‹ LES PRINCIPES DE 1789 EN AMERIQUEChapitre 37 sur 40 · RACE LATINE · texte numérisé non relu

RACE LATINE

Puisque nous sommes encore éloignés des temps où l'humanité sera ce qu'elle doit être, une grandefamille de frères ; puisque le monde est divisé en races et nationalités^ et que l'on parle tant de la prépondérance de quelques races *, faisons un rapide examen des titres de la race latine. Commençons pour cela dès le début de la grande ère chrétienne.

Cette race a régné pendant dix-huit siècles, produisant presque exclusivement la civilisation actuelle: dès le commencement de notre ère, ce fut elle qui prêcha et propagea le christianisme. Lorsque Tera-

• Nous employons le mot, bien qu'il ne soit pas rigoureusement exact, pour suivre l'esprit et le langage de convention qui domine aujourd'hui.

pire romain tomba sous les coups des barbares, elle civilisa les conquérants, les convertit à sa religion, leur fit abandonner leurs barbares traditions. Au moyeu âge, elle sauve TEuropo du cimeterre mahométan et du dogme énervant de la fatalité, plus fu* neste que le cimeterre ; elle soutient en Espagne la lutte la plus acharnée dont l'histoire fasse mention entre une race et une autre race, une religion et une autre religion. Au début de l'iiistoire moderne, nous la voyons luitant contre le mahométisme, protégeant la race germanique. A Tépoque de la Renaissance , elle rayonne de toutes les gloires.

La race latine fonda Tunité de l'empire romain, préserva la civilisation des coups des barbares, conserva les sciences et les lettres à l'époque de la décadence, dans la nuit du moyen âge, organisa la ligue entre les barons et le peuple pour mettre à la raison les rois spoliateurs, de même que plus tard elle organisa une ligue entre les rois et les peuples pour mettre un frein aux abus des seigneurs.

C'est à la race latine que Ton doit les premiers pas faits en Italie pour l'établissement des gouvernements réguliers ; c'est à elle que revient l'honneur d'avoir répandu sur toute la terre la théorie sublime des droits de l'homme.

Il fut un temps où les nations de la race latine, et surtout parmi elles l'Espagne , fatiguèrent la renommée par leurs hauts faits et exécutèrent les actes les plus glorieux de Thistoire moderne. L'Ks-

pagne chasse rOttoman, protège TAllemagne ; les fils de la Lusilanie foulent la terre des parfums et les Castillans pénètrent chez les jeunes fils du Soleil.

Au XVI» siècle on voit partout TEspagnol victorieux ; il promène ses glorieux étendards à travers PAllemagne, la Grèce, Tltalie.

Au siècle dernier, la Révolution de 89 jette les bases de l'organisation de l'avenir, après que les armes de la France ont aidé à constituer la république anglo-saxonne au delà de l'Atlantique. Un peu plus tard, toutes les nations du continent sont soumises à rinfluence, au pouvoir et aux lois d'une nation latine. Trente et quelques années de repos n*ont pas énervé la force d'initiative de cette race: pendant la paix elle agit par les livres, et quand sonne l'heure de la guerre elle se montre ardente, irrésistible, victorieuse, soit pour arrêter en Orient l'injuste conquête du géant slave, soit pour déloger du Midi le barbare Tudesque. La race latine lutte au sein du Céleste Empire ; elle pénètre au cœur de l'empire annamite.

C'est chez les peuples de cette race que domine le principe d'égalité, principe fondamental, d'où dérivent tous les progrès dans la science politique et sociale , qui produit cette vive impulsion que Ton nomme spontanéité, pousse aux plus grandes entreprises, fomente les plus nobles sentiments. C'est parmi ces peuples qu'il faut chercher les codes le» plus parfaits. Les peuples peuvent marcher bien ou

mal avec des institutions politiques vicieuses ; mais ils ne peuvent vivre, s*ll leur mangue de bonnes lois civiles.

En littérature, en poésie, en peinture, en musiqu^^ en statuaire, quelle est la race qui dispute la palme à la race latine ?

