ET MÉTAPHYSIQUES
La révolution de 1789 semble donc avoir eu la liberté du choix entre les systèmes de philosophie politique où elle pouvait puiser l'inspiration de ses principes. Cependant cette liberté ne fut qu'apparente, car, à la veille de 1789, la domination de l'école de Rousseau ne soulevait déjà plus aucune résistance.
Pourquoi donc, dans cette concurrence vitale entre deux systèmes de philosophie sociale, la méthode historique était-elle condamnée à s'efîacer devant la méthode géométrique? pourquoi la politique des principes de 1789 devait-elle se fonder non pas sur l'observation et l'analyse inductive des faits, mais sur des idées a -priori, sur les constructions abstraites et artificielles de la métaphysique? C'est que ces idées s'adaptaient à la crise qui se préparait, c'est qu'elles étaient en harmonie avec l'état politique et social de la France à la veille de la Révolution.
La logique décide bien moins en effet des institutions d un peuple que la convenance politique, que la conformité aux besoins et aux aspirations du moment.
10 LES PRIXniPES DE 1789
Si les circonstances s'étaient prêtées à Tapplication de la méthode historique, elles eussent fait bon marclié de 1 inlluence cartésienne et classique, du dogmatisme jacobin de Rousseau et de Robespierre. Malheureusement, la méthode historique avait été déjà mise à réi)reuve pendant les vingt mois du ministère de Turgot, et son lamentable échec devant les résistances de la cour et des privilégiés avait montré combien l'esprit de réforme, d'évolution lente et progressive, de prudente réorganisation des institutions nationales, répondait peu aux nécessités de la situation. « Turgot, ([ui était entré au pouvoir en 1774 soutenu par les plus belles espérances, en sortit deux ans après au milieu du découragement général. Son ministère avait fait éclater aux yeux du peuple ces deux vérités également funestes à la monarchie : la nécessité d'une grande réforme et l'impuissance de la royauté à l'accomplir. Avec lui s'évanouit tout espoir de refondre le gouvernement dans son moule ancien. » (A. Sorel, VEuro'pe et la Révolulion franniisi', p. '1\\\.)
La politique de Turgot pouvait porter d'excellents fruits sous une autre latitude, dans un pays qui, comme l'Angleterre de 1(588, trouvait en lui-même les éléments de sa régénération sans crainte de secousses violentes et de déchirements; mais elle se trompait de milieu et d'époque en prétendant s'adapter à la France de 1781). Une cruelle alternative s'imposait alors à nos pères : ou la nation allait épuiser ses dernières forces dans la décrépitude et l'agonie de l'ancien régime, ou, par un effort suprême, elle devait renverser l'édifice vermoulu et, au risque de s'ensevelir sous ses ruines, reconstruire de toutes pièces les fondements de la société nouvelle. Il est permis de trouver les deux solutions également funestes, mais, encore une fois, la situation n'en comportait pas
d'autre, et faut-il s'étonner beaucoup que l'instinct supérieur de la conservation ait fatalement entraîné le pays dans les voies révolutionnaires?
Si la nature de ce travail ne nous interdisait pas un trop grand nombre de documents, les textes abonderaient à l'appui de cette conclusion. Nous nous contenterons du témoignage de trois hommes que leur intelligence et leur caractère défendent contre tout soupçon de partialité. Le premier est emprunté à un rapport secret de Turgot au roi. « La nation, dit-il, est une société composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont les membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où, par conséquent, personne n'est occupé que de ses intérêts particuliers. Nulle part il n "y a d'intérêt commun visible. Les villages, les villes, n'ont pas plus de rapports mutuels que les arrondissements auxquels ils sont attribués. Ils ne peuvent même s'entendre entre eux pour mener les travaux publics qui leur sont nécessaires. Dans cette guerre perpétuelle de prétentions et d'entreprises, Votre Majesté est obligée de tout décider par elle-même ou plutôt par ses mandataires. On attend vos ordres spéciaux pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d'autrui, quelquefois pour exercer les siens propres. »
Le second témoignage est celui de sir Philip Francis répondant à Burke qui lui avait soumis les épreuves de ses Réflexions sur la /{évolution française : « Les Français d'alors ne pouvaient pas agir comme nous en 1688. Ils n'avaient pas comme nous de constitution à laquelle ils pussent recourir. Ils n'avaient pas de fondations sur lesquelles ils pussent bâtir. Ils n'avaient pas de murailles à réparer. Encore moins possédaientils les éléments d'une constitution « presque aussi « bonne qu'on pût désirer. »
La vue ol le eontact quotidiens des abus de l'ancien régime, en même temps que la conscience de l'impossibilité d'y porter remède par la réadaptation des vieilles institutions, devaient naturellement rendre les liommes de 1789 d'autant plus accessibles au mirage des idées abstraites et d'autant plus dociles à leur empire. Les peuples qui ne trouvent pas dans l'héritnge du passé, dans les éléments de la tradition historique, le levain destiné à renouveler leur substance, sont enclins à déserter le terrain solide de la réalité pDiir se réfugier dans les nuages de l'abstraction métaphysique; quand une nation a soif de liberté, d'égalité, et cjuand le présent ne lui renvoie que les échos du privilège, des monopoles et de la tyrannie, elle demande à la sphère des idées les biens que lai refuse le domaine des faits.
