FRANÇAISE
Quand on observe de près le mouvement spéculatif et politique des cinquante années antérieures à la Révolution française, on constate qu'il se partage en deux courants bien tranchés et que la Révolution se rattache pour ainsi dire à une double lignée de précurseurs, dont l'une, après avoir quelque temps disputé la prééminence à sa rivale, finit par attester son triomphe définitif dans la Déclaration des droits de l'homme.
Le premier de ces courants poursuit la solution des problèmes pohtiques et sociaux par la méthode déductive ou géométrique que représentent le Contrat social de Rousseau, VHistoire des deux Indes de Raynal, le Système de la Nature et le Dictionnaire philosophique.
Personne n'a analysé la nature des doctrines de Rousseau avec plus de profondeur et de pénétration que M. John Morley, auteur d'études très remarquables sur les trois personnalités les plus saillantes de la Révolution, Voltaire, Rousseau, Diderot : « Rousseau a tiré des mots ses conclusions, et c'est du germe intérieur des phrases qu'il a développé son système. Type de l'homme d'école, il croit que l'analyse des termes est la bonne manière d'acquérir une nouvelle connaissance des choses elles-mêmes ; il prend la multiplication des propositions pour la découverte de nouvelles vérités. Bien des pages du Contrat social ne sont que de simples déductions logiques de définitions verbales; la moindre tentative pour les confronter avec les faits réels aurait démontré que non seulement elles sont sans valeur, mais encore complètement dépourvues de sens, en ce qui concerne la véritable nature humaine et la marche visible des afTaires humaines.
« Rousseau examine le mot ou la notion propre de ce mot et nous dit ce qu'on doit y trouver, quand nous aurions besoin de connaître les caractères et les qualités qui distinguent l'objet que le mot doit rappeler. D'où découle cette habitude de se poser à luimême des questions auxquelles nous ne pouvons dire que les réponses ne sont pas vraies, mais simplement que les questions elles-mêmes n'ont jamais valu la peine d'être posées. »
Toutes les propositions du Contrai social portent en effet plus ou moins l'empreinte de ce procédé de construction ])hilosophique auquel se complaît le génie unilatéral et symétrique de Rousseau. Nous nous bornerons à citer comme exemple ses théorèmes dogmatiques sur la souveraineté : « La souveraineté, n'étant que l'exercice de la volonté générale , ne
peut jamais s'aliéner, et le souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne peut être représenté que par luimême : le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté....
« Par la mémo raison que la souveraineté est inaliénable, elle est indivisible.... »
Ces propositions contiennent-elles autre chose que des développements de détinitions analysées en tant que mots, mais sans aucun rapport avec les faits que les mots représentent? Qu'est-ce que la souveraineté? Qu'est-ce que la volonté générale? Qu'est-ce que la volonté du souverain? Rousseau nous laisse dans le vague sur ces divers points, et ses longs commentaires ne nous fournissent aucun éclaircissement. « Supposons que l'État soit composé de dix mille citoyens. Le souverain ne peut être considéré que collectivement et en corps; mais chaque particulier, en qualité de sujet, est considéré comme individu : ainsi le souverain est au sujet comme dix mille est à un; c'est-à-dire que chaque membre de l'État n'a pour sa part que la dix-millième partie de l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l'état des sujets ne change pas, et chacun porte également tout l'empire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent-millième, a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Alors, le sujet restant toujours un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. »
Après avoir retracé le point de départ et le caractère des théories de Rousseau, M. Morley excelle à dégager le vide, la futilité et l'insignifiance pratique de ces formules qui prétendent réduire la politique à une série de règles arithmétiques ou d'axiomes géométriques. « La conclusion de ceci est ((ue Rousseau
4 LES PRl-NCIPES DE 1789
ne nous apporte pas le moindre secours pour la solution des problèmes du i^ouvernement réel, parce que ces questions sont naturellement suggérées et réglées par des considérations d'utilité et de progrès. C'est comme s'il n'avait jamais réellement établi les fins pour lesquelles le gouvernement existe en dehors de la machine symétrique du gouvernement lui-même. C'est un géomètre, non un mécanicien, ou nous dirons plutôt que c'est un mécanicien et non un biologue familier avec les conditions dun organisme vivant.
