DES DROITS DU TRAVAIL ET DU CAPITAL
intérêt particulier de l'une ou de l'autre classe ne vat-il pas directement contre l'intérêt permanent de la race ou de la nation? L'existence du corps social ne sera-t-elle pas appauvrie et atteinte dans ses sources vives si, d'une part, les travailleurs, exténués par l'insuffisance de leurs salaires, voient diminuer leur puissance de travail, et n'apportent qu'un contingent amoindri à l'œuvre de la production nationale; si, d'autre part, le capital, découragé par le manque à gagner, par le taux dérisoire des profits et par le chitTre excessif des impôts, se dérobe aux risques des affaires, et émigré à l'étranger, en quête de placements plus fructueux? Importô-t-il à la santé du corps social que les salaires s'élèvent, afin de procurer aux classes ouvrières un accroissement de bien-être physique, intellectuel et moral, sans que les profits des capitalistes diminuent cependant au point de détourner les capitaux des entreprises industrielles et commerciales? La question ne se pose pas autrement, et, au point de vue sociologique, la meilleure organisation du travail sera celle qui réalisera le plus complètement cet idéal.
Les fonctions respectives du travail et du capital attirent au même degré les sympathies du sociologue parce que ce sont deux facteurs inséparables et solidaires de la production, ou plutôt deux aspects divers d'un seul phénomène économique.
Le capital représentant les efforts accumulés des générations antérieures, et le travail l'activité des générations actuelles, comment ne mériteraient-ils pas une rémunération équivalente? Assurer l'élévation parallèle et progressive de la quote-part attribuée au travail et au capital, tel doit être le but de la sociologie, et il n'y a qu'un moyen de l'atteindre, c'est de développer sans cesse la production, par l'équilibre,
par l'harmonie des rapports entre les capitalistes et les travailleurs.
Nous sommes donc conduits à rechercher le régime le plus propre à éliminer les causes d'antagonisme entre les deux facteurs de la production. Faut-il se contenter purement et simplement de l'organisation actuelle du travail caractérisée par le salariat et par les retours fréquents de conflits entre le capital et le travail? Faut-il, au contraire, réclamer avec les socialistes l'abolition radicale du contrat de salaire, la substitution immédiate de la propriété collective au régime de la propriété individuelle? Ou bien, sans adopter les principes recommnndés par les sectes socialistes ou communistes, ne doit-on pas tenir compte de certaines de leurs critiques, et, tout en conservant les bases générales de l'organisation actuelle de la propriété et (hi ti-av;iii. y introduire telles modifications qui réaliseraient graduellement les desiderata du socialisme?
Avant de choisir entre ces trois solutions, le premier devoir du sociologue est de se renseigner exactement sur la nature et la portée des griefs du socialisme contre la société. Ces griefs s'appuient-ils sur des arguments assez topiques, assez irréfutables pour justifier la refonte complète du système actuel que demandent les socialistes? ou bien, malgré leur part de vérité, ne contiennent-ils pas des exagérations manifestes, et ne négligent-ils pas des faits sociaux importants qui diminuent la valeur de leurs conclu-
sions'^
Si l'on suit le développement historique du socialisme, on s'aperçoit que les éléments de l'acte d'accusation dressé par lui contre la société ne varient guère depuis cinquante ans. Que l'on consulte les anciens écrits de Louis Blanc, de Victor Considérant, de Fourier,
d'Owen, de Karl Marx, ou les ouvrages plus récents de Lasalle, et de Henry George, on rencontrera toujours le même fonds de récriminations contre l'individualisme et la concurrence, contre le monopole de la rente foncière et du capital mobilier, contre l'exploitation des ouvriers par les patrons, etc. Pour les écoles socialistes de 1848 comme pour celles d'aujourd'hui, le nombre des producteurs et des travailleurs tend à s'accroître indéfiniment sous le régime de la concurrence; par suite, les salaires ne peuvent que se réduire de plus en plus, et atteindre un minimum où l'ouvrier trouvera à peine les ressources d'une misérable existence. D'après eux, la progression constante de la rente foncière absorbe la majeure partie des revenus sociaux et le montant intégral de la plus-value incorporée au sol par le développement économique de la communauté. Quant au capital mobilier, il accapare la majeure partie des fruits de la production, qui devrait en toute justice revenir aux salariés, puisqu'il est démontré que le travail ne dérive nullement du capital, et n'a aucun besoin de son concours pour obtenir une rémunération équitable.
Si les socialistes fondaient leurs attaques sur des faits indiscutables, ils n'auraient pas encore cause gagnée, car il leur resterait à prouver la supériorité du système qu'ils prétendent substituer au régime existant. Mais il n'est pas difficile de constater combien leur critique de l'organisation actuelle dépasse les limites de la vérité. Leur tort, dans l'examen des problèmes sociaux, consiste généralement à méconnaître la complexité et l'interdépendance de ces problèmes, à en dissocier les divers éléments, et à faire porter sur un point isolé tout le poids de leurs attaques, dans l'espoir que la brèche une fois ouverte sur ce point entraînera la chute de l'édifice entier. Ils
semblent ignorer les effets de la loi de compensation qui joue un rôle si important dans les phénomènes sociaux, et obvie souvent par un contre-coup inattendu aux conséquences d'un vice jugé irréparable.
Il y a en effet dans le corps social, comme dans la nature, une vis medicatrix qui panse ses propres blessures et trouve parfois en elle-même le remède à ses maux.
Ainsi le principe de la concurrence, si décrié parles socialistes, ne produit pas uniquement des résidtats défavorables aux travailleurs. La concurrence tend, il est vrai, à réduire l(!s salaires par l'accroissement du nombre des bras destines à alimenter la production, par la supériorité de l'offre à la demande du travail; mais ce résultat a sa contre-partie dans le développement même de la production, qui faltaflluer sur tous les marchés une (piantité plus considérable de produits, et entraine par consécjuent une diminution de prix des objets nécessaires à la consommation. Sous l'empire de la concurrence on voit se réaliser ce double phénomène : d'une part, le taux des salaires peut s'abaisser (ce qui n'est d'ailleurs pas une conséquence inévitable, comme nous le verrons plus loin); mais, d'autre part, le prix des subsistances et le coût de la vie diminuent pour l'ouvrier. En ce cas, les travailleurs ne regagnent-ils pas largement d'un côté ce (ju'ils perdent de l'autre, et, au fond, leur situation a-t-elle empiré si, pour un moindre salaire, ils sont en mesure de se procurer une plus grande somme d'utilités?
Aussi la première condition du bien-être des classes laborieuses réside-t-elle moins dans un taux élevé des salaires, que dans la liberté des échanges, qui leur permet d'obtenir à bas prix les objets nécessaires à leur existence, que ceux-ci doivent leur provenance
à la terre et à l'industrie nationales, ou au sol et à l'industrie des pays étrangers. Le maintien du système protectionniste en Europe et en Amérique est donc ce qu'on peut imaginer de plus contraire aux intérêts des travailleurs; en combattant le principe de la concurrence, la plupart des écrivains socialistes ont oublié que.ce principe facilite le développement de la liberté des échanges et, par suite, loin d'entraîner la misère croissante des classes laborieuses, leur fournit au contraire les éléments de leur émancipation et de l'amélioration de leur sort.