Tocqueville a admirablement décrit cet état d'esprit des hommes de la Révolution : « Ce n'est pas par hasard que les philosophes du xviii" siècle avaient généralement conçu des notions si opposées à celles qui servaient encore de base à la société de leur temps; ces idées leur avaient été naturellement suggérées par la vue de cette société même qu'ils avaient sous les yeux. Le spectacle de tant de privilèges abusifs ou ridicules dont on sentait de plus en plus le poids et dont on apercevait de moins en moins la cause, poussait ou plutôt précipitait simultanément l'esprit de chacun d'eux vers l'idée de l'égalité naturelle des conditions. En voyant tant d'institutions irrégulières et bizarres, tilles d'autres temps, que personne n'avait essayé de faire coïncider entre elles ou d'accommoder aux besoins nouveaux, et qui semblaient devoir éterniser leur existence après avoir perdu leur vertu, ils prenaient aisément en dégoût les choses anciennes et les traditions, et ils étaient
naturellement conduits à vouloir rebâtir la société de leur temps d'après un plan entièrement nouveau que chacun d'eux traçait à la seule lumière de sa raison. » [L" Ancien régime et la Révolution, p. 206.)
Sans doute certaines institutions pouvaient contenir encore des éléments sains et vivaces, entre autres les assemblées provinciales, où M. Léonce de Lavergne a découvert de nombreuses traces de l'esprit pratique et libéral pendant la période de 1778 à 1787. Ce qui manquait encore plus que les institutions elles-mêmes, que les cadres extérieurs de la vie publique, c'étaient les classes destinées à remplir ces cadres et à vivifier ces institutions. Une telle frivolité se dissimulait sous le vernis brillant de leur culture intellectuelle, qu'elles avaient soulevé inconsciemment contre elles un amas de haines séculaires et qu'elles arrivaient à la veille de la Révolution sans se douter de la crise terrible . qui les menaçait. « Quel phénomène singulier, dit Tocqueville dans ses Mélanges, que celui de tout un corps de noblesse qui, planté depuis trois mille ans, se trouva tout à coup si privé de racines qu'il ne vit aucun moyen de rester debout à sa place, de toute la haute classe qui ne put trouver dans aucune des autres classes dont la nation se composait une force de résistance à laquelle elle put s'unir, qui se trouva comme un corps d'officiers contre lequel tous les soldats feraient feu! »
En réalité, l'aristocratie française n'existait plus que de nom, ou plutôt elle faisait sentir au pays tout le poids de ses inconvénients sans les compenser par des avantages suffisants. En s'exonérant des charges publiques et en se désintéressant des devoirs publics, elle livrait ses titres à la discussion et perdait sa raison d'être. Un historien, peu suspect de partialité pour la cause de la Révolution et de la
démocratie, a porté sur l'aristocratie un jugement sans appel dans cette simple phrase : « Déjà, avant l'écroulement final, la France est dissoute, parce que les privilégiés ont oublié leur caractère d'hommes publics. Là est tout le secret de l'explosion et du développement de la Révolution française.
Il est indispensable de se placer à ce point de vue p(iur saisir la véritable origine de la Révolution. On réduit ainsi à ses justes proportions le rôle des littérateurs et des philosophes exagéré par M. Taine et quelques autres historiens. Les théories de Rousseau et du Contrat social nacquirent autant de prestige sur les esprits que parce quelles cadraient avec les données pratiques de la situation et encourageaient la tendance générale à chercher dans les livres et les chartes écrites ce qui faisait défaut dans les mœurs et les institutions.
Le point de vue de ces écrivains était le seul auquel, pour employer l'expression de M. Taine, « les multitudes échelonnées au-dessous d'eux pouvaient se soumettre ». Bien plus, les contradictions, l'insuffisance et le vague même qui déprécient ces doctrines à nos yeux, en rehaussaient le crédit auprès des contemporains. En effet, dans les temps calmes et réguliers, ce qui recommande les systèmes des véritables hommes d'État, ce sont les précautions infinies et la sage lenteur qu'ils mettent à embrasser la complexité des faits sociaux, ce sont les réserves et les limites qu'Us ont soin d'assigner à leurs conclusions, par crainte d'omettre dans la construction de leurs plans quelque élément essentiel de la réalité.
Au contraire, pendant la période de crise révolutionnaire où prévalaient les théories de Rousseau, leur meilleur titre à la sympathie et à l'enthousiasme de l'entourage était précisément ce caractère de prin-
cipes absolus et universels n'admettant aucun doute, aucune exception, et se flattant de faire face à toutes les difficultés par leur seule vertu. Le ton d'assurance, d'autorité dogmatique et tranchante avec lequel l'auteur du Contrat social lançait ses affirmations et déduisait ses formules, à la manière des théorèmes d'Euclide, ne contribuait-il pas puissamment à entraîner les convictions et à enflammer le zèle des néophytes?
GHAPITUE 111