Et quels grands noms, quelles belles figures on voit briller parmi les peuples de cette noble race I Les apôtres, saint Augustin, saint Thomas, saint Yincent-de-Paul, saint Bonaventure, — César, Trajan, les rois catholiques, — Galilée, Michel-Ange, Colomb, Vasco de &ama, Cortez, Charles-Quint , Louis XIV, Napoléon, etc. Et notons en passant que seule la race latine possède de véritables chants épiques, entre autres ceux de Virgile, de Dante, de TArioste, de Tasse. Virgile, cet aimable chantre des douceurs des champs, poète de Tamour, de Tespérance et de la gloire, même dans Tinfortune ; Dante, le poëte philosophe, politique et prophète, dont l'œuvre s'appela de son temps TApocalypse de la société laïque ; le Tasse, cette personnification du poëte tel que le conçoit le peuple : tantôtchantant les hauts faits de la plus vaste entreprise du moyen âge, tantôt nous charmant par ses strophes pleines de Tamour le plus ardent, le plus pur et le plus malheureux ; aujourd'hui gisant dans ce Pandemonium où tout lui échappe, jusqu'à la pensée ; demain couronné au Vatican. Pétrarque, ce précurseur de J.-J. Rousseau^ comme le nommei E, Ouinet, le solitaire de Vaucluse, le • vériMUi^ Rei»i »

que distingue Yinconstance dans les passions^ et qui va cherchant partout la vérité avec une sainte ardeur ; Arioste, ■ dont le poëme est l'image de l'esprit humain à l'époque de la Renaissance. •

Le colosse de la littérature allemande, Gœthe, dit, dans sa correspondance avec Zeit, que c'est en Italie, par son contact avec les grands génies de la race latine, que son propre génie se révéla à lui-même et prit une direction marquée.

M. Montt, dans son beau livre dont nous avons parlé en plusieurs occasions, reconnaît tous les titres de grandeur qui appartiennent à la race latine ; et il ne pouvait en être autrement, car cet écrivain est familiarisé avec l'histoire ; mais, entraîné par son irrésistible amour pour la race anglo-saxonne, il prétend que la race latine est tombée au xix* siècle dans le dernier degré d'abaissement. « Le triomphe définitif du Saxon et de TAnglo-Saxon date de 1814, c'est-à-dire de la chute de Napoléon. »

Mais M. Monlt convient que le passé appartient tout entier à la race latine ; il convient que cette race possède ■ par excellence les caractères de la création, de la force, de Tintelligence, de la passion, les plus beaux traits de la physionomie humaine. La famille latine est composée d'artistes et d'agriculteurs. Le Latin a pour patrimoine le génie vif et pénétrant, la parole ardente, l'art oratoire, la poésie, Vinvention, tout ce qui demande une langue de feu, la richesse des images et du coloris. La race latine eçt catholi-

que; elle appartient à cette religion du passé el de l'avenir, la seule parfaite et véritable. Les Espagnols et les Français construisent des palais et des temples magnifiques. L'Espagne a élevé dans les deux mondes des travaux gigantesques. La France et l'Italie étalent d'innombrables merveilles. La race laline compose à eUe seule la plv^ grande partie de Vhistoire de l'Europe et de la civilisation, »

Voilà tout ce que dit M. Montt à la louange de la race latine, non dans un seul paragraphe, mais en diverses pages de son livre, et, après ce pompeux et juste éloge, il affirme que la race latine • est arrivée au dernier degré d'abaissement dans le xix« siècle, et que le Saxon et TAnglo-Saxon ont triomphé définitivement depuis 1814. »

Comme il Tavoue, le passé appartient à la race latine ; ainsi qu'il l'affirme dans ce que nous venons de transcrire, cette race a toutes les qualités qui la font et doivent la faire maîtresse de l'avenir: création, force, intelligence, passion, parole ardente, richesse d'imagination, volonté de fer; en outre, sa religion l'entraîne à la conquête de cet avenir; mais, s'il en est ainsi , comment expliquer le prétendu triomphe définitif du Saxon et de l'Anglo-Saxon? ce prétendu abaissement du Latin ? Gomment peut- on justifier uce pareille assertion, contraire à tout ce qu'établit l'auteur de VEssai^ et surtout à ce qu'enseignent les faits contemporains, quand le même écrivain dit: • L'Anglo-Saxon a vaincu le Latin; mais il n'a pas pris

sa place, et ne s'est pas emparé de son génie créateur, élevé? »

Si le vainqueur n'a pas vaincu, le battu n'est pas en déroute. Si le prétendu vainqueur ne possède ni • le grandiose ni le monumental ; si TAnglo-Saxon B'wofc de la communauté universelle et sépare sa nation de la communauté historique ; s'il ne sacrifie son existence ni à un fait antérieur ni à une vue postérieure, ni aux gloires du passé ni aux espérances de l'avenir, »— quels sont les titres, quelles sont les qualités de ce vainqueur définitif? Quels moyens possède-t-il d'assurer son prétendu triomphe, surtout lorsqu'il a en face de lui un rival qui possède toutes les qualités, toute la force qui poussent en avant ?

