LA LIBERTÉ ET L'ÉGALITÉ JUGÉES PAR UN AMÉRICAIN
ou LES NOUVELLES THEORIES POLITIQUES DE M. F. GONZALEZ SUR LA LIBERTÉ, l'ÉGALITÉ, l'OLIGARCHIE ET LES RACES.
Le Correo de Ultramar un 31 octobre a publié un brillant et lumineux article de M. le docteur Gonzalez, dans lequel il se propose de démontrer Texcellence des nouvelles doctrines politiques qu'il professe.
Celte production, comme toutes celles du même auteur, est remarquable par la sincérité des convictions, la loyauté et la franchise dans la manière de les soutenir, la précision des idées, la clarté des pensées, la logique serrée du raisonnement, le désir ardent de découvrir la vérité. Cette dernière qualité est si prononcée chez M. Gonzalez, que cet écrivain eût pu adopter les célèbres paroles du Dante « Cercando il vero^ » que Rousseau a traduites en latin de la façon suivante : « Vilam impedere vero. »
On ne peut dire de M. Gonzalez ce qu'on a" dit de M. de Girardin : que pareil au Socrate d'Aristophane,
il est suspendu dans les nuages et gu^il vit dans la région des abstractions et des antithèses métaphysiques. L'écrivain de la Nouv.elle-Grenade est clair, précis, conséquent avec lui-même ; il a horreur des sophismes et des phrases vides.
Mais entrons en matière.
M. Gonzalez accepte la liberté dans tous ses développements; mais il Taccepte avec de grandes res« trictions.
Il accepte la démocratie et Tégalité ; mais en Europe et pour la race caucasienne seulemenl, et non dans rÂmérique où les races sont hétérogènes.
 la forme démocratique, il oppose la forme oli* garchique, parce quUl ne pense pas que la majorité ignorante doive gouverner la fninarité intelligente.
Après avoir accepté en Europe la démocratie et l'égalité, il ne tarde pas à dire que la démocratie est une chimère qui n'a jamais existé.
Laissant de côté le principe de Tégalité, il soutient la thèse que toutes les races ne sont pas aptes i exercer la souveraineté et à contribuer au développement de ce fait complexe qui se nomme la civili* satioUé
Tel étant le Credo politique de M. Gonzalez, il pose les trois propositions suivantes^ qui, examinées de près> se fondent en une seule.
lo L'extension de la liberté doit être, dans chaque société, relative à l'aptitude que possèdent les individus qui la composent, pour en user au profit de la civilisation;
2o Uaptitude des individus pour faire usage de la liberté est plus ou moins grande suivant la race à laquelle ils appartiennent;
3o L^usage étendu de la liberté, dans les sociétés composées d'hommes de diverses races, est subor* donné à l'existence de certaines conditions indiquant dans les individus des instincts et des tendances fa** vorables à la civilisation.
Avant d'aborder Texamen rapide de ces questions, nous rappellerons que, suivant M. Gonzalez, • la liberté par elle-même n'est ni bonne ni mauvaise. C*est une faculté de l'homme, de l'usage de laquelle peut résulter le bien ou le mal, suivant l'application qui en sera faite. •
Nous admettons le principe i>arce qu'il est d'une évidence absolue. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Que si la liberté est une faculté de Thomme, son exercice doit être reconnu à tous les individus, noirs, blancs, jaunes, de telle ou telle latitude. La liberté par elle-même n'est ni bonne ni mauvaise; mais elle est un instrument de bien et de mal ; et c'est parce que l'homme est appelé à une destinée immortelle que Dieu lui a laissé cette faculté qui le perd ou rélève. Intelligent et agissant en toute liberté, il suit
. la route du devoir ou s'en éloigne, mérite la récompense ou le châtiment.
Devant Dieu, tout homme est responsable de ses actes, et tous sont jugés par le Juge des juges d'après •la même loi. Si Dieu a laissé la liberté à rbomme, rhomme ne peut l'enlever à son semblable ni la limiter, car la créature ne peut pas corriger l'œuvre du Créateur.
De la liberté, qui implique la responsabilité, naissent les droits et les devoirs. Les hommes ayant tous des droits et des devoirs égaux, ayant la même origine et la même fin, sont tous égaux devant la loi morale, règle de toute loi écrite. L'égalité est d'origine divine, comme la liberté.
L'homme vivant en société — et on.ne peut le considérer autrement, soit qu'on l'observe dans la famille, dans la tribu, dans la cité, dans la nation, — est libre, et à ce titre esit égal à tout autre de ses semblables. Réuni en société, chaque associé doit avoir la même somme de droits et de devoirs. De là vient l'égaU té civile et politique dans toutes ses dérivations. Les limites de cette égalité sont les mêmes que celles de la liberté. Nécessaires et indispensables, ces restrictions sont Tœuvre de la justice qui nous ordonne de ne pas faire au prochain ce que nous ne voudrions pas que le prochain nous fit.
C'est parce que le monde ancien méconnut les lois préexistantes, la grande loi morale des devoirs, qu'il sanctionna l'esclavage domestique, qu'il réduisitlefils
et l'épouse à Tétat de choses, qu'il fonda Texploitalion deThomme par l'homme, c'est-à-dire l'esclavage; c'est parce que la loi chrétienne, sublime expression de l'éternelle loi morale, tend à se développer chaque jour, que la femme a cessé de trembler devant le fouet d'un maître et d'être un vil instrument de plaisir, pour remplir le rôle d'ange du foyer, d'épouse et de mère ; c'est pour cela aussi que le fils n'est plus Tesclave du père, et que l'esclavage est devenu une institution réprouvée par les législations et par rÉglise.
De l'inégalité des facultés intellectuelles et des forces physiques, il ne résulte pas que l'on puisse logiquement ériger en système l'inégalité civile et politique. Le principe de la responsabilité des actes que l'on exécute existant pour tous les hommes, il en résulte que si devant Dieu l'homme est égal à l'homme par Pâme et par le cœur, l'égalité existe au sein de la société.
Cela ne veut pas dire que Tégalité des niveleurs soit l'égalité chrétienne : elle est la tyrannie de Tégalité, engendrée par l'envie; c'est Tinégalité baptisée du nom contraire. Plus honnête^ plus actif, plus prévoyant que Pierre, Jean a plus que lui éclairé son intelligence; il a lire plus de fruit de son travail; il a acquis une plus grande somme de bien-être ; — Jean est supérieur à Pierre dans Tusage de ces biens, parce que tous les deux ont eu la même liberté pour arriver à ce résultat, et que l'un des deux a mieux employé
sa liberté, ses facultés, qui sont un prolongement de sa personnalité.
Que Pierre s'efforce d'arriver, par le travail et la constance, à la hauteur où Jean s'est élevé au sein de la liberté, c'est là la sainte égalité ; mais que Pierre prétende, en vertu de l'égalité, que Jean descende à son niveau, c'est la tyrannie de Tégalité, l'œuvre de l'envie et de la force.
L'inégalité naît soit des privilèges accordés, par ceux qui abusent du pouvoir et de la force, au petit nombre, aux castes, aux oligarchies; soit des privilèges auxquels les démagogues prétendent convier les masses, sous le nom de communisme ou sous toute autre dénomination.
Mais, dans l'un comme dans Tautre cas, l'abus confirme le principe, au lieu de le détruire.
Ainsi, reconnaître que le gouvernement, la souveraineté, les droits, appartiennent à quelques hommes et pas à d'autres, c'est fonder un système qui n'est ni expliqué ni justifié par l'étude du droit et de la nature de l'homme. A quel signe reconnaît-on les hommes qui doivent gouverner et ceux qui doivent être gouvernés? Qui désigne ces hommes? Parmi ceux de la classe gouvernante elle-même, tous ne pouvant gouverner, qui choisira les supérieurs, et de quel droit prétendra-t-on les élire?
C'est parce que le principe de l'égalité chrétienne a été méconnu, que se sont fondés les gouvernements despotiques.
Quels grands et féconds résultats a produits en France le rêi^ime de Tégalité ! La cause de ces sublimes manifestations deVesprit français moderne est tout entière dans ce fait que, sauf ces terribles moments de fièvre révolutionnaire auxquels est sujette la nation française comme toutes les nations de race latine, la patrie de Mirabeau a cherché à remplacer la hiérarchie de la naissance par la hiérarchie du mérite ; respectant ainsi l'égalité dans TinégaUté.