« L'analogie du corps politique avec le corps naturel lui était aussi connue qu'à tous les autres sociologues, mais il ne réussit pas à saisir les seuls enseignements utiles qu'une telle analogie aurait pu lui fournir : la diversité de structure, la différence des fonctions, le développement de la force par l'exercice, la croissance par la nutrition, toutes notions qui auraient pu être utilement traduites dans le dialecte de la science politique et auraient imprimé bien davantage les traits de la réalité à sa conception de la société. Nous n'y voyons pas de place pour le libre jeu des forces divergentes, la rivalité active des intérêts hostiles, le conflit réglé des diverses fins personnelles, qui ne sauraient être supprimées, sauf dans les moments de crise grave, par le plus sincère attarhement aux causes communes du pays. Ainsi le problème moderne de la conciliation de l'énergie collective avec l'encouragement de la liberté individuelle est, sinon complètement passé sous silence, du moins laissé dans l'(unbre par les doctrines de Rousseau. Venir nous dire qu'un homme en entrant dans la société échange sa liberté naturelle pour la liberté civile, qui est limitée par la volonté générale, c'est nous donner une phrase là où nous cherchons une solution. Ajouter que c'est l'opposition des intérêts privés qui a rendu
fi'tahlissement des sociétés nécessaire, que c'est Taccord de ces intérêts qui les rend possibles, c'est exprimer une vérité qui ne satisfait aucune curiosité pratique. L'opposition des intérêts privés persiste en dépit du joug que leur prétendu accord leur a imposé, quand ce joug se borne à contrôler cette opposition sans la supprimer. Quelle sorte de contrôle? Quel degré? Quelles limites? »
En voyant les hommes de 1789, les Constituants, et, plus tard, les Conventionnels faire leur nourriture quotidienne des doctrines si creuses et si stériles de Rousseau, on ne s'étonne plus de la faiblesse de leur éducation politique, de leurs prodigieuses erreurs de pensée et de conduite; aussi les historiens comme M. Taine signalent ajuste titre l'influence funeste de la « raison raisonnante » ou plutôt de la méthode géométrique sur les idées et la marche de la Révolution. Mais M. Taine a l'air de croire que l'école de Rousseau, ne rencontrant la concurrence d'aucune école rivale dans le milieu intellectuel et social, était fatalement appelée à s'emparer de l'hégémonie des esprits. Il se trompe sur ce point, car, à côté de l'école géométrique de Rousseau, l'école historique avait affirmé son existence dès 1750 par la publication de V Esprit des Lois de Montesquieu, qui jetait les bases de la méthode expérimentale.
Toute la littérature sociale pendant le reste du siècle s'inspira de l'Esprit des Lois, qui marque le premier mouvement de réaction contre l'influence des Discours de Rousseau, en substituant l'étude patiente des conditions de la vie sociale à la promulgation de dogmes absolus et de systèmes a priori pour la solution des problèmes sociaux. Deux ans après la pubhcation de V Esprit des Lois, Turgot, dans son Discours à la Sorbonne sur les progrès successifs de l'esprit
humain, complétait dans un sens libéral la (Conception philosophique de Montesquieu et donnait à la méthode historique une assiette encore plus solide. « Les phénomènes de la nature, soumis qu'ils sont à des lois constantes, sont enserrés dans un cercle de révolutions qui restent toujours les mêmes. Tout revient à la vie pour périr de nouveau, et, parmi ces générations successives par lesquelles les plantes et les animaux se reproduisent, le temps ne fait qu'apporter à chaque moment l'image de ce (pii vient de disparaître. La succession des races humaines offre au contraire d'âge en âge un spectacle de continuelles variations. La raison, la liberté, la passion produisent incessamment de nouveaux événements. Toutes les époques sont liées les unes aux autres par une succession de causes et d'effets rattachant la condition du monde à l'ensemble des conditions qui existaient avant lui. Les signes graduellement multipliés de l'écriture et de la parole, donnant aux hommes un instrument pour assurer la possession continue de leurs idées aussi bien que leur transmission à autrui, ont formé des connaissances de chaque individu un trésor commun que les générations se transmettent comme un héritage constamment augmenté par les découvertes de chaque âge, et la race humaine observée à ses débuts semble aux yeux du philosophe un vaste tout, qui, comme chaque individu, a son enfance et son âge mûr. »
Tous les germes de la méthode historique sont contenus dans ces déclarations : la succession et la variabilité incessante des phénomènes sociaux, l'interdépendance et la solidarité des diverses époques de la civilisation se rattachant les unes aux autres comme les anneaux d'une longue chaîne, par suite le progrès social se réalisant, non point subitement à l'origine
des sociétés, mais lentement, pendant tout le cours de l'évolution, grâce aux efTorts communs des générations successives.