Nous ne soutenons là rien qui ne soit confirmé par l'expérience. Dans son remarquable ouvrage sur le libre-échange et la protection, le professeur Fawcett nous montre les ouvriers des États-Unis touchant des salaires très élevés, et jouissant néanmoins d'une existence moins large et moins heureuse que les ouvriers anglais, parce que le régime de la protection et des tarifs à outrance les oblige à payer très cher les objets de consommation, tandis que, grâce au libre-échange, les ouvriers anglais peuvent se procurer les mêmes objets à des prix beaucoup plus modérés.
Les socialistes réussissent bien à démontrer que trop souvent, sous le régime de la concurrence, le taux des salaires ne dépasse pas le minimum indispensable à la subsistance des travailleurs; mais les faits viennent les démentir, lorsqu'ils aflirment que le prélèvement toujours croissant du capital et de la rente foncière sur la production tend à abaisser de plus en plus le taux des salaires et à aggraver fatalement la misère des travailleurs. Ainsi, en Angleterre, d'après Adam Smith, les salaires avaient presque doublé de la fin du xvii'' siècle à la fin du xviii*' siècle. De 1839 à 1859 les salaires dans l'industrie britannique ont haussé d'environ 20 p. 100, et Ton admet que depuis 1859 jusqu'en
1875 ils se sont encore élevés de 60 à 70 p. 100. Il est vrai qu'à partir de 1876 il est survenu une baisse de 10 à 50 p. 100 ; mais l'augmentation totale depuis le commencement du siècle n'en reste pas moins très considérable. PJn France, les salaires ont subi une progression analogue. D'après M. Leroy-Beaulieu, Yauban n'estimait qu'à ±2 ou "li sous les salaires des ouvriers de Paris, à 18 ceux des artisans de province, à 12 ou 13 ceux des travailleurs des cliamps.
En 1811) Chaptal fixait à 25 sous le salaire moyen : aujourd'hui ce salaire est d'au moins 50 sous; à Paris il dépasse 4 francs. L'enquête décennale faite à l'occasion de l'exposition de 1878 par la Société industrielle de Mulhouse a démontré que, de 1857 à 1867, l'augmentation des salaires avait été de 2H à 10 p. 100 dans les filatures et les tissages, et que, de 1867 à 1877, elle avait encore été de 28 à 30 j). 100.
De même les socialistes tendent à exagérer la part qui revient à l'intérêt du capital et au pi-ofit dans la production industrielle, et ils sont dupes d'une illusion en s'imagiuant que cette part distrilnice aux travailleurs améliorerait sensiblement leur situation. Ce qui mesure la rémunération du capital en tant que capital, c'est l'intérêt de Targent; quant au capital lui-môme, ses possesseurs n'en ont pas la jouissance, puis(|u'il est ailecté aux salaires ou à l'entretien des bâtiments, de l'outillage et autres instruments de la production. Ur l'intérêt de l'argent ne dépasse guère actuellement le l;iux de 3 p. 100, soit dans les fonds publics, présentant des garanties de solidité, soit dans les placements industiùels.
Le surplus de ce chitl're de 3 p. lOO constitue le prolit du capitaliste, qui se compose lui-même de deux éléments : 1° la compensation des risques encourus dans les alîaircs par les directeurs de l'entreprise
industrielle ou commerciale, la réserve destinée à faire face aux pertes; 2° la rémunération du tra.vail des directeurs, de l'activité qu'ils doivent mettre au service de leur exploitation.
Cette part du produit revenant au profit peut varier considérablement d'après les circonstances économiques, la situation des industries, les relations entre employeurs et employés ; et c'est précisément l'élasticité de cette part réservée aux profits qui permet aux ouvriers de prélever sur elle un surcroit de salaires. Soit en se coalisant, soit au moyen d'arrangements amiables avec les capitalistes, les ouvriers peuvent obliger les patrons à se contenter d'une plus faible rémunération de leur activité et des risques do l'entreprise; mais, comme le remarque justement Stuart Mill, la somme qui revient au capital et au profit, « comparée à la totalité du capital du pays reproduit cluupie année et dépensé en salaires, demeure bien au-dessous de ce que l'imagination populaire se figure. Si on l'ajoutait à la part allouée aux travailleurs, elle l'augmenterait beaucoup moins que ne le ferait une invention importante dans l'outillage, ou la suppression des distributeurs inutiles et des autres parasites de l'industrie. » (Stuart Mill, Fragmenfs inédits sur le sucialisuic.)
Ainsi donc les opinions des sociafistes sur les effets de la concurrence et sur la répartition des produits entre le travail et le capital s'écartent sensiblement de la réalité des choses. Il en résulte une première conclusion : c'est que l'organisation actuelle du travail n'encourt pas tous les reproches que lui font les socialistes, et qu'avant d'y substituer leurs propres systèmes, ceux-ci doivent subir à leur tour l'épreuve d'un débat contradictoire.
H nous faut donc examiner maintenant si les doc-
trincs préconisées par le socialisme ne soulèvent pas des objections aussi graves, plus graves même que le système individualiste. Pour la commodité de la discussion, pcut-ùlrc vaut-il mieux commencer par l'examen des systèmes socialistes qui présentent les plus grandes difficultés d'application, et offrent ce caractère commun de confier à une agence centrale unique Texploitation et la répartition de tous les produits.
Le premier inconvénient de ces systèmes consiste à impliquer la dépossession de tous les propriétaires actuels par une révolution violente qui supprimerait toute liberté individuelle et aboutirait à un insupportable despotisme. Et puis ou se demande ce que deviendrait la [troduction de tout un pays concentrée entre les mains de comités directeurs investis du redoutable i)Ouvoir de proportionner la (juantité îles produits aux besoins de la consonmiation, et de régler la distribution de ces produits? D'après quel critérium déterminerait-on la somme des produits à fabriquer. à exporter, à importer, alors que tous les ressorts ordinaires de l'individualisme, la concurrence, les capitaux de prêt, le crédit, le loyer, les fermages, le ccnnmerce libre auraient disparu, alors que « la communauté serait devenue le propriétaire général et le rémunérateur de tous les moyens sociaux de production, le ca[)italiste général »?
Si le soin de régler \a production nationale était confie à une agence centrale comme le gouvernement, n'y aurait-il pas à redouter cpie cette production restât toujours en deçà ou au delà des besoins; qu'elle accunudàt dans les magasins généraux un trop-plein de .marchandises supérieur à la demande, ou (pi'au contraire elle négligeât de faire en temps utile les approvisionnements nécessaires à la consommation, et exposât le pays à la disette?
Dans le régime individualiste, le prix des objets, le taux des profits et des salaires constituent autant de régulateurs naturels de la production. Dans le collectivisme, elle dépendrait exclusivement de l'arbitraire des comités de direction; les consommateurs se verraient ainsi enlever toute garantie delà satisfaction de leurs besoins. On objectera peut-être l'exemple des sociétés anonymes, des administrations publiques qui participent déjà à l'œuvre de la production nationale; mai:^, dans la société actuelle, ces administrations n'exercent pas un monopole. Elles ont à compter avec la concurrence des entreprises isolées, qui leur trace souvent le chemin à suivre, les met en garde contre les erreurs, et les empêche de s'engourdir dans la routine. D'ailleurs, le rôle des sociétés anonymes actuelles n'ollfre aucune assimilation possible avec la tâche autrement vaste et compliquée de l'État collectiviste ; tandis que les premières n'ont en mains que des exploitations fractionnées et limitées à une branche d'industrie, le second devrait faire face à la production totale du pays, à la direction et au contrôle de toutes les l)ranches d'industrie ou de commerce.
