CHAPITRE I
DE LA SCIENCE ET DE LART EN SOCIOLOCxIE PART DU RISQUE DANS LA POLITIQUE
L'examen critique de la Déclaration des droits de riiomme et de la Constitution de 171)1 nous a fait voir comment était construite la politique des principes de 1789. On se bornait à isoler de l'ensemble des phénomènes sociaux une simple formule, par exemple le droit individuel, et à en déduire toutes les lois de la science politique, absolument comme le géomètre tire d'un théorème fondamental les corollaires qui en découlent. Si la société se réduit, en effet, c\ une mise en rapport des libertés individuelles, la science politique est bientôt achevée. Il n'y a qu'à faire passer immédiatement dans la pratique toutes les solutions dérivant de ce principe unique, et à briser violemment tous les obstacles qui en entravent la réalisation.
Par une contradiction étrange, l'étroitesse même de la base sur laquelle s'appuyait la politique de 1789 exaltait ses prétentions et son assurance. Elle ne re-
(jC. LES PRINCIPES DE 1789
posait que sur des abstractions rationnelles, et elle croyait disposer de recettes infaillibles indistinctement applicables à tous les états de société, comme si, avant de composer ses formules, elle eût pris soin d'y faire entrer le plus possible les multiples éléments de la réalité, et d'embrasser la complexité infinie des faits sociaux.
A dire vrai, les bommes de la Révolution méconnurent toujours la diflerence capitale qui sépare la science de l'art politique. Non seulement, l'édifice de leurs doctrines portait sur un fondement peu solide; mais ils n'entrevirent pas que la science sociale, fùtelle ramenée à sa source légitime, l'analyse patiente et minutieuse des faits, ne saurait aboutir ù des conclusions d'une portée universelle. Car la science se borne à constater des faits, à accumuler des expériences; puis, de l'ensemble de ces faits ou de ces expériences elle déduit des lois générales; mais elle ne spécule jamais sur le futur, sur ce qui doit être. L'art, au contraire, se propose de déterminer des modes d'action, d'adapter tel ou tel système à telle ou telle circonstance, en un mot, de préparer des solutions spéciales pour des cas donnés. Il tire parti des conclusions de la théorie scientifique pour les appliquer aux nécessités pratiques qui se dressent devant hii; par suite, ses préceptes dépassent le présent et engagent l'avenir.
De là le caractère très différent des prescriptions de la science et des préceptes de l'art : les unes constantes et absolues, tant que les faits dont les lois sont la résultante ne subissent aucun cbangement ; les autres, contingents et relatifs, suivant les moments et les milieux où ils se réalisent. Sans doute les conclusions de la sociologie constituent un guide précieux pour la politique. Avant d'entreprendre une réforme,
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une modification quelconque des rapports sociaux existants, Thomme d'Etat devra toujours consulter avec le plus grand soin les résultats de la science sociale et y conformer sa conduite; mais la connaissance de ces résultats, si indispensable qu'elle soit, ne fournit nullement à l'homme politique une recette infaillible, une garantie certaine du succès de ses projets.
L'architecte qui édifie une maison, l'ingénieur qui construit un pont est absolument sûr de n'éprouver aucun mécompte final s'il a observé les lois de la mécanique et des diverses sciences corrélatives à l'art de la construction, si le calcul du poids et de la densité des matériaux, de la résistance des milieux, s'est opéré d'après les règles scientifiquement établies. Il n'en est point de même pour l'homme politique, bien qu'il ait pris soin de tenir compte, dans l'élaboration de ses plans, de toutes les données de la sociologie; ici les résultats de l'art ne correspondent jamais exactement aux théorèmes de la science, et l'enchevêtrement extrême des phénomènes sociaux enlève la certitude de n'avoir négligé aucun élément essentiel de la réalité.
Dans sa Logique des sciences morales, Stuart Mill a admirablement dégagé la portée et les limites des prévisions de la sociologie. « Tout ce qui affecte à un degré appréciable un élément quelconque de l'état social aftectepar l'intermédiaire de celui-ci tous les autres éléments. Le mode de production de tous les phénomènes sociaux est un cas signalé de l'entremêlement des lois. Nous ne pouvons jamais connaître théoriquement et déterminer pratiquement les conditions d'une société sous un certain rapport, sans prendre en considération sa condition sous tous les autres rapports. Il n'y a pas un phénomène social qui
ne subisse plus ou moins l'innuence de tous les autres éléments de l'état de la même société et, par conséquent, de toutes les causes qui influent sur les autres phénomènes sociaux contemporains. Bref, il y a ce que les physiologistes appellent un consensus semblable à celui qui existe entre les divers organes et les diverses fonctions physiques de l'homme et des animaux les plus parfaits, et constitue une des nombreuses analogies qui ont rendu universelles les expressions « corps politique » et corps naturel.
« Il résulte de ce consensus que jamais, dans deux sociétés, à moins qu'elles ne soient semblables dans toutes les eiiconstances qui les entourent et les influencent (ce qui impliquerait la complète similitude de leur liistoire), aucune portion des phénomènes ne pourra se correspondre exactement, si ce n'est par accident, et qu'une môme cause n'y produira jamais précisément le même effet.
« La science déductive de la société n'établira donc pas de théorème affirmant d'une manière universelle l'effet d'une certaine cause; mais elle nous apprendra à établir le théorème qui convient dans un cas donné. Elle ne donnera pas les lois de la société en général, mais les moyens de déterminer les phénomènes d'une société donnée d'après les éléments et les data particuliers de cette société. »
La situation du politique à l'égard du sociologue pourrait assez justement se comparer avec celle du médecin à l'égard du physiologiste. On ne saurait devenir un bon médecin sans être un bon physiologiste; en d'autres termes, la pratique de la médecine semble inséparable d'une étude approfondie des organes et des fonctions du corps humain, des lois de l'anatomie et de la physiologie. Toutefois ces conditions nécessaires ne suffisent pas à constituer l'en-