LES PRimPES DE
pliquer les règles tracées ailleurs en vue d'un état social tout différent.
Aujourd'hui, ne l'oublions pas, nous ue sommes plus au temps où Ton pouvait ne considérer Teffet d'une loi, les résultats d'une législation légitimement intolérante que dans le cercle de la nation pour laquelle on rétablissait; il £aut mesurer encore l'effet, le contre-coup qu'elle produira au dehors, à l'étranger, dans la législation ou dans l'opinion des autres peuples auxquels la prodigieuse publicité assurée par la presse ne laisse rien ignorer. Et alors se révéleront, avec des proportions immenses peut-être, les inçon vénients et les dangers signalés par saint Thomas, et qu'en d'autres siècles plus ou moins rapprochés de nous la même législation, décrétée pour le même peuple, aurait bien pu ne pas susciter.
Les théologiens condamnent, au point de vue de la conscience, la tolérance théologique ou religieuse qui consiste à regarder toutes les religions comme également vraies et bonnes en elles-mêmes; ils repoussent la conséquence qui en découlerait, savoir : pour le législateur, l'obligation d'ouvrir la porte à tous les cultes, de les protéger tous également, ou de les négliger tous, quelle que soit la valeur morale et intrinsèque des doctrines qu'ils représentent et quel que soit aussi, dans la nation, le nombre de leurs adhérents; mais ils reconnaissent que la tolérance politique ou civile, qui
consiste à laisser chacun libre de professer la religion qu'il préfère peut devenir non-seulement licite, mais nécessaire : Dcmlur enim nonnulla ref^mddjuncta^ in quibm ea non modo licita^ sed etiam necessaria est *.
Est-ce que les juifs ne sont pas tolérés à Rome même, au Ghelto et hors du Ghetto ? Est-ce que le saint-siége n'a pas formellement permis le serment de fidélité à telle charte, comme celle de 1830, où la liberté des cultes est érigée en principe constitutionnel? Donc l'Église ne nous empêche pas d'accepter à cet égard les nécessités de notre temps et de notre pays.
Nos adversaires ne sont pas satisfails, bien que nous ayons admis, outre le principe de 89, les chartes modernes avec la liberté des cultes. Ils objectent que ces chartes ne représentent pas à nos yeux l'idéal d'une société parfaite, telle enfin qu'elle serait si nous la réalisions comme pleine expression de nos doctrines religieuses. Pour les catholiques, disent-ils, la liberté des cultes n'est pas un progrès, mais un mal nécessaire.
A' cette difficulté, nous pourrions répondre d'abord que tous les catholiques ne partagent pas le sentiment d'après lequel la liberté des cultes serait en soi chose regrettable, bonne seulement d'une bonté relative, à cause d'un état social où les es-
* Perrone , dans le Cours complet de Théologie , tome VI col. i25Ô.
prits se trouvent divisés. Personne n ignore que • parmi nous, plusieurs mettent sur le même pied la liberté politique et la liberté religieuse, et considèrent comme répondant à un progrès vers la perfection sociale la loi qui proclame la liberté des cultes. Suivant eux, cette liberté doit être réglée nond'après la vérité intrinsèque des religions, mais d'après le but direct et propre delà société civile. Or, disenlils, le bien spirituel ici-bas et la félicité dans Taulre vie ne sont pas le but primitif et propre des sociétés civiles; ce but, c'est le bien naturelle bonheur temporel delà communauté et des individus considérés comme membres de la communauté. Ce bonheur n'est pas dépendant dételle ou toile doctrine religieuse. Donc l'autorité du souverain n'a pas à s'étendre sur la religion. Donc il peut très-bien en conscience laisser les cultes libres.
Les partisans de ce système ajoutent que la vérité triomphera par elle-même et plus glorieusement que si elle était secondée par la protection du pouvoir civil. La lutte au moyen des armes spirituelles leur semble d'ailleurs la seule en harmonie avec l'esprit de l'Évangile comme avec l'esprit de notre époque. Conséquemment, c'est mieux que le souverain laisse en effet les cultes libres, puisqu'il est d'autre part dégi\gé de l'obligation d'unir spécialement le pouvoir à aucun.
Nous ne prétendons pas ici attaquer ni défendre ce libéralisme. Seulement nous dirons à nos adver-
saires : Ceux qui le professent ont-ils été expressément censurés, condamnés par l'Église? Si, comme ils se le persuadent, ils ne l'ont pas été, vous n'êtes pas fondés à reprocher en général aux catholiques l'opposition de leur doctrine avec la liberté.
Mais laissons à part Fopinion de ces catholiques : est-on mieux venu à lancer une pareille imputation contre ceux d'entre nous qui entendent autrement la liberté des cultes? Non. Voici en effet quelle est leur théorie :
La religion catholique est la seule religion véritable, établie de Dieu, à l'exclusion de toutes celles que l'esprit humain peut inventer. Soit qu'on examine sa doctrine en elle-même, soit qu'on l'envisage dans ses rapports avec l'intérêt de la société, cette religion ne saurait être que vraie et bonne, puisqu'elle est de Dieu. Elle a donc droit à la liberté de droit naturel. Car on ne peut sans iniquité vouloir anéantir ce qui est bon et vrai ; et il n'est pas juste de dire qu'on le tolère; car on ne tolère que ce qui n'est pas entièrement vrai ou entièrement bien. De plus, comme la religion catholique est de Dieu par une institution positive, divine, elle a strictement droit à la liberté de droit divin comme de droit naturel; car aucune puissance, aucune créature ne peut sans iniquité et sans impiété s'opposer h Dieu. Tout ce qui se fait contre l'Église est donc nul de soi. On n'a donc jamais de droit contre son droit : parce que le sien est absolu et
éternel comme Dieu. Les autres religions, étant nécessairement fausses, puisque la religion catholique est la seule vraie, ne peuvent avoir par ellesmêmes, par leur .nature, en vertu de la vérité et de la bonté considérées intrinsèquement, un droit naturel ou divin à la liberté. Ce qu'elles renferment de bon et de vrai pourra suffire à les rendre compatibles avec le bon ordre civil et par conséquent tolérables ; mais cette bonté, cette vérité partielle n'empêcheront pas qu'elles ne soient fausse§ et en elles-mêmes condamnées de Dieu. Or, Terreur, le mal ne saurait être le fondement d'un droit; puisque Terreur, le mal est quelque chose de purement négatif. Donc les religions fausses, mauvaises, ne peuvent ayoir par elles-mêmes de droit à la liberté.