Si le collectivisme d'État est incapable de fournir à la production aucune règle fixe et précise, il semble révéler la même impuissance en ce qui concerne la répartition et la distribution des produits. Dans la société individualiste, le principe de l'offre et de la demande constitue l'élément essentiel de la loi sociale de répartition. Un produit quelconque emprunte sa valeur, non pas à la somme de travail qu'il représente, mais à l'intensité des besoins qu'il tend à satisfaire, au nombre des personnes disposées à l'acquérir. Par conséquent le prix de ce produit dépend bien moins de sa valeur sociale envisagée comme une quantité fixe et mathématique que de sa valeur d'usage
qui varie beaucoup suivant les lieux et les rircoustnnccs, suivant l'état du marché économique.
C'est là Terreur fondamentale commise ])ar les collectivistes. Karl Marx avait déjà représeiilé le temps (le Iravail socialement organisé connue la mesmc de la val('in\ Scliilflle élargit considéraidemeut celte théorie en admettant que sous le colleidivisme « il y aura une indemnité sociale, revenu du travail socialement déterminé et mesuré d'après la (pianlité et la valeur d'utilité sociale ». Mais, si la valeur du produit est soumise à une foule d'autres conditions ipie eidle du temps de travail mathématiquement évalué, il en résulte que la prétendue loi de répartition des collectivistes n"a aucune jiortée, et ne saui"ait remplacer les régulateurs ordinaires de la dislr-ibuLion sous le régime individualiste, les salaires, les intérêts et les ])rofits. Schiinie semble d'ailleurs avoir conscience des lacunes de la doctrine de Karl Marx quand il fait cet aveu significatif : « 11 est très sûr (pie l.i théorie socialiste de la valeur, en tant que, diins la détermination de la valeur des richesses, cdle ne prend en considération que les frais sociaux, et néglige totalement la valeur d'utiliti'' (|ui \arie >iiiv;nd, le temps, le lieu et la chose, est complètement inca|)altle de résoudre d'une manière économique le problème de la production collective posé pai- le socialisme. » [Quinicssrnce du socialhme.)
Le procédé de répartition recommandé pai- les socialistes n^'eliappe pas moins à la criliipie (|u(> l;i loi même de répaililimi. Ils bannissent rigoureusement l'argent et la monnaie de .la société collectiviste, et proposent d"v substituer les payements en chèques représentatifs de la journée de travail, qu'ils a|)pellent les bons de travail. Nous voyons alors renaître pour la eirculalion les diflicullés déjà constatées ))our
SOCIALISME ET IXDIVrDTIALISME i?3l
la production et la distribution des richesses. Gomment pourra-t-on maintenir ces bons de travail en proportion avec les produits? Si l'autorité en crée un chifïre supérieur à la demande, on risque de ressusciter le système des assignats et d'acculer l'État à la banqueroute ; du jour où les bons de travail n'auraient plus leur représentation en approvisionnements accumulés dans les magasins publics de livraison, les porteurs réclameraient vainement l'écliange de ces bons contre des marchandises ; alors l'équilibre serait détruit entre les produits et les besoins, et l'impossibilité de faire face aux exigences de la consommation entraînerait, comme conséquence fatale, le rationnement.
Nous pourrions énumérer encore bien d'autres obstacles au gouvernement de la production tout entière d'une nation par une agence centrale, mais nous préférons citer le témoignage délinitif d'un des esprits les moins suspects de parti pris contre les aspirations des classes laborieuses : « L'idée seule de confier la direction de l'industrie totale d'un pays à une agence centrale unique, dit Stuart Mill, parait tellement chimérique que personne n'ose proposer une manière de la mettre en pratique.... On resterait au-dessous de la vérité en disant que, si le socialisme faisait son entrée en scène dans ces conditions, il n'aboutirait qu'à un échec désastreux, et que ses apôtres n'auraient ([u'une consolation, celle (le penser que l'ordre actuel de la société aurait péri le premier, et que les gens qui en profitent auraient été enveloppés dans la ruine commune. » {Fragments inédite sur le socialisme.)
Mais au lieu d'une agence centrale unique dirigeant la production totale du pays, il est possible de concevoir d'autres formes moins ambitieuses de socialisme
qui fractionneraient une tâche aussi vaste entre des communautés de 3 000 à 4 000 individus groupes suivant les genres d'industrie, suivant les affinités de lieux et de circonstances économiques. Ce système ne se heurte évidemment pas à d'aussi sérieuses difficultés que le premier, et son fonctionnement ne s'écarterait guère de celui des sociétés anonymes de production, dont le régime individualiste offre déjà de nombreux échantillons, avec cette différence sensible toutefois (jue ces sociétés reposent sur une organisation hiérarchique, et conservent à leurs gérants, directeurs ou sous-chefs une grande autorité sur le personnel et une participation considérable dans les bénéfices de l'entreprise.
Avant de calculer les chances du gouvernement de la production |)ar des communautés socialist(?s fractionnées, il importe de se rendre un compte exact des mobiles d'action (|ui caractérisent le système collectiviste, sous le double rapport des travailleurs ordinaires et des gérants, et de comparer leurs effets à ceux de l'individualisme. Sous ce dernier système, les ouvriers payés en salaires fixes n'ont aucun intérêt direct dans l'entreprise, et, par suite, l'efficacité du travail tend à se réduire au minimum. C'est là le défaut capital de la production individualiste; car, si le rendement du travail ne développe pas la production, il est bien difficile que la part afférente au travail augmente, que les salaires s'élèvent, et (|uc la condition des classes laborieuses s'améliore.
Le travailleur de l'industrie organisée d'après le type individualiste ne vise généralement qu'à toucher le plus haut salaire possible pour la moindre somme de travail possible, sans s"inquiéter des conditions du succès de l'entreprise à laquelle il coopère. Dans le système collectiviste, au contraire, l'ouvrier est direc-
temcnt intéressé à la réussite des affaires, parce qu'il n'est plus rémunéré en salaires fixes, et qu'il obtiendra une part plus ou moins importante du produit, suivant que refficaeité de son travail aura contribué ou non à l'accroître. De plus, l'entreprise à laquelle il collabore ne lui demeure plus étrangère, comme dans le système individualiste : elle devient pour ainsi dire sa chose, et fait partie de sa vie. Entre lui et ses compagnons d'atelier se forme alors un esprit de corps, une solidarité qui met enjeu les instincts altruistes, et développe l'effort du travail pour la prospérité commune de l'entreprise.
D'une part, le collectivisme excite donc plus que l'individualisme l'intérêt personnel de l'ouvrier à la production; d'autre part, il a surtout l'avantage d'éveiller chez lui des sentiments de sympathie et d'attachement pour l'industrie à laquelle il appartient. Ce désaccord si accentué d'intérêts et d'aspirations que nous constatons chaque jour dans l'ordre actuel de la société entre les ouvriers et les patrons, tend à s'effacer avec le système collectiviste : on n'a plus ici une simple juxtaposition de forces divergentes, ou, tout au moins, indifférentes les unes aux autres, quand la même œuvre réclame leur concours, mais un organisme homogène et harmonique dont les parties coopèrent fraternellement à la vie de l'ensemble.