Napoléon P', dans un jour de franchise et d'expansion, a qualifié comme il doit l'être le système de l'oligarchie ou de la force. Causant avec Fontanes, dans les avenues du bois de Fontainebleau :
" — Savez-vous, lui dit-il, ce que j'admire le plus? »
Le courtisan préparait sans doute une réponse flatteuse, lorsque le grand capitaine le devançant :
« C'est, ajouta- t-il, l'impuissance de la force pour organiser une société. 11 n'y a que deux puissances : le sabre et Tesprit; à la longue le sabre est toujours battu parTesprit. »
Il est aussi honteux d'être oppresseur qu^opprimé. Le peuple se lève contre l'oppression ; mais dans son juste instinct, il ne méconnaît pas qu'il y a de Jéflfttimes inégalités, qui font la gloire des nations et l'éclat des-siècles : — l'inégalité de l'intelligence, du savoir et de la propriété noblement acquise.
K C'est parce que le peuple respecte ces inégalités, consécration de l'égalité des droits et des devoirs , que chaque fois quun homrne distingué par ses
talents , ses vertus , et (chose rare !) par sa naissance même, défend la liberté, il l'adopte pour chef: ainsi chaque fois qu'un homme de talent veut donner la main à la révolution, c'est presque toujours lui, depuis La Fayette jusqu^à Lamartine, qui prend la tête de la coloune. Sous un régime de liberté, le flot porte de lui-même la noblesse libérale au pouvoir. Aux plébéiens, aux fils de leurs œuvres, la liberté vend ses faveurs plus cher : avant de penser à les acquérir, il faut que le plébéien conquière , par iin long noviciat, une réputation dans la carrière delà pensée ou de Tindustrie. Il ne peut arriver à la vie publique , la première ambition d'un homme de mérite , que sur le déclin de la vie , alors qu'il sent déjà les approches de Tâge des désillusions. Le patricien, au contraire, pour toute espèce de candidature et en toute élection, trouve dans l'éclat de sa naissance une économie de temps, une dispense d'âge, un avantage sur l'enfant de la multitude. Maître de luimême et de la direction de sa pensée, grâce au privilège héréditaire de la fortune, il peut voyager, étudier, faire en un mot son éducation politique, avec la certitude de trouver une position qui le mette à même de rendre des services à son pays, car chez un peuple libre , un homme est toujours ce qu'il veut être , pourvu qu'il ait du talent*. » Que gagna la république de Florence à passer de la
^ M. Pelletan.
démocratie à Toligarchie? Sous le régime de l'égalité PArno coulait rouge de sang, suivant l'expression du Dante; les Guelfes et les Gibelins se portaient constamment de rudes coups dans Tarène, « le sang n'avait pas le temps de sécher; » mais, au milieu de ce terrible choc des armes et de ce cri d'alarme général, Florence croissait en puissance et en gloire, t Florence avec son territoire si étroit, remplissait, dit un éminent écrivain, le rôle de puissance de premier ordre, non-seulement en Italie, mais en Europe; elle avait la suprématie dans tout ce qui a rapport au génie , aux arts , à la littérature , à la philosophie , à la science , parce qu'il n'y a pas neuf muses dans Je monde, il n'y en a qu'une: la liberté. »
Florence , avec Toligarchie fondée par les Médicis , oligarchie régie par un seul homme, voit mourir la république au milieu des plaisirs ; Florence, « morte d'épuisement sur le lit de la volupté , ne fut plus désormais, comme dit le président de Brosse, qu'une mendiante parfumée , une cité savanjte dans l'art de la musique et dans le métier d'entremetteuse... »
Un illustre maréchal de France, dont le nom appartient à l'histoire mihtaire et aux annales scientifiques de notre époque contemporaine, avait reçu en prenant possession du ministère de la guerre, différentes lettres de particuliers qui s'efforçaient de prouver leur parenté avec le nouveau ministre : « Je ne doute pas, leur écrivit-il, que j'aie l'honneur d'appartenir à la même famille que vous; mais vous devez
savoir que mon père et mon aïeul étaient cordonniers, et mes souvenirs de famille ne vont pas au delà du père de Fauteur de mes jours. Ainsi donc, si vous voulez vous élever, travaillez, soyez honorables ou continuez de Tétre , et servez utilement la pairie. •
N'est-ce pas là une belle définition de Tégalilé?
C'est l'inégalité, dit Aristote dans sa Politique, qui produit les révolutions. M. PradiéFodéré dit, dans son traité de Droit politique et d'Économie sociale: « Les hommes, pris individuellement et comparés les uns aux autres, sont essentiellement différents et inégaux. Il existe entre eux des inégalités morales et physiques qui occasionnent des différences nécessaires dans leurs positions respectives. La loi de la sociabilité naît de cette même inégalité des hommes, parce que c'est cette inégalité qui forme et maintient les sociétés humaines ou les corps sociaux, mais si le législateur ne peut effacer ces inégalités providentielles, parce qu'elles sont inhérentes à la nature humaine, il ne doit pas en créer d'autres par une répartition inégale des charges ou des avantages. •
Si depuis quarante ans M. Gonzalès désire comprendre J.-J. Rousseau, sans y être encore parvenu, il n'est pas étonnant que nous , qui n'avons pas son intelligence, nous Tayons bien moins compris encore. Le philosophe de Genève n'est doncpas notre apôtre: nous sommes séduit par son style et par les tirades de sentimentalisme dont ses œuvres abondent; mais, que ses adorateurs nous le pardonnent, nous osons
dire qu'il n'y a rien de plus absurde que son prétendu Contrat social ^ copie de certaines idées allemandes en vogue à cette époque. Quant à son libéralisme , Ton n'est pas libéral, que nous sachions, lorsque comme Rousseau on soutient Tesclavage , lorsque comme lui on dit que pour gouverner les hommes il faut leur faire croire qu'ils sont libres et les obliger à obéir sans le leur faire sentir. Quant à Tégalité, la seule qu'il pratiqua fut d'envoyer ses enfants au même tour des hospices d'enfants trouvés.
Arrière ceux qui confondent la liberté et la déma* gogie, ceux qui font une même chose de Tordre et de l'oppression, ceux qui croient que l'égalité n'ea* gendre que l'ochlocratie et Tautorité que l'autocratie I Ceux-là sont les exagérés, les fanatiques, les enfanta terribles de la philosophie politique. Il n'y a pas de liberté sans démocratie et sans égalité. Il n'y à paa d'ordre sans autorité.
A mesure que les principes chrétiens ont triomphé, la société s'est transformée, passant du municipalisme inintelligent à la féodalité, dans laquelle étaient représentés à la fois le gouvernement absolu et le germe démocratique. On a vu passer ainsi successivement sur la scène de l'histoire les rois en lutte avec les barons, ceux-ci avec leurs vassaux, plus lard les alliances du monarque avec les vassaux contre
les spoliations des barons, puis celles des barons avec les vassaux pour mettre des bornes au pouvoir tyrannique des rois. De risolement que produisit la féodalité poussée à l'extiéme, les croisades firent sortir le principe d'association, qui apporta les premières lueurs de Tégalité ci-vile et politique, par la confusion dans les mêmes cohortes, sous le même symbole^ du chevalier et du vassal, sous la direction de celui qui représente le mieux l'absence de caste, nous ne disons pas de hiérarchie — le prêtre. Plus tard les communes , les Etats généraux, les chartes octroyées parles monarques, les constitutions votées par les peuples, ont étendu le principe d'égalité ; à tel point qu'aujourd'hui on ne peut fonder àQ dynasties, mais que celles qui étaient fondées et comptaient des siècles d'existence disparaissent peu à peu ; et que celles qui apparaissent ne subsistent qu'en vertu du génie personnel de leurs fondateurs. Ces fondateurs eux-mêmes commencent par payer leur tribut à la souveraineté du peuple en tout ce qu'elle a de plus absolu — le suffrage universel.
Et ce ne sont pas les principes , les considérations abstraites qui démontrent que la démocratie et l'égalité sont le Credo politique do la civilisation chrétienne. Les faits matériels, les conquêtes de l'homme sur la nature mettent en évidence et consohdent l'égalité, en élevant progressivement le niveau social. Rien n'égalise et ne démocratise plus que les résultats de Télasticilé de la vapeur appliquée comme cause
de force, aux machines, aux navires, aux chemins de fer. Rien n'a porté dans ses flancs plus de conquêtes démocratiques que l'invention de Timprimerie ; il en est de même pour les découvertes qui font la gloire des temps modernes.
Nous le répétons : de même que Tabus de rautorité n'est pas une preuve contre la nécessité du gouvernement ; — de même les clameurs et les excès des niveleurs ne prouvent rien contre le légitime principe de Tégalité. Le fer peut servir à faire des socs de charrue, ou à fabriquer des poignards. L'imprimerie, dit Balmes, commença par publier la Bible et a souvent servi dans la suite à la publication des plus immorales conceptions de Tesprit.