Rien de plus opposé que ces déclarations de Turgot aux thèses fondamentales du Cont7'at social, à l'idéal rétrospectif d'un état de nature, d'un âge d'or primitif de liberté et d'égalité que la civilisation serait venue transformer en un siècle de servitude et d'inégalité, au système d'un pacte universel d'association auquel chaque génération devait apporter son adhésion volontaire pour en consacrer la légitimité. La secte des économistes physiocrates ne fit que développer les idées émises par le second Discours de la Sorbonne. En particulier, le remarquable ouvrage de Mercier de la Rivière, ï Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, publié en 1767, cinq ans après le Contrat social, SiU lieu de chercher comme Rousseau le fondement de l'association politique dans un contrat imaginaire, attribuait l'origine et le maintien de l'union sociale à la nature même de l'homme, à ses instincts politiques, à ses besoins matériels et moraux. Au même moment où les Corses et les Polonais s'adressaient à Rousseau, l'impératrice de Russie, Catherine, admiratrice du livre de la Rivière, fit venir l'auteur en Russie pour l'aider dans son œuvre législative, et on cite cette relation curieuse d'un de leurs entretiens : « Monsieur, lui dit Catherine, pouvez-vous m'indiquer le meilleur système de gouvernement pour un État? — Madame, il n'y en a qu'un, et c'est la justice, en d'autres termes le respect de l'ordre et l'obéissance aux lois. — Mais sur quelle base vaut-il mieux faire reposer les lois d'un empire? — 11 n'y a qu'une base, madame, la nature des hommes et des choses. — C'est cela, mais quand vous désirez donner des lois à un peuple, quelles règles indiquent le plus sûrement
s LES PRINCIPES DE 1780
quelles sont les lois les plus convenables? — Donner ou faire des lois, madame, est une tâche que Dieu n'a laissée à personne. Ah! quel est l'homme qui se croirait lui-même capable de dicter des lois pour des êtres qu'il ne connaît pas ou qu'il connaît si mal? Et de quel droit peut-il imposer des lois à des êtres que Dieu n'a jamais placés dans ses mains? — A quoi alors réduisez-vous la science du gouvernement? — A étudier avec soin, à reconnaître et a promulguer les lois que Dieu a gravées si manifestement dans l'organisation même des hommes lorsqu'il les a appelés à l'existence. Vouloir aller plus loin serait un grand malheur et la plus funeste entreprise. — Monsieur, je suis bien aise d'avoir entendu ce que vous aviez à me dire ; je vous souhaite le bonjour. » {Los Physiocrales, édition de Daire.)
Que de distance il y a entre cette conception du gouvernement issu de la structure même du corps social, se pliant au développement de ses principaux organes, et ce type, préconisé par Rousseau, du législateur antique, du dictateur, comme Lycurgue ou Solon, qui, par un acte arbitraire de sa volonté, impose son système politique, sans s'inquiéter de savoir s'il est conforme aux besoins et aux senliments populaires! Et c'est là le type dont devaient bientôt s'inspirer Robespierre et Saint-Just.
CliAPlTKE II