Il importe toutefois de ne pas se méprendre sur notre pensée. Nous ne prétendons pas que le communisme soit nécessairement une école de support mutuel et de paix sociale où s'évanouiraient, comme par enchantement, toutes les occasions de rivalité et de confiit. Les passions engendrées par l'intérêt personnel et l'âpreté de la concurrence dans le régime individualiste ne tarderaient probablement pas à reparaître, sous une autre forme, dans les luttes pour
la possession du pouvoir et de l'influence directrice sur les affaires, que le collectivisme ne manquerait pas de soulever.
Ainsi les membres de Tassociation communiste ;iurnnt-ils la sagesse de choisir, en dehors de tout esprit de coterie, les gérants ou directeurs les plus capables de faire prospérer l'entreprise? seront-ils assez disciplinés pour se soumettre à la direction de ces chefs élus? De plus, (juand il s'agira de traiter à la majorité des voix, dans les assemblées générales, des questions vitales pour la marche des affaires, comme l'aciial des matières premières, l'augmentation ou le ralentissement de la fabrication, l'ouverture de nouveaux, débouchés, l'évaluation du prix de l'evient, le suffrage de tous les travailleurs r('-unis possédera-l-il riulelligenc(! nécessaire pour prendre h's l'ésolutions convenables, ou l'abnégaliou suffisanh' pour écoulei' les avis des plus autorisés et des plus expérimentés d'entre eux? Kn un mot, les associations communistes sauront-elles faire sa part au principe liiéi'archique, et accepter cette loi de tout organisme social ou politique, d'après kKjuelle, pour faire oeuvre utile, l'action des masses doit se régulariser et se discipliner sous des chefs?
D'autre part, chaque membre étant associé aux pertes comme aux gains de l'entreprise, les ouvriers auront-ils assez de prévoyance et d'économie pour épargner une partie du bénéfice des années prospères, afin de mettre en réserve de (pioi faire face aux mauvaises années où l'inventaire ne permettra de leur distribuer qu'une faible fraction du produit?
Massons maintenant au côté de la gérance, et nous verrons que les avantages du colbnUivisme ont également leur contre-partie. Dans la société actuelle, le mobile principal qui anime les gérants d'une entre-
prise industrielle ou commerciale est l'intérêt personnel. Plus les résultats de leur gestion seront satisfaisants, plus l'affaire donnera de bénéfices, et plus ils toucheront une grosse part du produit sous forme de traitements ou de dividendes, plus ils auront chance d'améliorer leur condition et celle de leur famille; nous avons pu constater que tel était le cas, non seulement des entreprises privées, mais même des sociétés anonymes, qui ne manquent pas de s'assurer une gestion habile par l'appât de situations pécuniaires et honorifiques réservées à leurs directeurs.
Or, le système collectiviste n'octroyant aux gérants qu'une part du produit égale à celle des travailleurs ordinaires, quelles que soient leur capacité et leur activité, le ressort de l'intérêt personnel ne les pousserait plus à bien gérer l'entreprise confiée à leurs soins; ce mobile ferait place à d'autres, d'un ordre supérieur, tels que le dévouement à la communauté, l'amour-propre de justifier la confiance de leurs collaborateurs et d'acquérir la réputation de directeurs capables et dévoués. On aurait tort de dédaigner l'influence de pareils mobiles dans l'état présent et dans l'avenir des sociétés humaines. Il est probable que le développement de la civilisation amènera une plus grande extension des instincts sociaux et sympathiques, qui existent à l'état rudimentaire, même chez les tribus sauvages; toutefois il serait peut-être imprudent d'édifier un régime économique sur l'exception, sur le niveau supérieur, et non sur la moyenne de la moralité humaine.
C'est une question de savoir si la suppressi(m subite de l'intérêt personnel et des gros traitements que le régime individualiste alloue aujourd'hui aux gf'rants des industries, ne tarirait pas, ou du moins n'appauvrirait pas les sources de la production.
1/inlérêt collectif de la coniinunaulé aurait-il d'ores et déjà assez de puissance pour obtenir des gérants la nicme somme de travail, d'intelliiience et de zùle (fue rintcrêt personnel , que la perspective d'une situation plus élevée? Le dévouement au succès de l'association suffirait-il encore à maintenir chez les gérants l'esprit de recherche, le goût du risque, qui sont l'àme même de l'industrie et du commerce?
Le socialisme i)Ourrait avoir pour conséquences le stalu quo et la routine dans la direction des afîaires, si les gérants étaient détournés de tenter des progrès nouveaux par l'étroitesse de l'horizon ouvert à leurs ambitions, comme par la nécessité de soumettre leurs idées et leui"S plans personnels à la ratification des assemblées de l'association, souvent incompétentes et prévenues. En ce cas, comment le collectivisme serait-il capable de se plier aux exigences de l'industrie et du commerce modernes qui demandent des initiatives toujours en éveil, en quête de débouchés pour leurs produits, de perfectionnements de leur outillage ou de leurs procédés de fabrication? Le collectivisme ne subirait-il pas de ce chef une infériorité marquée en face de la concurrence individualiste, et n'encourrait-il pas un échec inévitable?
Nous aboutissons donc à cette conclusion, ({ue le succès du socialisme suppose, soit chez les travailleurs, soit chez les gérants, un assemblage de (jualités dont la société actuelle otFre jus(|ii"iii bien rarement l'exemple. C'est, du reste, le point que Stuart .Mill, malgré l'ardeur de ses sympathies pour l'émancipation des classes ouvrières, a mis en lumière avec une grande perspicacité dans ce passage de ses Frugmonh Inédits sur le socialisme : « La seule cliose certaine, c'est que, pour réussir, le communisme a
besoin d'une éducation intellectuelle et morale supérieure chez les membres de la société : morale, pour la mettre en état de jouer leur rôle honnêtement et vaillamment dans la vie, sans autre motif que la part qu'ils prennent à l'intérêt général de l'association et le sentiment de leur devoir et de leur sympathie pour elle; intellectuelle, pour les rendre capables d'apprécier les intérêts constants, et de tenir au moins assez de compte de considérations compliquées, pour être à même de distinguer, en ces sortes d'affaires, un bon conseil d'un mauvais. Or je me refuse absolument à admettre que l'éducation et la culture intellectuelle impliquée dans ces aptitudes ne puissent jamais devenir le partage de chacun des membres de la nation ; mais je suis convaincu que cette transformalion est très difficile, et que l'état actuel ne fera place à l'état nouveau (ju'avec une grande lenteur. »
Dans son Bau und Lcben des socialen Kôrpnrs , Schaiïle insiste à la fois sui- Tirrésistibilité du mouvement socialiste et sur l'impossibilité de déterminer l'époque et les voies de sa réalisation définitive : u Dautres peuvent concevoir des espérances enthousiastes : à dire vrai, nous n'irons pas au-devant d'un changement social sans des moyens préparés d'avance. Seulement nous ne pensons pas que l'histoire marche d'un pas aussi rapide que se l'imaginent la fantaisie et les souhaits des esprils idéalistes. La période capitaliste est loin d'être achevée. Aussi longtemps que la masse du peuple reste loin derrière elle et se trouve dans un état économique voisin de l'état de nature,... nous croyons que la transformation professionnelle des grands procédés de production en institutions de droit public, bien qu'elle ait déjà commencé depuis litnglemps, sera un processus historique de longue haleine. Dans quel délai ce processus sera-t-il accom-
pli. (iiiand et où, dans l'ancien ou seulement dans le nouveau monde, atteindra-t-il son point culminant, nous ne nous permettons à ce sujet aucune hypothèse. » {Bail nnd Li'hen., t. 111, p. 535 et 540.)