Si Tégalitô et la démocratie triomphent en Europe, elles sont une nécessité en Amérique, soit parce que ces principes font partie de l'existence publique et sociale de ses peuples, soit parce qu'il y a absence d'une classe prépondérante ; — car le caractère des habitanls, les climats, les distances, le manque de capitaux, la manière d'être, agricole et minérale avant tout, de ces pays, et la distribution de la propriété territoriale, rendent toute oligarchie impossible et absurde.
D'autre part, toute oligarchie a besoin de se fonder et de s'appuyer sur la force. C'est découvrir un singulier remède que de prétendre guérir les maux dont souffre l'Amérique en accumulant de nouvelles causes de divisions et de luttes
Une des propositions de M. Gonzalez est ainsi formulée ; « L'extension de la liberté doit être dans chaque société relative à l'aptitude que possèdent les individus qui la composent pour en user au profit de la civilisation. »
M. Gonzalez arrive à la théorie professée en France, que la liberté est bonne en Angleterre, mais que la France n'est pas encore préparée à jouir de la même dose de ce grand bien. Cette doctrine exposée par yn auguste personnage, a été développée par M. le duc i de Morny dans son discours d'ouverture des sessions du Corps législatif, le 5 novembre 1863.
Le Morning-Post a eu à ce sujet, et en parlant de l'aptitude des peuples à jouir de la liberté, une idée très-originale. « Cette théorie, a-t-il dit, rappelle l'histoire de ce père qui voulait que son fils apprît à nager, maife comme pour apprendre à nager il faut se jeter à Teau, et comme pour oser se jeter à Teau il faut savoir nager, le père ne voulait pas que son fils se jetât à Teau. » L'affaire donnerait lieu à de curieux développements.
L'homme étant en tous lieux le même , — intelligent, libre et actif ; étant un être raisonnable qui a des droits et des devoirs, — nous ne savons comment et pourquoi, devant la science, non devant la force, on viendrait lui dire : ici vous aurez la liberté; plus loin vous Taurez moins ; ailleurs vous ne l'aurez pas du tout. Nous verrons plus loin qu'il y a certaines manières de préparer le bon exercice de la liberté
dans les pays peu avancés en civilisation, moyens proposés par M. Gonzalez et que nous admettons aussi.
Citons auparavant un passage très-attachant d'une brochure de M. Pelletan, récemment publiée à Paris sous le titre de VOmbre de 89, lettre à M. le duc de Persigny,
«... Tout ne consiste pas à aimer la liberté, dit cet écrivain ; il faut aussi la comprendre. Vous dites qu'il y a autant de libertés dans le monde qu'il y a de nations ou de difTérences d'épidermes : une liberté blanche, ime liberté noire, une liberté cuivrée et peut-êtr£ une liberté incolore.
« Il y a autant de libertés qu'il y a de nations ? Je ne vous comprends pas, monsieur le duc : La liberté qui conviendrait à la France serait-elle par hasard l'absence de liberté ?
« DèsTinstant où, dans votre système, la liberté est purement arbitraire, géographique, ethnographique, anglaise en Angleterre, turque en Turquie, toute nation est libre , parfaitement libre , puisqu'elle Test comme elle doit l'être — par ordre de climat. Ainsi, réclamer pour elle la liberté, c'est demander de l'eau étant au milieu de la rivière.
« Quoi! faudra-t-il, selon votre théorie, admettre la liberté asiatique? Voici le Mogol ou l'équivalent de Caboul. De fait il possède sa constitution libérale, appropriée au tempérament de son peuple, la bourse et la tête de chacun. Quand on le salue, il ne répond
même pas à cette politesse, si ce n'est par Tintermé* diaire du bourreau. Il prend les quatre cinquièmes de tous les revenus et les mange consciencieusement avec sa famille, ses éléphants et ses quatre cents femmes légitimes. Tous les ans, on porte solennellement Sa Majesté sur une balance, et si elle pèse une livide de plus, on dit que TÉtat est prospère. Est-ce là la liberté?
« J'aime la loyauté dans la discussion, et je me garderai bien de vous faire dire oui ; au contraire, je vous fais dire non. Mais comment et par quel oubli de l'histoire avez-vous pu laisser échapper le nom de liberté à propos de Sparte? Savez- vous bien ce qu'était la liberté dans la caserne de Lycurgue? C'était le quart de la nation toujours sous les armes et au régime de la gamelle ; c'était la grande partie du peuple ilote ou métèque ; c'était la femme la jupe au vent et à discrétion ; c'était la jeunesse, cachée derrière une haie, guettant le passant pour le tuer par derrière ; manière honnête. de s'exercer au métier de héros. Si c'est là la liberté, vive la servitude I
« Non, monsieur le duc, vous avez beau dire, la liberté ne porte pas le manteau à*Arlequin. Il n'y a pas diverses espèces de liberté ni de diverses couleurs. Il n'y a qu'une seule liberté, toujours une et partout la même. Un peuple Ta ou ne l'a pas, ou ne la qu*en partie : voilà toute la différence. On peut bien la mettre à la torture, jamais on ne lui fera dire autre chose ni signer un changement de personne, f
Et comme on présente l'exemple de l'Angleterre aristocratique, le même auteur répond :
« Donnez-nous la liberté de la Suisse ou de l'Amérique : je ne sache pas que là, il y ait une aristocratie ; et à défaut de la liberté anglaise, trop aristocratique pour nous, parait-il, nous aurons au moins la liberté démocratique de Genève et de Boston : nous saurons nous en contenter *. »
Quand on procède par esprit d'école et de système, sans considérer ni analyser les diverses phases d'une question, on commet les erreurs les plus regrettables. Les uns disent : j'aime la liberté ; quant à l'autorité, c'est l'ennemie née de la liberté ; celle-ci est incompatible avec elle. Se peut-il qu'il se trouve des hommes intelligents qui raisonnent ainsi ? Le nombre cependant en est grand. Ce qui est certain, évident, positif, c'est que la liberté et l'autorité ne peuvent exister séparément. Leur essence est celle du droit. Le droit fixe la limite et non la liberté ; et la justice et la convenance générale fixent le droit. Partout où la liberté se présente foulant aux pieds le droit, elle amène la tyrannie, l'esclavage. Le despotisme, l'anarchie, la servitude domestique, sont l'exercice de la liberté brutale ou de la liberté violant le droit.
i M. Pelletan.
Refusez à un homme la sécurité, autorisez un autre homme à exercer sa liberté sans limites^ et delà résultera l'oppression soufferte par le premier et la tyrannie exercée par le second. •
Refusez la sécurité à un peuple et accordez la liberté illimitée à un homme seul ou à un petit nombre d'hommes^ et vous aurez le despotisme politique.
Laissez une liberté entière et absolue à tous et enlevez à ces hommes, devenus absolument libres, la sécurité, et vous aurez le plus formidable et le plus destructeur de tous les monstres — l'anarchie : qui n*est que la liberté très-étendue et illimitée pour tout le monde, sans sécurité pour personne.
Les tyrans des peuples, les maîtres des esclaves sont les amis les plus ardents de la liberté, non de la liberté du prochain, mais de la leur illimitée. L'amour que les démagogues ont pour la liberté est identiquement le même.
M. ûruizot a dit dans ses Méditations et Études morales :
« La liberté est d'institution divine conune Tautorite. Ce qui est d'œuvre humaine, c'est rinsurrection et la tyrannie. Le jour de la création. Dieu prescrivit à l'homme Tobéissance, sous peine de perdition. Le jour de la régénération, Dieu mit en mouvement la liberté de Thomme pour commencer l'œuvre du salut
• L'autorité est la force raisonnable et nécessaire. Le despotisme et l'oligarchie sont la force absurde. •
Que Ton nous permette de transcrire les passages
mivants de noUe Étude sur Vautorité et la liberté^ publiée i Madrid il y a quelques années :
Pour nous, le véritable principe serait celui qui proclamerait à la fois la souveraineté basée sur ^intelligence et sur la force : ce serait là le principe de la souveraineté individuelle, qui pourrait à juste titre s'appeler de droit divin. Ce serait le gouvernement de chacun par soi-même, du municipe par le municipe, de la province par la province, de la nation par la nation ; et cela sans que le gouvernement perdît de son unité, ni le citoyen de sa liberté individuelle.
Le gouvernement doit faire ce que chaque individu ne peut faire par lui-même. Son action doit tourner au profit individuel et communal. L'Etat^ comme dit l'auteur de la Politiqiis universelle^ être abstrait et collectif, n'a le droit de régir et de régler que ce qui est nécessairement indivisible, par conséquent indivis, essentiellement collectif, exclusivement pubUc. Nous admettons ce qu'établit Bastiat dans son livre sur les Harmonies économiques et dans sa brochure La Loi^ — que le gouvernement n'a d'autres attributions que de veiller à la sécurité publique, percevoir les contributions, administrer les propriétés de la communauté, diriger les relations extérieures
M. Emile de Girardin a imprimé dans son écrit sur
VAbolition de rAutorilé, etc., les sentences suivantes :
t Les deux principes qui se disputent Tempire des
sociétés sont : l'autorité absolue : la liberté absolue.
