‹ Les principes de 1789 et la science socialeChapitre 16 sur 36 · DE LA SCIENCE ET DE L'ART EN SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

DE LA SCIENCE ET DE L'ART EN SOCIOLOGIE

semble des desiderata que requiert la profession de médecin. Un excellent physiologiste peut ne faire qu'un médecin de second ordre ; un anatomiste très compétent, qu'un chirurgien médiocre, parce que chez eux les qualités d'art, d'exécution, ne seront pas au niveau des titres scientifiques. De même, on ne conçoit pas un grand homme d'État s'il n'est doublé d'un sociologue versé dans les diverses branches de la science sociale; mais on aurait tort d'en conclure qu'un sociologue éminent doive nécessairement faire un homme d'État de valeur, parce que la direction de la politique implique des qualités intellectuelles et morales d'une autre nature que la simple connaissance des lois de la sociologie : par exemple, le sangfroid, le calme, la maîtrise de soi-même pendant les crises graves, l'unité des vues, la fermeté des convictions et du caractère jointes à la souplesse de la conduite, et surtout ce tact des hommes et des choses qui s'acquiert non dans les livres et les méditations de cabinet, mais dans la pratique des affaires et les luttes de la vie publique.

De là l'utilité d'une division du travail entre les hommes de spéculation et les hommes d'action, entre le physiologiste et le médecin, comme entre le sociologue et le politique, chacun se classant dans l'une ou J'autre catégorie suivant la pente de ses facultés naturelles.

Nous voudrions éclairer ce côté un peu vague de notre sujet par quelques exemples concrets qui mettraient en relief le rôle respectif du théoricien abstrait à la mode de Rousseau et des principes de 1789, du sociologue positif, et de l'homme d'État associé à la responsabilité du gouvernement.

A cet effet, envisageons d'abord une question purement politique comme la dualité de législature. Pour

tO LES PRINCIPES DE 1780

le théoricien à la Rousseau, nous avons déjà vu comment se pose la question : la volonté de la nation étant une ne saurait avoir des organes différents, et, d'après le sage Turgot lui-même, l'établissement d'une seconde Chambre ne servira « qu'à créer des dangers réels pour conjurer des périls imaginaires ». Pour le sociologue, les choses ne vont pas aussi simplement. L'observation et l'expérience lui enseignent que la volonté de la nation se réduit en fait à la volonté d'une majorité parlementaire; que toute majorité est sujette à des entraînements ; ([ue, par suite, dans l'intérêt supérieur de la stabilité des institutions, sa volonté doit subir le contrôle d'une autre Assemblée ; et qu'enfin ce contrepoids à l'omnipotence d'une Chambre unique a surtout sa raison d'être dans une Constitution démocratique où le nombre t'ait loi. La tâche de la science sociale s'arrête ici pour céder la place à l'intervention de l'art politique.

Dans quelles conditions faut-il organiser cette institution d'une seconde Chambre recommandée par la sociologie? La structure de la société permet-elle de lui donner une origine aristocratique en la recrutant parmi certaines classes qui ont réussi à sauvegarder leurs privilèges par leurs services publics? ou, l'influence de l'aristocratie étant définitivement détruite, convient-il de demander le recrutement de la seconde Chambre à d'autres éléments, par exemple au principe fédératif, comme aux États-Unis, au choix de collèges électoraux formés parles délégations de certains groupes de l'P^tat, comme en France, ou simplement aux mêmes électeurs que ceux de la première (Chambre, avec des différences d'âge, de domicile et d'attributions, comme en Belgique?

11 appartient à l'art politique, à la tactique de l'homme d'Etat de se déterminer entre ces divers svs-

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tèmes. La nécessité de la dualité de législature est mise hors de discussion par les conclusions de la sociologie ; mais la vitalité de cette institution dépend de la justesse de coup d'œil et de l'habileté technique que l'homme d'État déploiera dans l'application du principe. S'il se trompe sur la concordance du mode de recrutement de la Chambre haute avec les conditions du milieu où elle est appelée à fonctionner, l'institution pourra végéter indéfiniment sans jamais acquérir une influence réelle sur la marche des affaires.

Examinons maintenant un problème d'une nature plus complexe, à la fois moral, social et politique : les rapports de l'Église et de l'Etat.

Aux yeux du partisan de la méthode géométrique, la question se résout d'elle-même. Dans une démocratie, nul n'est tenu de contribuer aux frais d'une religion qu'il ne pratique point. Par conséquent, l'État ne doit salarier aucun culte, et le système des concordats ne supporte pas l'examen. Le seul principe conforme à la raison et à l'équité est la séparation complète des Églises et de l'État, et toute dérogation à ce principe viole les droits de l'homme et du citoyen.

Pour le sociologue, adepte de la méthode inductive et historique, le problème est loin de comporter une solution aussi sommaire. Après l'avoir examiné sous ses diverses faces, il découvre que c'est surtout une question d'intérêt collectif, et que les considérations de droit individuel y jouent un rôle secondaire. Avant de se résoudre à salarier un service public, comme celui des cultes, l'État doit bien moins rechercher si la contribution à ce service gène les opinions religieuses ou philosophiques d'un certain nombre de citoyens, que se demander si l'indépendance réciproque de l'État et des Églises, si la paix sociale et

religieuse ne réclament pas le maintien du budget des cultes. En ce cas, le principe supérieur de la solidarité nationale obligerait tous les citoyens , sans distinction de croyances, à participer aux frais du culte, comme ils contribuent à entretenir les autres services publics.

Le problème des rapports de l'Eglise et de 1 Etat ne semble pas admettre de solution absolue et universelle pour le sociologue qui n'apporte à l'examen de cette question aucun parti pris inllcxible, car l'expérience prouve que les pays libres peuvent s'accommoder indifféremment du système de la séparation ou de celui de l'indépendance mutuelle des deux pouvoirs. Ainsi, aux États-Unis, la séparation de l'Etat et des Églises n'entraîne pas d'inconvénient sérieux, par suite du fractionnement des sectes religieuses qui empêcbe la prépondérance exclusive d'un clergé hiérarchique et centralisé comme chez les nations catholiques; par suite aussi du groupement des partis dont aucun n'alîecte le caractère anticonstitutionnel et ne transforme la religion en instrument de propagande politique.

En France, au contraire, lÉtat libéral pourrait-il, sans danger pour sa sécurité, se désintéresser des choses de la religion, et rompre tout lien avec les Églises établies, quand l'une d'elles représente la religion officielle de la grande majorité des citoyens, et possède, de ce chef, dans le pays, une autorité à la- (juelle les autres sectes n'apportent qu'un faible contrepoids, quand les dogmes et les traditions d'une fraction importante de l'Église la poussent à asseoir sa domination sur la société civile, quand enfin tout un parti, hostile aux institutions établies, ne cesse d'exploiter l'inllucnce de la religion et du clergé dans les luttes politiques?

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