DÉCLARATION DES DROITS DE LHOMME
la Déclaration des droits repose tout entière sur un fondement métaphysique, et ce caractère s'accuse dès le préambule : « Les représentants du peuple français, constitués en assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de Ihomme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; atln que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. »
On voit tout de suite le procédé auquel ont recours les hommes de 1789 pour construire la politique nouvelle. Ils commencent par formuler un exemplaire idéal des principes qui doivent diriger le gouvernement, sans rechercher si les éléments qui constituent la nation comportent la réalisation de ce plan, et c'est d'après leur conformité à ce modèle que le peuple jugera les actes de son gouvernement.
La première proposition du préambule tend à accréditer la plus grossière erreur historique en attribuant à l'oubli et au mépris des droits de l'homme la cause des malheurs publics. Comment, en effet, l'homme aurait-il pu oublier et mépriser ses droits quand on n'aperçoit nulle part la trace de ces droits à l'origine des âges, quand ces droits ne sont qu'une création gratuite de l'imagination métaphysique?
Les auteurs de la Déclaration révélaient ici leur profonde ignorance des lois qui président à l'évolution morale de l'humanité. Au commencement des choses dominait, non pas le droit, mais la force brutale, pour l'homme comme pour la nature entière, et l'homme n'a pas eu à mépriser ou à oublier ses droits par la raison bien simple que ces droits ne sont pas nés en un jour d'une révélation subite, mais se sont affirmés et développés successivement par le cours même de la civilisation, qui a substitué peu à peu le règne de la loi à celui de la violence. Contradiction bizarre ! les hommes de 178*J, adeptes convaini'us de la théorie du progrès social, inséraient dans le préambule de la Déclaration des droits une proposition qui, prise au pied de la lettre, serait finalement la négation du progrés.
L'ordre cosmologique général, l'espèce humaine en particulier, obéit à des lois nécessaires dont elle n'est que relativement libre de déterminer le caractère heureux ou malheureux. Comme l'avaient établi Turgot et Condorcet dans les Discours à la Sorbonne et dans V Esquisse des progrès de V esprit humain, l'évolution matérielle et morale des sociétés forme une longue et indissoluble chaîne à laquelle les générations successives ajoutent sans cesse des anneaux; et, k tout prendre, quand on examine les choses d'ensemble, on constate qu'un des principaux résultats de cette évolution est précisément l'élimination graduelle du mal. la marche lente de l'humanité vers un état meilleur. Par exemple, oserait-on soutenir aujourd'hui que notre société moderne, malgré ses lacunes et ses imperfections, ne vaut pas mieux que la société romaine, et que celle-ci, à son tour, n'était pas supé- j rieure à ses devancières?
Nous arrivons à la seconde proposition du préuui-
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bille : « Les représentants du peuple français... ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme. » Le ton déclamatoire de la forme coïncide ici avec le tour vague et abstrait de la pensée. Les droits ne sont pas présentés comme des faits d'expérience relatifs et contingents, mais comme des idées a priori qui empruntent à la personne humaine une valeur absolue, et l'on s'arrête devant eux comme devant je ne sais quoi d'incommensurable, d'insondable et de sacré. « En présence du droit, a dit l'auteur de Vidée moderne du droit, revenu depuis, croyons-nous, à des opinions moins transcendantes, nous ressentons ce que les anciens appelaient une horreur religieuse, un frisson religieux, horror.... »
M. Fouillée a traduit là très exactement le sentiment des hommes de 1789. Ce respectmystique du droit ne s'explique que par ses attaches métaphysiques. On attribue à la personne humaine, quelle qu'elle soit, adulte, femme ou enfant, sauvage ou individu civilisé, une valeur inconditionnelle, parce que celte personne est censée posséder une liberté absolue et avoir donné sa signature au contrat social qui garantit cette liberté.
Nous verrons plus tard si cette théorie est confirmée par l'analyse des faits, et si les nécessités de la pratique n'obligent pas ses partisans même à y apporter de nombreuses modifications. Il nous suffit, pour le moment, d"y découvrir l'empreinte de l'esprit métaphysique et religieux, non moins que dans cette autre phrase du préambule : « En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen. » L'invocation de l'Être suprême en tête d'une Constitution pohtique ne se conçoit pas aisément. En cela, les
Constituants de 1789 ne faisaient que continuer les errements de Tancien régime et maintenir cette funeste confusion de la religion et de la politique. L'évocation de l'Être suprême renfermait en germe le culte de la déesse Raison et la Constitution civile du clergé, qui, au lieu d'émanciper les religions de l'État, tendait à enchaîner étroitement et à asservir l'un à l'autre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil.
« Articl!-: 1". — Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. » La première partie de cette proposition soulève une thèse très controversable de philosophie morale et politique; elle manque de signification précise et, en tout cas, ne trouve guère sa place dans une Constitution. Qu'entendent, au juste, les auteurs de la Déclaration par la liberté et l'égalité des droits? Est-il scientihquement exact, comme ils semblent le croire, que l'homme apporte en naissant sa liberté toute faite et fixée une fois pour toutes, sans possibilité d'accroissement ou de diminution? L'homme ne vientil pas plutôt au monde avec un héritage de dispositions physiques et morales qui constituent sa personnalité et enchaînent par suite sa liberté dans une large mesure? La liberté n'est-elle pas une force susceptible de variations et de modifications infinies, suivant le tempérament et le caractère de l'individu, les circonstances et les conditions du milieu oii elle est appelée à s'exercer?
Quant à l'égalité des droits, elle n'est pas plus absolue que la liberté. Tous les hommes ne sont pas égaux en droits, parce qu'ils ne disposent pas tous dés mêmes moyens naturels, parce (pie les facultés physiques et intellectuelles requises pour l'exercice de ces droits sont loin d'atteindre chez chacun le