Mais, dii-.i-t-on, comment atteindre le niveau intellectuel et moral que demande le socialisme, si l'on conserve les rapports sociaux qui reposent précisément sur une moyenne de moralité et d'intelligence très peu élev<''e? C"est là que gît la plus grosse difficulté de la solution du prohlème social. En effet, d'une part, il conviendrait d'ajourner l'adoption de l'idéal socialiste, puisque les conditions requises pour sou succès n'existent pas encore, puisque les masses lahorieuses sont insuffisamment adaptées à la pratique de ce régime; dautre part, le mainlien de l'état actuel contrarie racclimalation du socialisme, et semble rejeter dans un lumt.iiu indéfini l'avènement de ce type de société.
Comment sortir de ce cercle vicieux? La sociologie intervient ici pour recommander la seule méthode applicable à ce genre de questions. Conlrairemenl aux suggestions de l'esprit révolutionnaire, elle nous conseille d'attendre du temps et de la patience ce que les mesures bruscpies el j)rématurées ne réussiraient pas à nous procurer. S'il est conforme à toutes les données de l'expérience el de la science que l'application ex abrupto et tout d'une pièce des systèmes socialistes en entraînerait le naufrage irrémédiable, il ne reste plus que la perspective de dégager progressivement le socialisme des formes actuelles de la société.
Nous sommes donc conduits à rechercher mainlcnant si le régime de la propriété et de la production individuelles, t(d qu'il fonctionne aujourd'hui, ne saurait être modifié et anuUioré par le contact des principes ou plutôt des aspirations socialistes. 11 serait
ilors possible de ménager révolution graduelle de la jociété vers un type plus complet qui concilierait les ivantages essentiels du socialisme avec les résultats icquis de l'individualisme. Tel est le mode d'adapta- ,ion du socialisme à la société moderne qui, suivant schaffle, paraît le plus probable et le plus sûr : « Si ie socialisme arrive à la domination dans un temps 3ncore indéterminable , il se réalisera lentement , fragmentairement et, dans le détail, le plus souvent inconsciemment. Parmi les illusions conservatrices il l'en est pas de plus trompeuse que de considérer le socialisme comme impossible parce qu'il doit mettre tout sur le chantier en même temps, commencer partout à la fois, et par suite échouer dans l'ensemble. ku contraire, il n'a nullement besoin d'entrer en 5cène comme un système économique exclusif, de commencer ou de finir avec ce caractère. 11 peut, son temps une fois venu, débuter avec l'élite toute prête lIu personnel et du capital déjà existants, et son intérêt lui commande de ne construire son édifice qu'avec des matériaux déjà prêts. » [Bau und Leben, t. 111, p. 530.)
D'ailleurs la société actuelle contient une foule de germes déjà réalisés qui esquissent dans ses traits essentiels le socialisme de l'avenir. C'est ce que Schaflle fait très nettement ressortir dans le passage suivant : « Depuis longtemps, à cùté de l'institution du culte privé et familial, l'Église n'existe-t-elle pas? L'École, l'Académie et l'Université ne se sont-elles pas établies à cùté de l'éducation, de la science privée et domestique? Le droit dynasti(iue n'a-t-il pas engendré et créé à côté de lui le droit public de la monarchie constitutionnelle? L'administration publique, la protection de l'État ne se sont-elles pas substituées au droit des cours et à la protection de la famille?
Les galeries publiques et les établissements artistiques n'ont-ils pas surgi à côté de la culture privée de l'art? Toutes ces institutions et d'autres encore, issues du droit privé ou domestique, l'Église, l'École, l'Klat, la science, s(iiil-<lles donc des fantômes ou des apparences? » La même évolution s'est produite dans l'ordre purement économique, et les reformes adoptées ici pour retarder ravènem.ent du socialisme ne font que lui aplanir les voies : « Introduit-on, dit Scbiiflle, l'assurance personnelle générale , on facilite ainsi l'établissement de groupes sociétaires et on aide à susciter dans les masses des aspirations socialistes. Reconnaît-on les corps de métiers nationaux et provinciaux des travailleurs, et les unions de patrons, encourage-t-on les syndicats et les chambres mixtes de conciliation, on travaille ainsi à former des corporations et des groupements importants tels que précisément l'exige le socialisme. Le passage ultérieur, mais complet, à ce système ne coi'^te plus ensuite que quebpu^s pas. » (Tome 111, p. o',i',i.)
Cette transformation du système individualiste est une conséquence du développement historique des sociétés. Elle a déjà commencé sous nos yeux par les modifications introduites dnns le contrat de salaire. Lt d'abord, il est entendu (pie le sociologue ne considère nullement le salarial pur et simple comme un contrat immoral et absolument défavorable aux intérêts des classes laborieuses. Le salariat a réalisé un progrès considérable sur la forme antérieure des rapports entre les capitalistes et les travailleurs, en ce sens qu'il laisse ceux-ci libres de louer leurs bras, à qui et où bon leur semble, et leur octroi(î immédiatement une part du produit de leur travail, sans en attendre le placement ou la rentrée. Nous réservons la question de savoir si cette part est équitablement
SOCIALISME ET IXOIVIDUALISME 241
répartie entre le capital et le travail, et proportionnelle aux efforts des classes laborieuses. Il nous suffit de constater que le salariat ne consacre pas du tout, comme l'affirment certains socialistes, la tyrannie du capital et l'exploitation de l'homme par riiommc.
Seulement on aurait tort d'y voir une institution immuable et imperfectible. Le salariat n'a pas dit le dernier mot des formes de la production. La meilleure preuve en est que le travail aux pièces constitue déjà une amélioration du travail à gages, de même que le salaire fixe avec gratification marque un acheminement progressif vers le système de la participation aux bénéfices. Le plus grand défaut du salariat pour le sociologue consiste en ce qu'il ne parvient pas à réaliser l'harmonie des deux facteurs de la production : le capital et le travail, et que, par suite, il gêne le développement de la production. On répète souvent que l'intérêt des capitalistes et des travailleurs est identique; or le vendeur et l'acheteur d'une marchandise quelconque pourraient-ils avoir le même intérêt relativement à son prix? Sans doute leur avantage commun consiste dans la prospérité des affaires et dans la plus grande abondance des produits du travail et du capital ; mais prétendra-t-on que leur intérêt est le même quant à la répartition de ces produits? Cela reviendrait à dire qu'il est indifférent pour une personne de savoir si une somme d'argent appartient à elle-même ou à un autre.
En réalité, les employeurs tendent d'ordinaire à rémunérer le moins possible le travail, et à abaisser le taux des salaires, afin de réserver au capital la plus large part du profit.
De leur côté, les travailleurs tendent à fournir la plus faible somme de travail possible pour le salaire le plus élevé. Dans ces conditions l'essor de laproduc-
tion est entravé, et la part du produit revenant au travail ne saurait dépasser un niveau inférieur. Or l'accroissement de la production permet seul d'espérer une amélioration sensible de la condition des classes laborieuses. A la vérité, sous le régime du salariat, la part des salaires est susceptible de s'accroître grâce à un prélèvement plus considérable sur la part du capital et surtout des profits: mais cette augmentation ne saurait jamais être que très relative, si le développement de la production ne venait pas rehausser dans une forte proportion le (juantum général à répartir entre le travail vÀ le capital.