Cependant M. Montt assure « que la victoire de la race anglo-saxonne (qui d'après ses calculs date de 1814) a tous les caractères d'une victoire définitive, permanente : le pouvoir miiitaiie (et la Crimée?), la force navale (et les révélations de sir Ch. Napîer?), l'illustration (ne se trouve- t-elle que chez les Anglo- Saxons?)^ les institutions politiques (parmi lesquelles il faut louer le régime du privilège, la vénalité du suffrage, etc.), la richesse, les possessions territoriales (aussi florissantes que la Jamaïque, aussi heureuses et aussi paisibles que Tlnde), les peuples qui lui sont soumis (mais n'en sont pas contents). »

M. Montt dit : • Il y a dans le monde six grandes puissances : deux anglo-saxonnes, deus^ saxonnes, une slave, une latine î »

Ea admettant que l'Espagne ne soit pas comptée parmi les grandes puissances, avec sa population inférieure seulement de deux millions à celle de la Prusse, ses éléments de richesse plus grands, sa composition plus homogène que celle de l'Autriche, ses finances en meilleur état; — en admettant cela, puisque ainsi Tout voulu les chefs de la Sain te- Alliance, * bien que l'Espagne seule eût réussi à tenir tête aux légions invincibles du colosse du siècle *, nous dirons que tout doit entrer en compte non numéro sed pondère, et comme nous le verrons dans notre article sur la France, cette nation pèse autant que ses rivales.

L'auteur de VEssai dit : « Il y a dans le monde deux grands peuples libres : aucun d'eux n'est latin. » Eh quoi I la France, avec son admirable principe de Tégalité civile et politique, qui a pénétré non-seulement dsgis les institutions , mais dans la manière d'être sociale, n'est pas libre? L'Angleterre est libre parce qu'elle a la liberté de la presse et Vhabeas corpus^ admirables institutions, sans aucun doute, mais qui perdent beaucoup de leur valeur auprès d'une aristocratie qui absorbe tout, — auprès du suffrage restreint et du vote acheté ou arraché par la menace, — auprès de sa législation embrouillée,

t si à cette époque les diplomates, dirigés par le prince de Metternich, n'avaient pas été dominés par leur haine contre la race latine, l'Espagne aurait pu reprendre la place que lui fit perdre le traité des Pyrénées.

toujours au détriment des enfants des classes déshéritées, — auprès de sa très-mauvaise organisation judiciaire, de ces milles privilèges féodaux qui existent encore dans la puissante Albion, tels que ceux dont jouissent la Cité de Londres et certain cercle de Liverpool , et dont nous parlerons en temps voulu. La France occupe aujourd'hui le premier rang parmi les premières puissances du monde ; mais elle a besoin de plus de liberté à Tintérieur. Il est facile d'avoir de nouveau la liberté de la presse ; mais il est très-difOcile de renverser un corps riche et puissant de nobles, dont l'existence rend impossible le gouvernement du peuple par le peuple, le seul juste, rationnel et stable. A vrai dire, dans chaque État du continent, nous trouvons beaucoup à désirer pour un bon régime politique ; mais sans suivre la vogue, nous sommes très-éloigné de penser que TAngleterre est le seul pays où Ton jouisse de la liberté, pour ne pas aller au delà des mers, puisque le livre que nous analysons a pour titre : Essai sur le gouvernement en Europe,

Pour quiconque analyse les choses sans préventions, il est clair que le Piémont a plus de liberté que l'Angleterre, et qu'un gouvernement libre (dans le sens européen) règne en Belgique, eh Portugal, en Hollande et jusqu'à un certain point en Espagne.

En supposant exacte Topinion de M. Montt, qui signale comme causes de la décadence et de la prostration de la race latine, le gouvernement absolu, l'absorption personnelle, Tavilissement des peuples, — il est

clair que cela ne constituerait pas la ruine complète de cette race et le triomphe définitif de la race anglosaxonne : les constitutions peuvent changer d'un moment à Tautre ; 89 en est la preuve ; mais les qualités particulières à chaque race lui restent toujours, et nous avons vu que notre auteur les accorde toutes â la latine. Il dit encore :

« Il y a seulement une supériorité temporaire qui « provient du gouvernement, des mœurs, de la con- « stitution transitoire d'une société ; le Latin d'aujour- « dTiuiestrAnglo-Saxondu XV' siècle; TAnglo-Saxon « d'aujourd'hui est le Latin du xvi«. Ghalcondides,

