l'Autriche aurait-elle rendu de bon gré leur liberté aux provinces lombardo-vénitiennes ? Aurait-elle renoncé sans lutter à son système de frapper ces contrées d'impositions quadruples, d'exigerd'ellesdesempruntsforcés, de jeter leurs habitants dans les cachots, parce qu'ils s'appelaient Italiens et non Autrichiens, de fouetter les femmes parce qu'elles se refusaient à l'amour des Tudesques? Si pendant quarante-cinq ans ce régime est devenu de plus en plus insoutenable, comment et quand la Péninsule eût-elle recouvré la liberté par la paix ? De ce qu'il reste d'autres problèmes à résoudre
après l'expulsion des Autrichiens, faut-il en déduire qu'on ne devait jamais les expulser? Susciter des sophismes n'est pas servir les intérêts de l'humanité; mêler des idées exagérées, fausses , inadmissibles, à des idées grandes, nobles et fécondes, ce n'est pas agir en philosophe ni en ami de la liberté et du progrès.
Le monde entre dans une voie nouvelle et la juslice triomphera prochainement.
Cela posé, discutons avec M. Monlt le mérite des races prépondérantes y et voyons celle qui a le mieux servîtes intérêts de l'humanité, celle qui contribuera le plus au développement de la civilisation.