Les économistes ont longtemps commis l'erreur d'envisager ce qu'ils appelaient le fonds des salaires comme une quantité (ixe et irréductible, absolument subordonnée au chiiVre de la population et au rapport entre l'offre et la demande du tnivnil. On est revenu auiourd'liui à une conception plus exacte en reconnaissant que le taux des salaires oscille tou.iours plus ou moins entre deux variables : le minimum nécessaire à la subsistance des travailleurs, et le minimuni de profit requis i.ar les capitalistes et les employeurs. Les travailleurspeuvents-efîorcerd'élever ce minimum
indispensable à leur entretien jusqu'à la hmite où le taux excessif des salaires ne laisserait plus au capital une rémunération suffisante, et le découragerait d'affronter les ris(iues des opérations industrielles ou commerciales. En ce cas, les ouvriers auraient tué la
poule aux œufs d'or.
D'autre part, si les capitalistes se concertaient pour abaisser le taux des salaires jusqu'au point de diminuer le nombre et la puissance de travad des salariés ils deviendraient les premières victimes de leurs éi;oïsles calculs. Les efforts des travailleurs pour accroître le taux des salaires ont chance d'atteindre
SOCIALIRME ET INDIVIDUALISME 243
lourbut, quand les conditions du marché économique se prêtent à cet accroissement, quand la part du capital et du profit sur les produits est assez élevée pour qu il y ait possibilité de la réduire et de prélever une quotité supplémentaire pour le travail.
Quelques économistes ont prétendu condamner le mouvement des Trade's unions d'après ces deux principes, que les salaires ne sauraient être élevés artificiellement sans abaisser les profits, et que les profits ne consentiraient pas cà une augmentation permanente des salaires. Mais ces règles générales subissent dans la pratique une foule d'exceptions qui en infirment singulièrement la portée. L'économiste anglais Thornton n'évalue pas à moins de six les cas où il est possible aux Trade's unions de produire une augmentation permanente des salaires : « 1° dans tout commerce où, grâce à quelque spécialité de matière ou de caractère, les employeurs de la môme région possèdent virtuellement un monopole; 2^ dans tout commerce pour l'exercice duquel un pays possède un avantage marqué sur les autres; 3° dans tout commerce dont les produits, grâce à l'accroissement de la richesse ou du nombre des consommateurs, voient augmenter leur demande; 4° dans tout commerce où, =ans aucune augmentation, et peut-être nonobstant me réduction considérable dans les prix, le développement de la productivité de l'industrie met une quanilé de produits plus considérable à la disposition des )atrons, et augmente par conséquent le revenu total le leurs ventes ; 5" dans n'importe quel commerce, 'ourvu que l'élévation ait lieu simultanément et éga- 3ment dans chacun d'eux; 6» dans tout commerce où 3 niveau des affaires est tel qu'on puisse y réaliser ne plus grande somme de profits à un taux inférieur, ue dans d'autres à un taux supérieur ». Autant vaut
-244 LEf^ PRINCIPES DE 1789
dii'o que, dans les conditions ordinaires d'expérience, l'entente des ouvriers pour la hausse des salaires parvient à les élever d'une manière permanente; et d'ailleurs les documents statistiques abondent à l'appui de cette conclusion de M. Thornton, que, dans certaines branches de commerce, les salaires soûl de io à 30 pour 100. dans l'une même de oO pour 100 plus élevés qu'il v a quarante ans; et, dans toutes, le taux moyen, de 15 pour 100 plus élevé qu'à cette époque. Les adeptes du radicalisme socialiste ne se font pas faute de persuader aux classes laborieuses que la Kévolution a eu le privilège de prendre en mains et de régler au mieux l<>s intérêts du travail. Or, (piand on va^au fond des choses, on constate (pie la (juestion du travail est restée lettre morte pour la Révolution, que les Assemblées révolutionnaires l'ont pour ainsi dire ignorée, ou que, quand elles ont voulu s'en occuper, les résultats de leurs délibérations et de leurs mesures législatives n'ont guère répondu aux intentions de leurs auteurs. Ici encore se retriuive la même disproportion, le même défaut d'équilibre entre l'idéal et la réalité, entre les projets et la teclini(|ue des hommes de 1789.
Certes il y aurait injustice à leur reprocher de n'avoir pas 'devancé leur époque ni résolu un pri.blème que l'état économique du pays mainlcnail alors dans les secrets de l'avenir. En 178!) on s'inquiétait trop de garantiras droits et la situation politi(pie du tiers état pour songer beaucoup au sort et aux intérêts du quatrième état que le développement ultérieur de la grande industrie n'avait pas encore constitué en classe sociale distincte. Mais, en dehors de cette raison historique, la conception même de la structure du corps social, selon les doctrines de la Révolution, l'empêchait d'envisager sous son vrai jour
le problème du travail et, par suite, d'en découvrir la solution.
Nous avons vu plus haut, dans le chapitre ii, que les hommes de 1789 considéraient l'individu comme le centre et la fin exclusive de la société, la société et l'État comme de simples agrégats d'unités individuelles. Cette théorie n'admettait aucun corps intermédiaire, aucune association quelconque entre l'individu et l'État. « Des sociétés particulières, disait Mirabeau, placées dans la société générale rompent l'unité de ses principes et l'équilibre de ses forces. Les grands corps politiques sont dangereux dans l'État par la force qui résulte de leur coalition, par la résistance qui nait de leurs intérêts. »
Aussi, quand le moment vint de faire une loi sur les coalitions, les vues de la Révolution se manifestèrent nettement dans le rapport de Chapelier sur le projet de loi : « 11 doit sans doute être permis à tous les citoyens de s'assembler, mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n'y a plus de corporations dans l'État, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. »
La loi des 14-17 juin 1791 ne Ut que s'approprier les doctrines du rapporteur et les traduire sous forme législative dans les articles suivants :
1° « L'anéantissement de toutes les espèces de corporations de citoyens du même état et profession étant une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir sous (juelque prétexte et quelque forme que ce soit;
« 2" Les citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont une boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque ne
246 LES l'UINCIPES DE 1789
peuvent, lorsqu'ils se trouvent ensemble, se donner ni syndic, ni président, ni secrétaire, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs....
« -4° Si contre les principes de la liberté et de la Constitution, des citoyens, attachés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des délibérations ou faisaient entre eux des conventions tendant à refuser de concert ou à n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, lesdites délibérations et conventions, accompagnées ou non du serment, sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. »
Cette loi Chapelier dénotait une méconnaissance complète des données de la question du travail, et compromettait gravement les droits et les intérêts des classes laborieuses. Les hommes de 1789 devaient se faire une étrange idée de l'organisation sociale, des rapports des individus avec la communauté et avec l'État, pour déchirer inconstitutionnel et attentatoire à la Déclaration des droits de Ihonime et du citoyen l'exercice d'une liberté essentielle et primordiale des membres d'une société politique. Car à quoi sert une Constitution incapable de garantir aux individus la faculté de se réunir, et de régler les intérêts communs de leur profession? Oucllcs sont la portée et la valeur d'une prétendue Déclaration des droits qui refuse aux citoyens la prérogative de débattre ensemble les conditions auxquelles ils entendent vendre leur travail, et prêter à la société le concours de leur industrie?
On a bientôt fait de biffer d'un trait de plume les corporations, de décréter que la Constitution française supprime toute vie collective en dehors de l'intérêt particulier de chaque individu et de l'intérêt
général; mais n'est-ce point là se révolter contre la nature des choses, contre des nécessités permanentes de l'ordre social? Car les corporations ne constituent point un monopole de l'ancien régime. Il était permis de trouver rigide , étroite et oppressive la forme qu'elles avaient prise sous la vieille monarchie, et de vouloir les accommoder à l'ordre nouveau en les refondant dans un moule plus large, plus souple, plus étendu, plus ouverte la diversité des besoins sociaux, à la complexité des professions et des industries; mais la société moderne ne saurait, pas plus que l'ancienne, se passer du système des corporations.