« Ces deux génies antagonistes s'excluent mutuellement et sont tout à fait incompatibles. Il ne peut y avoir jamais le moindre accord entre eux. — Ils sont fatalement logiques et conséquents par leur nature. L'essence de chacun d'eux consiste dans la destruction de Tautre.
«L'autorité, fille delà force, est basée sur la conquête.
« La liberté, fille du travail et de la raison, se développe par l'économie.
« L'autorité est assise immobile sur la foi; — la liberté marche appuyée sur l'examen.
« L'autorité proclame le mal et le renferme dans son sein ; — la liberté proclame le bien et l'étend sur le monde. ^
« L'autorité favorise l'ignorance ; — la liberté inspire la science.
« L'autorité protège Terreur et poursuit la vérité.
• La liberté protège la vérité et poursuit l'erreur.
« L'autorité est une invention de l'homme ; — la liberté est un présent de Dieu.
« 11 faut choisir entre ces deux ennemis irréconciliables. Il n'y a pas de milieu, pas de transaction possible entre eux. L'un est le génie du bien, l'autre est le génie du mal ; l'un est la lumière, l'autre est les ténèbres. Celui-ci a conçu et produit le passé, celuilà abrite et féconde l'avenir. »
L'autorité est, d'après cette théorie, rejetée d'une
manière absolue. Il en est de même de la véritable liberté, de la propriété, de Téconomie, de la raison et du travail, bases delà liberté, d'après M. de 6irardin lui-même. Mais n'est-ce pas rejeter en même temps la civilisation, la société?
La liberté est un présent que Dieu légua à l'homme. L'autorité est un attribut de la divinité.
Qu'est la droite raison de Thomme? La droite raison est rinslitutrice de la liberté. C'est la lumière qui montre à l'homme le chemin qu'il doit suivre. C'est la maîtresse de la liberté. C'est l'autorité de l'homme sur lui-même. Eclairer la raison, c'est diminuer les probabilités d'erreur en diminuant les probabilités du mauvais exercice de la volonté. Par conséquent, c'est donner à l'autorité la prépondérance sur la liberté.
Etdemême, qu'est-ce que la liberté dans l'homme? C'est la preuve de l'imperfection de son intelligence et de sa volonté. La perfection de l'intelligence et de la volonté exclut l'existence de la liberté d'élection,
puisque la liberté consiste à choisir entre deux voies : celle de la vérité et celle de l'erreur ; et pour une intelligence et une volonté parfaites, il n'y a qu'une voie possible, la voie de la vérité.
Si la liberté est sainte, l'autorité est sacrée. L'être pensant ne peut arriver à sa destinée immortelle que s'il imite les perfections du Créateur, que s'il fait usage de son intelligence et règle tout d'après elle. — L'intelligence proclame Taulorité comme nécessaire, parce quelle proclame la nécessité de Tordre, et
des êtres créés. • La tyrannie des rois, disait un écri- Tain français en 1849, est moins lourde que celle des passions. Joseph, au fond d'un noir cachot d'esclai^e, était plus libre que l'orgueilleux Pharaon sur son trône. Jean-Baptiste et ses frères étaient moius esclaves qu'Hérode dans le triomphe de sa volupté. Pierre» attaché à la croix, était plus libre que le sanguinaire Néron.
La première et la plus désirable de toutes les libertés est celle que Ton obtient par le triomphe remporté sur soi-même ; de même que Tesclavage le plus dégradant est celui qui nous assujettit au despotisme des passions, qui nous fait suivre leurs impulsions comme les bêtes suivent les instintcs de leur grossière nature.
Nous n^admettons pas non plus que Ton nous offre pour les uns la liberté, pour les autres la sécurité, ou pour ceux-là Tégalité. Il faut donner tout à la fois, parce que, s'il n'en est pas ainsi, la liberté que ron donne est difforme. Liberté, égalité, sécurité, sont les parties d'un même tout ; et ce tout répond à la nature intelligente et morale de l'homme. Ne nous offrez pas une de ces parties seule, parce que nous avons besoin de toutes, comme d'air, de lumière et d'eau.
L'oligarchie n'aurait pas de degrés. D'après ce que nous comprenons du système de M. Gonzalez, on irait en montant jusqu'au plus intelligent, et, pour
chercher cette intelligence, au risque de ne trouver que la force, on remonterait jusqu'au temps de l'absolutisme pur, de la classification des castes, du régime des privilèges. La liberté ne peut exister avec le privilège.
Un éloquent écrivain a tracé, dans une brochure, les lignes suivantes qui résument notre pensée :
«...Egalité, liberté! Quand la presse renoncerat-elle à jouer avec ces mots et à les jeter en Tair Tun après l'autre, comme la Dubarry jetait ses oranges en criant : Saute, Choiseul! saute, Praslin! Peut-être ya-t-il antinomie entre ces idées. Peut-être Tègalité est autre chose que la liberté !
« La liberté, quelle qu'elle soit, implique Tégalitè ; car la liberté accordée à Tun et refusée à l'autre perd à rinstant son nom de baptême, pour prendre le nom de privilège.
« L'égalité, par compensation, implique toujours la liberté; car pourquoi demander l'ègaUtè, si ce n'est pour avoir la permission de faire tout ce que fait le voisin. Eh bien ! que signifie cette permission, sinon la liberté ou une forme de liberté? »
Par ce qui précède on voit combien est erronée, selon notre manière de voir, la première proposition de M. Gonzalez : • L'extension de la liberté doit être dans chaque société relative à l'aptitude que possèdent les individus qui la composent pour en user au profit de la civilisation. »
A cette formule, que la démocraiie , et surtout en
Amérique , veut dire gouvernement de la majorité barbare sur la minorité intelligente, nous opposons celle-ci : Soit dans les démocraties, soit dans les aristocraties, la minorité audacieuse domine la majorité inerte et égoïste ; depuis Gicéron , on a toujoiun répété les mêmes plaintes : le parti qui veut la liberté dans Tordre et dans la justice est apathique , indolent; il n'a ni chefs, ni programme ; il manque d'action, dans les conflits graves ; il s'agite, il court au combat quand il n'est plus temps, et souffre le martyre en silence. Quand il monte au pouvoir, il se fractionne et abdique entre les mains de la démagogie. Dans Topposition, il moralise par la presse et à la tribune parlementaire; mais il agit peu. Dans le gouvernement, il ne sait ni contenir sesennemis, ni contenter ses amis.
Le mal que signale M^. Gonzalez ne provient pas de la démocratie; il est inhérent à tout parti d'ordre.
Le parti démagogique est, au contraire^ audacieux, entreprenant, et, comme il est agressif, il a descheb, une bannière et un programme; il est uni, rusé^ bit de la propagande. Dans l'opposition, il prêche les idées les plus exagérées et proclame la liberté absolue. Au pouvoir, il gouverne avec une baguette de fer et étouffe toutes les libertés publiques.
La Nouvelle -Grenade offre i M. (Gonzalez un exemple qui prouve que le mal n*est ni dans la souveraineté populaire, ni dans la démocratie, — mais dans Tétat moral de cette société : il faut y former les
mœurs, moraliser les classes élevées^ donner au parti le rordre, c^est-à-dire des citoyens honnêtes, une impulsion et une direction. Lorsque existait le suf- Erage restreint, Télection à double grade ^ au temps le Lopez par exemple^ dont le gouvernement fut une oligarchie (car il y a aussi l'oligarchie de l'ignorance et du crime), les i»*élendus libéraux triomphaient aux élections, soit par la fraude, soit par le poigiràrd. Quand s'établit le suffrage universel, c'est-à-dire la plus haute expression de la démocratie, la contrainte n'étant pas aussi facile à exercer sur les électeiïry dispersés que sur les collèges électoraux â^aupataravaut, le suffrage universel &t triompher le» hommetf d'ordre. Cela s'est répété deux ou trois fois daniP br NouveUe-Grenade .
N'est-ce pas là une preuve en faveur du peu^e et de la démocratie ?