• voyageur byzantin duxv^ siècle fait de Londres'et « des Anglais une peinture qui pourrait maintenant « s'appliquer en entier à Madrid et aux Espagnols. « L'Angleterre libre, sombre, terrible, dominant le

• xix« siècle, ne ressemble en rien à TAngleterre ré- « volutionnaire, simple, enjouée et pauvre du xv*. « La race est la même : les institutions, les mœurs ont

• seules changé, •

M. Montt dit « que s'il y a en Europe cinq gran- « des puissances militaires, il n'y a que deux nations « influentes par la pensée, l'action libre, la parole, « la coutume. Aucun peuple ne pense et ne parle par « la bouche de l'Autriche, de la Russie et de la

• Prusse. Pour le monde, leur langue est un simple a dialecte, leur pensée une pensée solitaire ; » et après avoir consacré quelques- lignes bien écrites à la nécessité d'assimiler les races, il entre dans Tana-

.y»e des agentâ de la civilisation européenne î les Latine et les Anglo-Saxons. Nousk suivrons prochaine, ment sur ce terrain, et nous verrons alors que si la race latine a brillé dans les siècles passés, « que si elle compose à elle seule la plus grande partie de l'histoire de l'Europe et de la civilisation, » elle do* mine dans le présent, et l'avenir' lui est réservé.

Même TEspagne, cette grande nation dont les enfants eux-mêmes parlent aujourd'hui avec tant d'irrévéronce, — cette Espagne contient mille éléments de vie et n'attend que l'union de ses habitants pour étonner de nouveau le monde par ses gloires, pour répéter dans un autre ordre de choses des faits aussi grandioses que là découverte d'un nouveau monde, l'établissement de nombreuses (colonies, la lutte gigantesque entreprise, malgré ses divisions, contrôles Maures aguerris et civilisés, !a défense du christianisme, le régime des communautés, qui apporta eu Europe les premières lueurs de liberté. L'Espagne ne l'a cédé et ne le cède à aucune autre nation enaotes de véritable grandeur , en faits de haut héfelsme. Son histoire, comme celle de ses principaux poètes, e^ aussi poétique que sublime, aussi brillante que féconde.

M. Mon tt lui-même, si ami de la race angïo-saxonne, ne peut s'empêcher de s'écrier :

« On voit aujourd'hui l'Espagne faible, obscure, « éloignée du théâtre de la politique européenne, et * Ton s'écrie : l'Espagne est perdue pour toujours!

On voit r Angleterre puissante, libre, riche, et l'ôiï dit : l'Angleterre est immortelle, privilégiée, unique au monde I Que Ton se souvienne donc que l'Angleterre, si grande aujourd'hui, n'était, pas plus tard qu'hier, humiliée et vendue par le faible et corrompu Charles II ; que Ton se souvienne que l'Angleterre de l'ordre, de la liberté, de l'industrie, est la même que celle de l'anarchie des deux roses, du despotisme de Henri VIII, de la tyrannie de Gromwell! •

Oui ! en Europe comme en Amérique, la race latine donnera au monde de nouveaux jours de gloire et de splendeur : elle continuera à travailler au profit de l'humanité, au développement de la civilisation. Latins, ne renions pas notre origine , ne maudissons pas notre race ; Espagnols, ne jetons pas de boue sur le manteau de notre mère : si elle est triste, si elle souffre et languit, raison de plus pour que nous l'aimions et l'entourions avec zèle et sollicitude. L'Américain-Espagnol, surtout, ne doit pas oublier les gloires de ses pères au temps de la grande lutte ; s'ils se distinguèrent sur les champs de bataille, ils furent plus grands encore par leur abnégation et leurs vertus héroïques. Que celui qui se sentirait entraîné par la manie de médire de ea race et de son sang, porte la main à son cœur; ses pulsations lui diront qu'il y a là quelque chose qui manque à la race anglo-saxonne — le sentiment. Que celui qui serait égaré au point de demander que la race angto-saxonne absorbe la

race latine dans le Nouveau-Monde, jette auparavant un coup d'œil sur le sort qu'ont eu les Espagnols à San Francisco. Veut-on la culture du sol ou le progrès des êtres humains qui l'habitent? — Pour avoir le droit de s'appeler humanitaire, philanthrope, etc., on doit commencer par aimer sa patrie, surtout quand cette patrie est grande, et il n'est pas besoin de dire avec Sénèque :

Non enim patriam quia magna, amaîy sed quia sua.

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