Interdire aux masses populaires le groupement corporatif, c'était, dans le domaine économique, leur fermer toute perspective vers le relèvement de leurs salaires, vers une amélioration de leur sort conquise par leur propre initiative et par le développement de l'esprit de solidarité, c'était les livrer à la tyrannie du capital ou au mirage décevant du socialisme d'État.
Aussi le rapport de Chapelier, conséquent avec luimême, concluait-il de la suppression des corporations et du droit de coalition à l'État providence chargé de subvenir aux besoins des déshérités de la fortune : « C'est à la nation de procurer les travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence, et des secours aux infirmes. » Du moment, en effet, qu'on paralysait la vie collective des groupes sociaux, qu'on leur enlevait les moyens de traiter leurs affaires en commun et d'alléger par l'assistance mutuelle, parla conciliation et l'harmonie des intérêts au sein de la corporation, les contre-coups de la lutte pour l'existence; du moment que la puissance de l'association manquait aux individus isolés et désagrégés, la tâche des collectivités retombait naturellement sur l'État, qui allait
bientôt absorber et écraser de sa masse omnipotente toutes les forces individuelles et collectives.
Le mouvement corporatif qui, depuis les débuts du siècle, et surtout pendant ces dernières années, a pris en Europe une telle importance, montre combien la Révolution avait fait fausse route dans le règlement de la question du lr;iv;iil. La France, restée en arrière de ce mouvement, a dû suivre à son tour le courant général, et la loi de 1884 sur les syndicats professionnels a accompli un premier pas vers la reconnaissance légale des groupes industriels, qui marque un acheminement au retour des corporations adaptées aux conditions de la vie moderne.
La législation, en refusant si longtemps le droit de coalition aux classes ouvrières, commettait un déni de justice, car les masses laborieuses ont le même droit à se coaliser et à refuser leur travail en vue d'obtenir une augmentation de salaire, que les capitalistes à s'entendre pour repousser les prétentions des ouvriers et, au besoin, fermer leurs usines ou leurs ateliers, si ces prétentions leur semblent compromettre le capital engagé dans leur entreprise. La loi doit donc laisser aux travailleurs toute facilité de se concerter et de ne vendre leur travail (ju'au prix qu'ils jugent le jdus avantageux: mais les ouvriers ne doivent non plus jamais perdre de vue (\ue les grèves constituent entre leurs mains une arme à deux tranchants. En effet, si leurs demandes d'augmentation de salaire se règlent sur l'état du marciié, ils pourront obtenir de la grève une amélioration de leur sort; si, au contraire, la coalition n'est pas justifiée par les circonstances économiques, les résultats de la grève se retourneront contre eux. Non seulement ils n'obtiendront pas l'élévation poursuivie, mais ils risquent d'amener la fermeture des ateliers, le chômage, par suite l'amoin-
drissement de la production et l'aggravation de la misère.
En somme, les grèves ne sont qu un instrument de conflit, qu'un expédient d'ordre inférieur inhérent au régime du salariat. Elles consacrent l'état de guerre ouverte entre les deux facteurs de la production ; elles sont donc appelées à disparaître le jour où les relations entre le capital et le travail se rétabliront sur le pied de la paix et de la bonne harmonie.
Nous avons dit plus haut que le vice organique du salariat était d'enrayer la production, car les ouvriers payés à salaires fixes n'ont, sous ce régime, aucun intérêt à accroître la somme des produits. La supériorité du système de la coopération industrielle consiste en ce qu'elle intéresse directement les travailleurs à l'd'uvre de la production, et tend, par conséquent, à accroître la puissance effective du travail. Or, nous y insistons à dessein, un accroissement de la production permet seul d'améliorer le sort des classes laborieuses, parce qu'il permet d'élever la part du travail sans trop diminuer celle du profit et du capital.
Le système du travail aux pièces était déjà un perfectionnement du travail à gages, mais la participation de l'ouvrier aux bénéfices du patron réalise encore un progrès important sur le travail aux pièces. Ici l'ouvrier possède un intérêt réellement direct et immédiat à l'abondance de la production, car sa rémunération sera d'autant plus élevée que l'efficacité de son travail aura créé un plus grand nombre de produits et, par suite, grossi le chiffre des bénéfices à répartir entre les divers facteurs de l'industrie.
Le seul inconvénient de ce système, c'est que, s'il associe les travailleurs aux pertes comme aux bénéfices de l'entreprise, il risque dans les mauvaises (innées de réduire à un minimum dérisoire, ou même
'250 LES PRIiNCIPES DE 1789
à néant, leur part de rémunération, et, en tout cas, il leur donne le droit d'intervenir dans la direction des affaires, de critiquer l'administration et la comptabilité des gérants. Si, au contraire, il les soustrait aux chances défavorables des affaires et leur assure un salaire fixe, sans tenir compte des résultats de l'année, ce n'est plus alors qu'une forme perfectionnée du salariat dépourvue des avantages moraux de la participation aux bénéfices.
Cependant, patrons et uuvriei's ne ddivent pas hésiter à adopter ce régime dans tous les genres d'entreprises où il est applicable, car. en dehors de sa supériorité sur le salariat, il sert de transition et d'acheminement naturel vers le mode définitif de relations entre le capital et le travail, l'association coopérative de production. Ce système, en concentrant le travail et le capital dans les mêmes mains, améliore nécessairement la condition des ouvriers, puis(iue la part ilu produit réservée au capital cl aux profits de l'employeur, dans le système actuel, revient intégralement aux travailleurs. Il supprime l'antagonisme entre les facteurs de la production et enlève tout prétexte aux coalitions ouvrières, aux grèves qui, malgré leur utilité provisoire, finissent toujours par ralentir la production, troubler le marché, et compromettre à la fois les intérêts des patrons et des salariés. L'association coopérative est le seul régime susceptible d'achever l'éducation économique des classes laborieuses, en ce sens qu'elle les associe aux pertes comme aux bénéfices, leur impose, par conséquent, une part de responsabilité dans la direction, et les initie aux exigences des affaires industrielles et commerciales.
Nous atteignons ici par un chemin tout différent le but essentiel du socialisme, c'est-à-dire la renfise
entre les mêmes mains des deux éléments de la production et l'exploitation du produit social par les travailleurs devenus capitalistes. L'idéal que le communisme entend obtenir d'un bouleversement immédiat de la société individualiste, la sociologie parvient à le dégager des forces existantes de la propriété et de la production par voie d'évolution lente et progressive. Seulement les petits groupes communistes, fractionnés sur dilïérents points du territoire après expropriation des capitalistes et des propriétaires actuels, auraient toute chance d'échouer, parce qu'ils entreraient en scène prématurément, mal préparés par leur éducation antérieure à appliquer les principes nouveaux dans un nouveau milieu ; au contraire, les associations coopératives de production issues de la société actuelle, après une série d'essais et de perfectionnements du système individualiste, s'établiraient dans les conditions les plus favorables, possédant, grâce à un entraînement préalable, les qualités intellectuelles et morales indispensables à leur succès.