Quand les soi-disant libéraux ont établi, en 1854y la dictature d'Obando ; en 1 860 , la dictature de Mos* quera, qu'ont-ils fait? Pour triompher, ils se sootbietf gardés de faire appel au suffrage unlif^ersel r ils ouf aboli le suffrage, suspendu l'exercice ieë garanties individuelles, étouffé toutes les Ubertés, rendu des' décrets sur les suspects ; ils ont déclaré que l'imprimeur même devait être puni pour la seulie (Édmissiori (le décret ne disait pas pour la publication) d'un ar» ticle hostile à la dictature ; ils ont confisqué te»|»*o^ prié tés des bons citoyens pouir tes^ répartir entré k^ BMai&i ils oui dressé des seUettesF. Pour ^out eél^,
ils n'ont pas fait appel au peuple, parce que le peuple, personnification de la démocratie, leur était hostile.
Si l'aphorisme de de Maistre, approuvé par M. Gonzalez, et qui consiste à dire que partout le petit nombre a mené le grande était exact, dans le sens que lui donnent M. Gonzalez et le publiciste savoisien ; s'il était vrai que les intelligents aient toujours gouverné de fait, M. Gonzalez ne serait pas réduit à soupirer après Toligarchie de Tintelligence et de la vertu, puisqu'elle existerait partout. Ce qu'il y a de certain, surtout dans les sociétés où les mœurs ne sont pas formées, c'est que le petit nombre, non celui des intelligents, mais celui des audacieux, étouffe la voix du grand nombre, des hommes honorables, de la démocratie, de la souveraineté populaire. S'il n'était pas arrivé dans la Nouvelle-Grenade ce que disait M. de Montalembert en 1848 : « Vous, les hommes d'ordre , vous laissez aux démagogues le monopole deTaudace, *> Mosquera et Obando, surtout après le discrédit dans lequel ils tombèrent, ne seraient pas parvenus à renverser une administration constitutionnelle et honorable, et à fonder le régime de la plus épouvantable tyrannie.
Ainsi donc, ce n'est pas le règne de la démocratie qu'il faut craindre, c'est le règne du petit nombre des audacieux ; ces audacieux ont fait qu'aujourd'hui dans la Nouvelle-Grenade la société est divisée en deux catégories : Tune réduite , les fripons ; l'autre nombreuse, les martyrs. Quels sont les plus blâmables?
Dans ce pays, il y a eu de nombreuses réformes constitutionnelles. Chaque réforme a amené une augmentation de liberté ; mais chaque liberté a élé nominale, et chaque fois la. somme de liberté réelle a été moins considérable. De nos jours la liberté réelle est descendue à zéro, tandis que la liberté écrite est montée au degré le plus élevé.
M. Gonzalez trouve que la souveraineté populaire est illusoire dès l'instant où Tâge fixé pour Texercer chez les hommes est de vingt et un ans et que les femmes et les enfants en sont exclus. Ce n'est pas là un argument sérieux, et c'est la première fois que nous trouvons un argument de celte espèce dans les écrits de M. Gonzalez. Rien n'est absolu dans Toeuvre des hommes. L'âge de vingt et un ans est la limite fixée par la natm^') même pour qu'un homme soit homme, pour qu'il ait pu arriver à avoir un métier ou une profession. En exagérant, on verra combien l'argument en question est faible : Si Ton accordait le droit de suffrage aux femmes et aux eafants de sept ans (et quelques radicaux néo-grenadins ont demandé la première de ces choses), M. Gonzalez pourrait encore dire : on exclut encore les fous, les idiots et les enfants au-dessous de sept ans jusqu'aux nouveau-nés ; M. Gonzalez sérail encore autorisé à répéter : « Il faut appeler les choses par leur nom. La souveraineté exercée par la majorité des hommes âgés de plus de vingt et un ans (en ce cas-là ce serait plus de sept) sera tout ce qu'on voudra, moins la
souveraineté du peuple. C'est une négation de la souveraineté du peuple pour ceux-là mêmes qui Tinvoquent. »
M. Gonzalez dit :
« Vous me demanderez peut-être : Que peut-on donc faire en Amérique ?
« Renoncer aux fictions et constituer les gouvernements sur les principes d'une vérité brillante et claire.
« La souveraineté réside dans la réunion de fonctionnaires élus pour gouverner la nation par la majorité absolue des individus mâles âgés de vingt et un ans, qui, sachant lire et écrire et ne dépendant de personne à titre de journaliers ou de domestiques, ont une renie annuelle de .... provenant d'une propriété foncière ou d'une industrie ou profession.
« Ce serait-là une vérité claire déduite logiquement de la fin que doit se proposer une société chrétienne, et de l'aptitude des moyens propres à obtenir cette fin. »
Eh bien ! en Europe et en Amérique, il y a des libéraux et des démocrates très-ardents qui ne sont pas partisans du suffrage universel. La démocratie a coexisté avec le suffrage restreint. Le suffrage universel est la plus haute expression de la démocratie; mais il exige pour son exercice légitime : l© Tinstruc-
tion primaire gratuite et obligatoire ; 2" Tample liberté de la presse, les libertés de réunion, d'association, de pétition ; 3° la responsabilité ministérielle. Nous avons toujours considéré comme très-sage le principe de la constitution néo-grenadine de 1830, suivant lequel « tout individu qui, dans un délai déterminé par le législateur, ne saurait pas lire et écrire ne pourrait exercer les droits de citoyen. » Pour exercer un droit, il faut le connaître, et, pour ne pas attaquer le droit d'autrui, il faut savoir quels sont les devoirs qui nous incombent, ou ce qui est la même chose, jusqu'où s'étend notre droit. Il est évident que celui qui vit plongé dans l'ignorance la plus profonde ne peut avoir des notions bien claires de droit et de devoir. Celui qui, en outre de cette ignorance, est sous la dépendance absolue d'un autre, ne gagnant qn'un faible salaire, et pour lequel le suffrage est un droit qu'il ne connaît pas et ne réclame point, et qu'il exerce, non par procuration, mais par ordre d'un maître, — celui-là ne sait pas ce que c'est que la patrie; et comme il n'a ni intérêts à défendre, ni droits à comprendre, toutes les cocardes lui conviennent et toutes les bannières lui sont indifférente?. Pourvu que le cens soit peu élevé et que rinstruclion soit gratuite et obligatoire , un démocrate peut adopter le système proposé par M. Gonzalez dans les lignes ci-dessus transcrites. C'est un syslème de transition qui, confirmant le droit de suffrage, prépare les citoyens in potentia à le devenir plus tard
in actu, pour le bien de la société et leur propre honneur. De même que les démocrates admettent le principe de l'exclusion des enfants et des idiots dans l'exercice du suffrage, de même on doit admettre l'exclusion temporaire de ceux qui, parleur ignorance ou leur dépendance absolue, ne savent et ne peuvent exercer par eux-mêmes un des droits les plus importants de l'homme dans la société politique.
Mais de rétablissement de cette restriction transitoire, confirmation du principe de la souveraineté populaire, il ne résulte pas que l'oligarchie devienne une conséquence fatale. Le suffrage universel est de date très-récente, et la souveraineté populaire existait avant qu'il ne fonctionnât. Le cens électoral laisse la porte ouverte à tous ceux qui par le travail et leur activité peuvent sortir de la dépendance absolue des maîtres^ devenant ainsi de véritables citoyens. Une proposition semblable à celle de M. Gonzalez a été soutenue, en 1862, dans un journal très-libéral et démocratique de France.
De nos jours, un écrivain très-éminent, M. DoUfus, appuyé par les démocrates rédacteurs du Temps^ a soutenu une thèse semblable. Il dit, entre autres vérités fécondes :
« Ce qui importe à la liberté, ce sont moins les constitutions et les chartes, et moins encore les institutions, que les mœurs publiques, qui servent de base à tout Tédifice d'une nation. »
M. Dollfus considère comme incapables d'être li-
bres ceux qui n'ont pas conscience du devoir, et déclare qu'il n y a pas de peuples ni d'individus aussi faciles à soumettre à la servitude, que ceux qui obéissent uniquement à leurs instincts. « La liberté, ditil, n'est pas une concubine qui demande fréquemment les grandes tirades» la fougueuse impétuosité de la passion, le délire de la lutte et Tivresse du triomphe. C'est une épouse sévère, et si Punion avec elle exige des sacrifices, elle procure la félicité. Avant tout elle impose des devoirs et stimule Ténergie pour les remplir. Son commerce n'inspire pas la sen-^ sualité, mais la maturité et le calme. La concubine disparaît toujours quand disparait l'ivresse de la passion. Auprès de Tépouse, quand la passion a été rassasiée, il reste le devoir et l'estime réciproques, et ce nouvel attachement, moins véhément, mais plus durable et plus fécond, plus amical et plus digne de l'homme qui a obtenu la possession de soi-même. Les Français ont aimé la liberté comme une conçubine, et c'est pour cela qu'ils l'ont souvent trahie. »
Le même écrivain, qui défend avec ardeur la liberté et l'égalité, signale les abus de l'une et de l'autre, et les moyens de les corriger, en travaillant à former les mœurs, à instruire le peuple, à moraliser les classes supérieures, pour que le sentiment de l'égalité ne dégénère pas en envie, en esprit niveleur.
