‹ Les principes de 1789 et la science socialeChapitre 17 sur 36 · DE LA SCIENCE ET DE LART EN SOCIOLOGIE · texte numérisé non relu

DE LA SCIENCE ET DE LART EN SOCIOLOGIE

Ici les données de la sociologie ne sont donc pas d'un grand secours à riiomuie politique qui doit guider son choix par des considérations d'un ordre tout à fait spécial. La science lui indique simplement le but à poursuivre : Tindépendance réciproque du pouvoir civil et religieux ; mais, quant aux moyens d'atteindre cette fin, comme ils varient à l'infini suivant les conditions du milieu politique et social, la sociologie ne saurait, sans sortir de sa sphère, prescrire des règles générales, et elle doit en abandonner la recherche à la sagacité et au discernement de l'homme d'Etat. C'est à celui-ci seul qu'il convient de décider si, tout bien pesé, et en tenant compte de la structure actuelle du corps social, des exigences complexes de ses divers éléments, le régime de la séparation ou le système concordataire paraît plus propre à sauvegarder l'indépendance du pouvoir civd, et à garantir la sécurité de l'État sans porter atteinte à la liberté religieuse.

Mais, dira-t-on, les lumières de la science sociale n'apportent alors à l'homme politique qu'un concours bien précaire, et ses résolutions, quoique inspirées par l'étude des faits sociaux, gardent une grande part d'aléa, ce qui est contraire à l'esprit scientifique.

Cette part d'aLéa est inévitable, parce que Técart entre les données de la science et les réalités de l'expérience ne saurait jamais disparaître. Il tend sans doute à s'atténuer, à mesure que les progrès de la science lui permettent d'embrasser une quantité plus considérable de faits, de se modeler davantage sur la réalité, et, par suite, d'éliminer les plus grandes chances d'erreur. Mais, quel que soit l'avancement de la connaissance humaine, il n'y a pas à espérer qu'elle puisse jamais faire entrer dans ses cadres tous les éléments de l'expérience, et coïncider absolument

avec elle; car, alors, elle deviendrait l'absolu, et perdrait ce caractère de relativité qui est sa condition même.

Le champ de la réalité sera toujours, quoi qu'on fasse, plus vaste et plus riche que celui de la pensée. Cependant il est incontestable que, plus l'écart diminuera entre les idées et les faits, plus les limites de ces deux domaines parviendront à se rapprocher, sans se confondre, plus le praticien et l'homme d'Etat devront tirer parti des conclusions de la science et escompter la certitude de ses résultats, avant d'y associer l'instinct ou les combinaisons réfléchies de l'art politique.

Dans son bel ouvrage sur la morale, M. Guyau signale le plaisir du ris([ue comme un des équivalents du devoir, comme un des mobiles aptes à entraîner la détermination de la volonté, et à remplacer même les sanctions métaphysiques de la morale. « Ce besoin du danger et de la lutte ([ui entraîne le guerrier et le chasseur, on le retrouve chez le voyageur, chez le colon, chez l'ingénieur. Le besoin du danger et de la lutte, à condition d'être dirige et utilisé par la raison, acquiert une importance morale d'autant plus grande que c'est un des rares instincts qui n'ait pas de direction fixe : il peut être employé sans résistance à toutes les fins sociales. Au plaisir du risque s'ajoute souvent celui de la responsabilité. On aime à répondre « non seulement de sa propre destinée, mais de celle des autres, et à mener le monde pour sa part ».

C'est par cet attrait du risque et de la responsabilité, plus encore que par les satisfactions de l'amourpi-opre et de l'ambition, que les esprits et les cœurs d'élite se sentent entraînés vers la politique, en dépit de ses déboires et de ses difficultés. Si les aiVaires publiques se réglaient mathématiquement par les for-

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mules de la science, sans laisser aucun rùle à l'inspiration, au génie, aux combinaisons personnelles de l'homme d'État et aussi aux risques de l'avenir, elles perdraient une grande partie de leurs séductions, et nous n'aurions probablement pas vu un vieillard de soixante-quinze ans, comme M. Gladstone, sacrifier les dernières années de son existence et les restes de son énergie à la direction de la politique nationale dans des conjonctures d'une gravité exceptionnelle. Cet exemple récent marque une fois de plus les limites qui séparent la mission du sociologue de celle de l'homme d'État.

Dans la question si controversée du gouvernement de l'Irlande, la conduite de M. Gladstone n'est inspirée ni par les suggestions arbitraires de l'empirisme, ni par les abstractions du raisonnement. Elle s'appuie sur certaines données de la sociologie expérimentale; entre autres, l'impossibilité de maintenir une politique de coercition contre un pays qui demande à se gouverner lui-même par l'organe de ses 90 députés, quand cette politique n a réussi jusqu'ici qu'à développer dans le pays des germes de haine et de révolution sociale, puis les abus criants du régime de la propriété qui constitue presque tout le sol irlandais à l'état de fiefs monopolisés entre les mains de quelques familles, et entrave, par cette immobilisation de la terre, la prospérité matérielle et économique du pays.

Mais, si certaines données de la sociologie semblent recommander les vues de M. Gladstone, il est facile d'en invoquer d'autres contre la réussite probable de ses plans. Par exemple, oserait-on garantir que l'Irlande, entrée en possession du Home rule et du Parlement local, saura user des prérogatives du self-government sans empiéter sur les droits du Par-

lement national, et sans menacer par ses prétentions l'anité de l'empire britannique? Un changement radical dans le régime économique du pays et dans Tassiette de la propriété foncière parviendra-t-il à vaincre la nature ingrate et stérile du sol, les habitudes héréditaires de routine et de paresse, fruits de la conquête et de l'oppression, en un mot, à modifier tout le tempérament physique et moral de la nation irlandaise, et à greffer ainsi une ère d'aisance et de prospérité sur des siècles de pauvreté et de misère? M. Gladstone n'ignorait certainement pas ces considérations psychologiques et sociales qui tenaient en suspens le sort de ses projets; mais, après avoir mûrement réfléchi, pesé le pour et le contre, il n'a pas hésité à passer outre et à interpréter dans un sens oi)timiste les alternatives de la sociologie. Malgré la défection de l'aile droite et de l'aile gauche de son parti, il a joué le gros jeu de la dissolution du Parlement, et, cédant à cet attrait irrésistible qu'exercent le risque et la responsabilité sur les natures fortement trempées, il a livré sa popularité et son vieux renom d'homme d'État aux suflrages des électeurs, c'est-à-dire à cette part inévitable d'aléa et d'imprévu (pii se retrouve au fond de toutes les entreprises humaines.

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