Le sociologue admet donc aussi une certaine nature de socialisme; mais, au lieu d'une doctrine d'imagination et d'improvisation, comme l'entendent les socialistes, c'est un socialisme positif et contrôlé par les lumières de Téxpérience, qui ne livre rien au hasard, qui ne veut se réaliser qu'à son heure, quand la société actuelle sera prête à se l'assimiler, quand le corps social sentira le besoin de se rajeunir dans le courant d'une vie plus large et plus intense.
Le socialisme comme direction morale et logique du développement historique des sociétés, c'est là tout ce qu'il appartient à la science sociale d'indiquer. Le socialisme reste dans les possibilités et les probabilités d'un avenir plus ou moins prochain; nous n'en
savons pas davantage aujourd'hui, et la volonté seule des nations décidera si elles possèdent la puissance et les moyens de réaliser ce que la science donne comme un but réalisable. Mais, parmi ces moyens, l'expérience permet déjà de faire un choix, de déterminer approximativement lesquels doivent être mis en œuvre, et lesquels doivent être évités. En d'autres termes, il existe une technique, une politique du socialisme positif qui doit laider à atteindre sa fin. et (]ui s'impose aux recherches du sociologue.
Certaines sectes socialistes invoquent lomnipotence du ])Ouvoir central et le communisme d'Etat pour appliquer leurs doctrines. Rien n'est plus contraire à la nature et au but véritable du socialisme. Celui-ci consiste en effet, suivant la déhnition de Schaflle, à « transformer en iuslitutions de druit public les éléments essentiels de tous les modes d'activité sociale qui relevaient autrefois du droit privé et domestifiue » ; mais le droit public ne se confond pas nécessairement avec le droit de l'Etat et du gouvernement. Sans doute, les organisations de droit public fondées par l'initiative des individus ou des groupes, sociétés d'assui'ance, de secours mutuels, syndicats de patrons ou d'ouvriers, associations charitables, religieuses, scientifiques ou artistiques, ne sauraient sétaldir (pie sous la direction et la surveillance de l'État, que sous l'autoritc- et le contrôle de la législation générale; mais il ne s'ensuit pas que le pouvoir central doive absorber dans son sein faction des groupes corporatifs ou locaux. Dans le corps social comme dans le corps humain, les organes centraux doivent représenter les manifestations delà volonté individuelle et collective, mais le mouvement de la vie doit surtout se traduire par lactivilé i>pontanée des organes ])éripliériques, chacun se mouvant dans sa sphère propre, et [)ar l'échange
des relations mutuelles qu'entretiennent ces organes.
De plus, l'action de l'État a le double défaut d'être à la fois extérieure et mécanique; comme tous les mécanismes agissant du dehors, elle se caractérise par son uniformité et sa rigidité. Or les phénomènes économiques et sociaux, éminemment complexes ot changeants, réclament précisément des organismes pourvus d'une force spontanée et interne, se distinguant par la variété et la souplesse de leurs allures, assez voisins de la réalité pour s'y adapter plus aisément, pour se modeler sur la mobilité incessante des besoins et des circonstances. L'État voit les choses de plus haut, mais aussi de plus loin, tandis que l'individu ou les groupes les voient de moins haut, mais de plus près, ce qui les met en mesure de faire face à toutes les éventualités, de vaincre les obstacles par voie d'essais, de tâtonnements successifs.
Ainsi, ce que le socialisme positif implique en première ligne, ce sont des individualités actives et énergiques, imbues de l'esprit et du sentiment corporatifs, qui les portent à s'unir librement en groupes ou en associations; ces groupes forment les points d'attache de la structure du corps social, les centres directeurs, coordinateurs et excitateurs de la spontanéité individuelle. Mais, comme l'activité des individus a besoin de se ranger sous le pouvoir et sous le contrôle de ces centres, ainsi eux-mêmes doivent, à leur tour, se subordonner à un centre supérieur qui représente l'intérêt plus général de la conservation de l'ensemble, à la puissance directrice, coordonna- Irice et excitatrice de l'État.
On en arrive alors à cette conclusion que le socialisme ne repousse pas moins l'anarchie, au sens proudhonien du mot, le système du laissez faire, laissez passer, que le communisme d'État et la die-
Ijilnro i;ouvcrnf'mentale. Les disciples de la vieille économie politique et de l'école de Bastiat ont beaucoup trop accrédité cette erreur, qui consiste à envisager l'intervention de l'Etat ou de la loi dans les questions sociales comme une contrainte ou une tyrannie. Il est une infinité de cas où la loi joue au contraire le rôle d'un pouvoir libérateur, où le droit civil intervient ajuste titre afin d'amortir les contre-coups do la lutte pour l'existence, de pallier les conséquences pathologiques de la loi de la division du travail, de réglementer au mieux de l'intérêt des parties et du tout les rapports interindividuels, ou les relations entre les individus et les groupes. Par exemple, si le contrat de travail se conclut aujourd'hui sur un pied d'égalité relatif entre les ouvriers et les patrons, ce résultat n'est-il pas dû en grande partie à la législation qui a autorisé les coalitions ouvrières, les syndicats ouvriers, les chambres mixtes de conciliation, et resserré les liens de la solidarité entre le capital et le travail, en les rapprochant l'un de l'autre, en les mettant en contact pour débattre leurs affaires communes?
L'influence de la législation s'est donc montrée jusqu'ici utile et bienfaisante dans le règlement des problèmes sociaux; elle continuera de produire les mêmes efîets, si on la limite à son véritable domaine : la sauvegarde des intérêts îes plus généraux de la société et de la race. Chaque fois que des intérêts particuliers d'individus ou de classes se trouvent seuls en présence, la sagesse conseille de les soustraire à l'action de la loi pour les subordonner à l'initiative des individus ou des groupes corporatifs, car ils sont le plus souvent tellement complémentaires les uns des autres que la loi ne saurait favoriser l'un sans porter préjudice à un autre. Par exemple,
dans le contrat de travail, comnuMit disjuindre etisnlcr la cause des ouvriers de celle des patrons? Comment édicter des dispositions favorables au travail sans entraîner des répercussions inévitables sur le capital et sur l'état des industries? Est-ce à dire que la sociologie exclut toujours l'immixtion de la loi dans le contrat de travail? Nullement, elle la justifie au contraire dans nombre de questions relatives à ce contrat, comme la police des fabriques, le repos hebdomadaire, la réglementation des heures de travail pour les enfants, les femmes, même les adultes, sous la réserve expresse que ces mesures légales visent toujours non pas la situation spéciale des masses laborieuses, mais la santé générale du corps social, la vigueur physique et l'équilibre moral de la communauté, de la nation tout entière dont les classes ouvrières ne forment qu'une partie.
Il est cependant inexact de prétendre que le socialisme positif répudie la liberté individuelle. Seulement, pour lui, cette liberté n'est pas une fin en soi, destinée à produire dans toutes les circonstances de bons résultats, mais un simple moyen approprié à des cas donnés, à des espèces spéciales. 11 ne saurait y voir une panacée à tous les maux de la société, et, à l'inverse de l'école économique, il estime que la liberté individuelle peut souvent produire la tyrannie, l'exploitation d'une classe et d'un groupe par un autre, quand elle n'est pas limitée et réglée par la loi, quand l'intervention de mesures législatives ou de règlements édictés par des institutions de droit public, tels que les conseils de prud'hommes , d'art)itrage, etc., ne vient pas équilibrer l'inégalité excessive des conditions extérieures entre les facteurs de la production.