M. Dollfus dit :
« Le sentiment du devoir ne suffirait peut-être pas à l'homme libre : il faut qu'il eoil fier et qu'il ne scit
pas vain. Un homme fier n'appartient qu'à lui-même, le sentimeut de son indépendance alimente sa noble fierté. Un homme vain appartient à sa vanité. Sa va* nité dispose de lui ; cette vanité le livré pour un ruban, pour un titre, pour un morceau de pouvoir qui le mette en évidence. Vain et vénal sont deux adjectifs qui vont de pair. Un homme vain est toujours à
vendre ; il ne faut que liii fixer un prix L'homme
fier cherche sa propre approbation. L'homme vaniteux cherche Tapprobalion des autres. Les autres, c'est le public, et le public, c'est le vulgaire. Le vulgaire est l'esclave de sa propre sottise, de cette sottise qui reste la bouche béante devant Téclat extérieur. L'homme vain est donc l'esclave d'un esclave, auquel il croit imposer le respect ; il se trompe luimême et trompe le public. »
M. Duvernois, qui approuve les idées de M. Dollfus, fait cependant l'observation suivante.
«... M. Dollfus craint avec raison ces sentiments mesquins qui énervent un peuple ou un homme, le mettent en mauvais termes avec ses véritables amis et le livrent à ses dangereux adulateurs. M. Dollfus A raison quand il montre la supériorité de la persévérance et de la volonté persistante sur ce caractère fougueux dont nous tirons tant vanité ; mais M. Dollfus doit se méfier de cette tendance qui le pousse à aller par déduction du particulier au général ; il ne doit pas prendre pour le caractère français ce qui est le produit d'une crise sociale. La première phase de la
Révolution a été une phase d'égalité el a amené le règne de la vanité ; la seconde sera libérale et amènera le règne de la noble fierté, de la dignité et du devoir. *
M. Gonzalez donne beaucoup d'importance à la question des races et soutient que les unes ont élô produites pour gouverner, les autres pour obéir; les unes pour civiliser, les aulres pour alimenter la barbarie.
Cette théorie cesse d'être politique pour devenir philosophique, et par conséquent morale. La théorie de M. Gonzalez ne tendrait à rien moins qu'à soutenir qu'il y a diverses créations : que riionime blanc, lEuropéen (et tout au plus le métis, dit M. Gonzalez), est le seul qui ait reçu le souffle immortel du Créateur, qui ail été doté d'une âme intelligente, libre et active ; que Thomme noir et Tludien sont une sorte d'orangoutangs un peu moins laids, mais ni plus intelligents, ni plus dignes de la liberté. De sorte que l'Indien et le nègre, bien que responsables de leurs actes devant Dieu et devant les hommes, ne sont pas nés pour jouir de droits, mais pour remplir une plus grosse somme de devoirs.
Si dans la Nouvelle-Grenade il ya diversité de races, le politique, suivant notre humble opinion, ne doit pas travailler à les mettre éternellement dans un
antagonisme- absolu, mais à les refondre, à les élever et à les moraliser, afin que tous contribuent à la pénible tâche du développement de la civilisation, qui est la meilleure direction donnée aux facultés intellectuelles et morales de Thomme.
A propos de la question générale des races en ce qui concerne la Nouvelle -Grenade, la théorie de M. Gonzalez est détruite par ce fait que ce ne sont pas les classes barbares qui font les révolutions et commettent les scandales que stigmatise justement Téminent publiciste. Ce sont les blancs, les créoles, les métis et les nègres civilisés qui, par ambition, par cupidité ou par vanité, invoquant toujours des noms sacrés pour les profaner par leurs actes, commettent les plus grands excès et inondent de sang le sol de la patrie.
Si ce sont les civilisés de toute race qui agissent ainsi, Tanathème que lance M, Gonzalez contre les races qui ne sont pas d'origine caucasique est souverainement injuste. Si ces maux existent, comme on ne peut malheureusement pas le nier; dans la Nouvelle-Grenade , et sont produits par les civilisés^ le remède n'est pas celui qu'indique M. Gonzalez, mais on doit le chercher ailleurs ; il consiste, comme nous Tavons déjà dit, à former les mœurs , à moraliser les classes élevées, à former un parti compacte et actif qui travaille pour la civilisation et pour la liberté dans la justice elle devoir, qui ne laisse pas le champ libre uniquement aux désorganisateurs,
Il consiste aussi à stimuler rérnigration , en ayant soin de choisir les éléments dont elle se compose, afin que ces éléments nous apportent les arts , la science , le travail ; qu'ils nous aident à cultiver nos terres , à préparer des voies de communication ; à sanctionner des lois libérales au fond ; à établir des gouvernements qui ne se préoccupent pas de satisfaire des vengeances de parti, mais qui songent à remplir leurs devoirs et à pratiquer la justice. Lorsqu'il en sera ainsi, il y aura sécurité , industrie, capital, bien-être général, et le travail sera un dérivatif efficace à la fièvre révolutionnaire inoculée par les créoles, les métis, les Indiens et les civilisés»
Dans les nations de l'Europe si travaillées aujouiv d'hui par les divisions civiles, par les guerres internationales, ou par la paix armée, ce ne sontpas , que nous sachions, les nègres et les Indiens qui fomentent et maintiennent ces luttes sanglantes; ce n'est pas non plus la démocratie et la souveraineté populaire, puisqu'elles n'existent pas en Russie, en Prusse, en Autriche, en Turquie, etc. N'est-ce pas là une nouvelle preuve contre la thèse de M. Gonzalez, qui a formulé ainsi sa seconde proposition:
« L'aptitude des individus à faire cet usage (de la liberté) est plus ou moins grande selon la race à laquelle ils appartiennent ? »
Voici ce que nous écrivions en 1859 , sous le titre de Races et Nationalités :
On parle beaucoup aujourd'hui de races, d'in-
fluence de races ^ de leur antagonisme radical, de leur prochaine fusion et de mille autres abstiïictions.
En premier lieu^ il ne faut pas confondre les races proprement dites et les sous-races avec ce qui constitue les nationalités. Les unes sont les œuvres de la nature , les autres naissent des divers actes de la puissance humaine.
Blumenbach compte cinq races humaines^ qui se subdivisent en une infinité de sous- races; ce sont la caucasique ou blanche , Téthiopique ou noire, la mongolique ou jaune, l'américaine ou rouge, la malaise ou noire-jaune. On peut dire que les deux grandes sous-races sont Taméricaine^ qui se confond presque avec la mongolique, et la malaise qui tient de la mongolique et de la caucasique.
La grande différcDce entre les races, ce qui leur donne une supériorité relative, et cela a été démontré par BufFon et par le secrétaire perpétuel de TAcadémie des sciences de France, ce n'est ni l'ovale plus ou moins prononcé du crâne, ni la plus ou moins grande quantité de pigment existant entre Tépiderme et le derme de chaque individu; mais Tinfluence du climat, les aliments, les mœurs. Cette vérité, énoncée par Buffon , a été prouvée par Lamarche.
Ces diverses circonstances extérieures peuvent se modifier et se modifient en réalité. Il est facile de le comprendre quant aux aliments et aux mœurs; quant au climat 9 s'il ne peut être changé^ l'actioD
qu'il exerce sur les hommes est susceptible de modifications.
De toutes ces races, la première est, sans doute, la caucasique. Elle n'a été soumise ni gouvernée , dit Lamarche, par aucune autre race ni sous-race. Elle a excellé dans les sciences et dans les arts; elle a prêché et propagé l'idée d'un seul Dieu, créateur et rémunérateur; Moïse, Jésus, Mahomet , lui appartiennent. Elle a constitué les gouvernements les plus réguliers.
Mais pour le philosophe chrétien, toute cette nomenclature de races est de peu d'iaiportance. La grande vérité révélée et propagée par le christianisme, c'est que Thomme est doué de facultés égales, qu'il a une même origine, qu'il aura une même fin, que tous les hommes sont égaux en droits, parce qu'ils sont soumis aux mêmes devoirs. Il n'y a qu'un Seigneur, Dieu, et toutes ses créatures sont égales devant lui. Tous les hommes sont frères.
Le temps des questions de races est passé. Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans ces époques reculées où les philosophes païens prétendaient que certaines races devaient être sous la dépendance de certaines autres. La justice a depuis longtemps terrassé la force, et dans un avenir peu éloigné, cette grande et féconde vérité qui a triomphé dans les familles, aura été reconnue définitivement dans les relations des peuples entre eux.
L'homme, intelligent, sensible et libre, est maître de lui-même; il se doit à Dieu, devant lequel il est
responsable même de ses plus secrètes pensées, il a des devoirs envers sa famille, envers ses semblables, envers la société dans laquelle il est né et devant laquelle il est responsable de ses actes extérieurs, t Intelligence servie par des organes » et animée par des passions : il a une haute mission à remplir dans la tâche de Thumanité.
Lamarche dit avec autant de raison que d'éclat:
« A quelque race que les hommes appartiennent, ils sont toujours doués, sauf le cas de maladie individuelle, de tous les grands attributs particuliers à l'espèce humaine : le sentiment religieux, la pudeur, le sentiment de la famille, celui de la propriété transmissible de père en fils ; la parole et les langues, l'éducation, le calcul et les sciences, le don de diriger le feu, de fabriquer les instruments pour suppléer à rinsuffisance des forces musculaires, les arts d'imitation, enfin la conscience, où vit le sentiment d'une responsabilité d'outre-tombe. C'est de ces altributs communs, quoique cultivables à des degrés différents^ que résultent les droits généraux communs à Vespèce^ d'où dérivent immédiatement les droits politiques particuliers à chaque nation. ■
Il n'y a aucun principe de gouvernement libre, de droit civil, pénal et politique, de droit international, qui ne soit consigné dans les principes chrétiens. Aussi, sous quelque latitude que ce soit, dâÉb les contrées les plus éloignées, au sein desquellefi pé-
nétré la lumière de la civilisation actuelle, la famille est organisée sur de meilleures bases ; la société est régie par des institutions plus justes que celles des peuples anciens ; les relations entre les Etats se sont régularisées, et dans la paix comme dans la guerre on a vu disparaître cet esprit malfaisant, qui faisait que les hommes se regardaient comme ennemis et non comme frères. Il y a malheureusement encore beaucoup à faire ; on verra bien des luttes sanglantes encore entre le droit et la force, entre le christianisme, religion de Tavenir, et certaines inspirations des âges païens, qui, prêtes à s'éteindre, ne sont cependant pas encore complètement évanouies.
La chaire, la presse, les missions, le commerce aidé par la vapeur, la solidarité étroite des intérêts industriels dans les diverses latitudes, Tesprit fécond d'association : tout cela prépare la fusion des races et rharmonie de Thumanité, qui ne peut se soustraire aux lois invariables de la solidarité et de la réversibilité. Le monde gravite vers Tunité grâce au christianisme; et il n'est pas bien éloigné, le jour où, les barrières, — frontières ou douanes, qui séparent les peuples étant renversées, — où les fleuves et les mers intérieures étant ouverts à la navigation de tous les peuples, — où la propriété industrielle et la propriété littéraire, — ces deux sœurs de si noble origine* étant garanties, — le commerce des idées, comme celui des produits agricoles et manufacturiers, s'effectuera librement. Alors seront aboUes les armées permanen-
tes, menace constante pour la liberté et source incessante de pauvreté ; alors se réalisera Tuniformité des codes civils et criminels, des poids, des mesures et des monnaies, des tarifs de poste, de télégraphe; alors tout homme, blanc ou nègre, juif, chrétien ou musulman, de telle ou telle autre latitude, jouira sur toute la terre des mêmes droits civils, et toutes les créatures de Dieu vivront sous la douce et sainte loi de charité et d'amour. Ce ne sont pas là de vains songes: le monde d'aujourd'hui, comparé à celui d'hier, nous assure que la main de la Providence aide et ne détruit pas l'œuvre de l'homme, qu'elle s'efforce d'établir partout le règne du droit, en faisant dominer l'esprit chrétien.
Mais, malgré les triomphes obtenus, la lice est epicore ouverte. Il faut que l'individu ait encore plus de droits, qu'il entre dans l'exercice plus plein et plus entier de ses facultés intellectuelles. Une lutte est encore nécessaire pour renverser non-seulement les derniers vestiges de l'époque féodale , mais ces nouveaux systèmes qui mettent le peuple en tutelle, ces créations mensongères de classes qui s'élèvent entre le pouvoir et la multitude. Il faut que les aristocraties de sang tombent, et que Tégalité de tou5 les hommes soit reconnue partout. Le système du droit divin des rois est aussi abusif que celui qui proclame la sainteté de la noblesse héréditaire.
On doit admirer certainement le courage et la franchise avec lesquels M. Gonzalez soutient ses opi*
nions, même celles qui peuvent choquer le plus Te»» prit de conventionalisme.
Ce publiciste, on le voit, est sincère dans son désir de chercher la vérité ; il puise un noble courage dans le dédain qu'il professe pour les faveurs inconstantes delà multitude, et dans son peu de goût pour la popularité éphémère.
Si nous contredisons ses nouvelles théories politiques, ce n'est pas pour nous attirer la faveur des démagogues, que nous avons accepté pour adversaires, depuis que nous avons pu manier une plume* C'est parce que nous ne les croyons pas justes, parce que nous ne trouvons pas que le remède qu'il propose soit efficace pour guérir le mal si grave dont souffrent les répubhques de l'Amérique latine. Ainsi | dans la Nouvelle-Grenade, nous ne nous lasserons pas de le répéter, ce qui est le plus nécessaire, c'est de former les mœurs, de moraliser les classes civilisées, d'organiser un parti d'ordre ayant des chefs, des principes fixes et un programme bien défini. Dira-t-on que ce n'est pas là ce qui manque , quand on voit un Mosquera uni à un Obando et à un Lopez, ennemis acharnés pendant quarante ans qui s'allient pour faire une révolution contre un gouverne* ment organisé et pour annuler ensuite toutes lei libertés publiques, en même temps qu'ils proclament les lois les plus libérales du monde ?
Le pire résultat de la tyrannie de Mosquera et des radicaux, ce n'est pas d'avoir confisqué, fusillé sans
aucune forme de procès, assassiné, etc., etc., mais d'avoir perverti les esprits, d'avoir corrompu le caractère national, d'avoir préparé la voie à de nouveaux tyrans. Timon Ta dit : « On ne peut gouverner par la terreur que sur des peuples lâches et corrompus. »
La discussion que nous avons eu l'honneur de soutenir avec M. Gonzalez est, au fond, la même que celle que nous avons soutenue, il y a cinq ans, avec le publiciste chilien M. A. Montt. Nous pouvons reproduire aujourd'hui, comme résumé de ce débat, quelques passages des articles que nous publiâmes en 1859. Nous disions alors :
Nous avons fréquemment entendu M. Montt dire : « Qu'on ne me parle pas de sufTrage universel, de souveraineté du plus grand nombre, et encore moins de la souveraineté individuelle. Pour moi, majorité numérique équivaut à minorité intelligente. »
Si M. Montt acceptait franchement les principes qui triomphent dans le monde, et qui sont la base de la politique intérieure de l'Amérique du Nord, qu'il loue tant, la route serait aplanie pour lui, et sa plume brillante pourrait rendre des services plus importants à la cause de l'humanité.
Comment M. Montt veut-il donner la force pourbase aux gouvernements, s'il ne légitime pas cette force,
s*il ne fait pas connaître les litres incontestables de ce gouvernement ? Nous ne sommes pas de ceux qui font appel à de chimériques contrats sociaux; non : la doctrine du philosophe de Genève a été discréditée par son auteur même ; mais il est évident que, pour examiner les droits sociaux, nous avons à examiner Télément primordial, — les droits individuels, —la personnalité, — le moi. Le point de départ est facile; il est philosophique. L'idée d'individualité est antérieure à celle de société. D'après l'examen des facultés individuelles, origine des droits, nous trouvons les tribus nomades, les sociétés pastorales. L'appréciation des facultés humaines nous donne la mesure des droits individuels et du pouvoir social. L'examen des sociétés embryonnaires et la comparaison de leurs manière d'être avec les sociétés civilisées nous montre l'erreur de la doctrine de M. Monlt, qui, avec certaines réserves, veut mettre la majorité sous la tutelle de la minorité. L'erreur de M. Montt provient d'une cause que nous avons déjà indiquée : le publicisle chilien n'examine pas les questions à priori; il accepte les faits, et choisit dans ce qu il trouve, sans remonter aux principes de la science, ou, ce qui est la même chose, aux lois du monde moral.
Si nous devions exprimer par une formule d'école la doctrine de M. Montt, en le faisant très-libëral, nous dirions qu'il soutient le principe que la souveraineté réside dans les intelligences. L'auteur de VEssai\eui que ce soit la majorité intelligente qui, dit-il, est la minorité
numérique, qui gouverne ; mais qui a le droit de dire: Je fais partie des intelligents? Qilel est celui ou quels sont ceux qui doivent dire à ces iiitelligents : Gouvernez ? Si dans une association industrielle, dont M. Montt ferait partie, un, deux ou plusieurs des associés disaient : nous prenons la direction des affaires, parce que nous sommes les plus capables, que ferait M. Montt? Nous pensons qu'il protesterait el qu'il ferait appel au vote de tous les associés. S'il en est ainsi, pourquoi M. Montt veut-il que dans la grande association politique, tous n'interviennent pas danà Télection de ceux qui doivent diriger les affaires communes? La comparaison est défectueuse : nonseulement il s'agit, dans l'association politique, d'intérêts matériels, — mais il s'agit edcore de la famille, des contrats, de toutes les actions de l'individu, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, de sa vie, de son honneur, etc,, etc. Et cependant M. Montt veut-il que le petit nombre s'arroge les droits de la majorité ? 11 est clair que, à probité égale, il est plus utile et plus juste que les intelligents gouvernent; mais au moins, puisque l'on reconnaît Télémeûl Force, que l'on laisse le plus grand nombre, dans lequel elle réside, exer cer ses droits. Si la majorité numérique est minorité intelligente. Tune et Tautre constituent la force, et Ton ne peut dire que Ton a celle-ci lorsque Ton compte à peine un de ses éléments.
• M. Montt reconnaît, page 135 de Son ouvrage, les bases de toute organisation fiolîtiquô, et étendant
il n*7 conforme pas ses doctrines. Il y a dix ans^ noof avons publié une théorie semblable dans un6 brochure sur rinfluence du christianisme, sur la substitution de la justice au fait et de l'intelligence à la forcée M. Montt dit : • Et chose étonnante 1 non-seulement le christianisme a fixé les principes qui doivent gouverner le cœur, mais aussi les lois qui dirigent Tentendement : il est critérium en même temps que conscience, logique non moins que morale j que Ton prenne un précepte quelconque, l'amour du prochain, par exemple; que Ton étudie la nature, le caractère et le résultat de cette loi morale^ et Ton trouvera qu'elle contient dmnombrablei principes de politique, desociété et de philosophie^ c'est-à-dire principes d'entendement et de jugement. En effet, 5i nous considérons le prochain comme notre égal en son dme et ses sens, frère devant Dleu^
NOUS LE CONSIDÉRONS EN FAIT COMME ÉGAL EN DËYOIR0 ET EN PRÉROGATIVES , CITOYEN EN PRÉ8ENGB DE tA RÉPUBLIQUE , FRÈRE DEVANT LA LOI. De là nait tOUê
un système politique. De là V abolition de i* esclavage ^ de la servitude, des privilèges , etc. * Comment Tintelligent et savant M. Moiitt, après avoir établi de tels principes, peut-il soutenir sa théorie de la tutelle du peuple, du gouvernement de la majorité par la minorité, et accepter comme excellent le gouvernement anglais, où règne et domine le régime aristocratique, — régime qui rend nuHe système représentatif qu'il veut faire figurer dans ses
parlementai, — système qui rendrait nulles toutes les libertés si celle de la presse n'existait pas ?
Nous donnons peu d'importance aux formes de gouvernement : nous n'aimons pas à prendre Tombre pour le corps. Que tous les droits soient reconnus, que leur exercice^oit garanti, et à cette condition nous acceptons la république et même la monarchie. Notre système est simple : gouverner peu, gouverner avec droit, donner de la force à ce gouvernerpent; autant de force pour remplir sa mission que l'individu en a pour remplir celle qui lui est propre. Dans une autre occasion nous avons dit ce qui suit : Que demande un peuple poar être libre ? Qne la souveraineté individuelle soit reconnue, et qu'en conséquence on garantisse la liberté absolue de suffrage, la liberté d'industrie, la liberté de disposer comme on l'entendra de la propriété, légitimement acquise, la liberté de locomotion, la liberté de pétition, la liberté d'association, la liberté de s'armer, la liberlé de l'enseignement, la liberté de la presse, la liberlé de conscience. Ainsi entendue, la liberté « est le droit divin, » parce qu'elle est la légitimité de tous.
Que faut-il pour qu'un peuple soit libre ? Que ces libertés et celles qui en dépendent soient reconnues et pratiquées. Mais pour que la loi écrite soit une vérité, pour que la liberlé de Jean ne soit pas bornée par la force de Pierre , il faut qu'un tiers veille à ce que chaque droit soit exercé dans sa propre sphère, à ce que chaque individu au droit duquel il aura été fait
;ort rentre en complète possession de ce droit, et reçoive en outre Tindemnité nécessaire. Ce tiers, ce protecteur est nommé par Pierre et par Jean, et à ce titre il exerce sur tous deux un pouvoir légitime, car tous deux ont contribué à lui indiquer la façon dont il doit agir pour maintenir Tempii^ de la justice. Ce protecteur, en ce sens, n'est pas souverain, car la souveraineté étant indivisible et individuelle, ne peut se transférer d'un homme à un autre. Le protecteur exerce les fonctions, non pas de souverain, mais d'arbitre, de régulateur: il fait que chaque individualité se circonscrive dans sa propre sphère, et veille au maintien de chaque souveraineté.
Mais il y a des affaires qui n'appartiennent ni à Pierre ni à Jean, mais à tous les deux et à tous les autres associés ; tous les intéressés, ne pouvant prendre part à la direction de ce qui leur est commun, nomment un administrateur général.
L'ensemble des associés forme la nation ; mais comme des fractions plus ou moins grandes de ce peuple occupent divers territoires de TEtat, ses fractions ont des intérêts respectifs, sectionnels, qui se concentrent dans plusieurs autres cercles et nécessitent une administration locale.
La nation, TÉtat, se trouvent soit par le voisinage, soit par les nécessités du commerce, en relation avec d'autres associations politiques ; comme chaque individu ne pourra s'entendre à la fois avec un autre État pour régler les relations réciproques entre les
deux nations, il faut qu'il y ait des délégués qui interviennent dans ces arrangements, deVant toujours se soumettre à certaines bases ; d*où la souverainetô collective nationale. Dans les peuples libres, à proprement parier, il n'y a pas de souverainelé interne, immanente , parce que la souveraineté est une el indivisible , et cette souveraineté est individuelle. Une nation prend le caractère de souveraine dans ses relations avec une autre nation.
Ainsi donc , ce qui importe à un peuple, c'est que les droits individuels soient bien définis et garantis; ce qui importe aux nations , c'est qu'on leur laisse le libre maniement de leurs intérêts particuliers ; ce qu'il y a surtout d'important, c'est que ce qui est indivis soit bien distingué de ce qtii est individuel : la direction de ce qui est indivis regarde l'administration publique, — ce qui est divisible regarde l'individu. C'est là uile idée fondamentale : que les administrateurs aient peu d'attributions, mais que dans tout ce qui leur est laissé, c'est-à-dire tout ce qui n'entre pas dans la sphère individuelle, ils aient la force etleS moyens de remplir leur mission, de même que les individus ont ces moyens et cette force.
L'œuvre de l'administration générale doit donc se borner à donner la sécurité, à punir les délits, à maintenir l'honneur national, à diriger les intérêts généraux, à régler les relations internationales.
L'œuvre des sections doit être d'administrer ce qui, par sa nature, est d'un caractère local.
Cela une fois établi, que fauHl aux associés? S'unir, se resserrer ; plus encore : tendre à la fusion des races, des principes et des intérêts, en ouvrant les fleuves et les mers intérieures à la libre navigation de tous les navires du monde; en donnant des droits égaux à tous ceux qui se soumettent aux mêmes devoirs ; en reconnaissant, enfin, dans tous Texcellence de la souveraineté individuelle.
Voilà le moyen d'établir la liberté réglée par l'autorité, d'harmoniser les droits et les devoirs, de fonder Tempire de la justice , d'arriver à la paix, à Tordre et au bien-être général , que Thonorable M. Montt veut voir régner partout.
L'étude de M. Gonzalez offre encore beaucoup de points qui provoquent la discussion ; mais nous ne pouvons pas nous étendre davantage; le temps et les loisirs nous faisant défaut.
En lisant Tœuvre de M. Gonzalez, nous ne pouvons que répéter les paroles de M. Cuvillier-Fleury dans son analyse des « Lettres inédites de Sismondi à la comtesse d'Albany , » publiées récemment parM. Saint- René Taillandier.
«... L'auteur conserve, comme on le voit dans ces écrits, tous les caractères d'un esprit éminemment libéral; il les a tous, excepté un seul : il n'est pas ferme devant les dangers et les égarements de la liberté. »
Pour novis, nous conservons sans altération notre
foi en Dieu, qui est m synthèse suprême de Tunivers, notre foi en la Raison et en la Liberté, qui sonî la synthèse suprême de Thomme.
Parie ^ 18C3.