Ceux qui raisonnent ainsi leur refusent-ils pour cela toute espèce de droit à la liberté? Refusent-ils par conséquent de reconnaître la justice de nos lois sur celte matière? Encore une fois, non. Mais ils placent ailleurs le fondement du droit quils atlribueiit aux fausses religions : ils le placent, selon la doctrine de saint Thomas \ dans Tinlérêt de la société civile, quand elle aurait trop à souffrir de Tabolition de ce droit ; dans Tintérêt de TÉglise véritable, qui s'exposerait à fermer aux dissidents la voie du refour et à provoquer contre elle-même
* Supra, pp. 103, lOi
ET LA DOCTRINE CATHOLIQUE. lii
des représailles redoutables bien qu'injustes; ils^ le placent enfîn dans la possession paisible et sans péril pour TÉlat de cette liberté même; possession qui vaut titre et qui engendre une sorte de prescription. Ce droit reconnu est réel, encore qu'il ne soit pas immortel de sa nature, et tout homme sage craindrait d'y attenter. Le catholique appellera, en théorie, cette liberté tolérance, de la part d'un État catholique, afin de mettre son langage d'accord avec ses principes ; mais, en fait, il la respectera et respectera sincèrement les lois qui la consacrent. On ne peut rien exiger de plus d'un bon citoyen. Exiger que Tétat social où s'exerce la liberté des cultes soit admiré commel'idéal de la perfection, sous ce rapport; refuser la liberté à ceux qui se contentent d'une soumission parfaite et sincère, pour les punir de ne pas aller jusqu'au superlatif de l'admiration, c'est injuste et absurde. C'est une violalion de la liberté de penser, delà liberté de conscience; violation quidevraitalteindrenon-seulement des catholiques, mais des protestants, des juifs, des rationalistes : car chacun peut naturellement regarder comme plus parfaitensoil'élat social où régnerait exclusivement ce qu'il croit être la vérité; où la nation comme les individus, le pouvoir comme les sujets, les lois et les institutions, rendraient hommage, d'un accord unanime, à la vérité et à la volonté divine. La plupart des catholiques jugent ainsi en faveur de leur religion, d'autant mieux qu'ils interprètent en ce
sens et la conduite constante de l'Église dans ses rapports avec les puissances temporelles, et certainspassages de TÉcriture où Dieu semble annoncer et^ recommander Tétroite union de TÉglise et d^ rÉtat : c est à l'Église, selon l'interprétation d^ la tradition chrétienne, que Dieu a dit, paKr exemple : Erunt Reges nutridi lui et Regina^ nutrices lux. (Isaïe, 69.) Ce jugement théorique n'empêche pas qu'on ne sacrifie volontiers quelque chose de ses désirs pour la paix et le bien commun.
Qu'on y réfléchisse, et l'on verra clairement que la liberté des cultes, comme nos adversaires l'entendent, ne peut être admise par celui qui a une conviction religieuse quelconque. Leur système n'est logique qu'au point de vue de l'incertitude de toutes les religions, y compris le déisme. Si l'on ne croit à rien, on ne doit pas désirer le triomphe d'une doctrine plutôt que d'une autre. Mais, si l'on croit à quelque chose comme à une vérité certaine, on ne peut pas, sans contradiction, ne pas désirer le règne de la vérité aussi bien dans l'ordre social que dans la vie privée des citoyens. C'est donc le scepticisme en religion qu'on prétendrait imposer comme résultant du droit naturel. Nous protestons, au nom des principes de 89, contre une pareille extravagance.
Nos adversaires s'imaginent nous forcer dans nos derniers retranchements , par ce raisonne-
anent : « Si vous prétendez que le pouvoircivil, en certains cas, aurait le droit de ne laisser la liberté qu'à rÉglise, parce que le catholicisme est la seule religion vraie, le pouvoir civil aura également le droit de n'accorder la liberté qu'au mahométisme^ au protestantisme, au paganisme, en un mot à la religion quelconque qu^il croira la seule vraie. »
Nous répondons que ce raisonnement n'a pas de valeur, à moins qu'on ne prouve ou que la religion catholique est fausse; ou bien que le pouvoir civil aie droit de persécuter une religion sans l'examiner ; ou bien qu'il n'a pas la lumière nécessaire pour distinguer la religion vraie des religions fausses. Or nous mettons nos adversaires au défi sur le premier point, défi relevé toujours sans succès depuis dix-huîtsiècles; le bon sens le plus vulgaire résoud le second négativement, au sens de l'équité naturelle : elle commande un examen d'autant plus approfondi qu'il s'agit d'intérêts plus élevés et de questions de vie ou de mort; et nous croyons, sur le troisième point, que la providence de Dieu, infiniment juste, infiniment bon et qui veut sauver tous les hommes par Jésus-Christ, auquel il a donné les nations en héritage, nous croyons, dis-je, que cette providence ne permettra pas à la puissance temporelle de s'égarer, à moins qu'il n'y ait de sa propre faute, dans l'examen de la vérité du catholicisme. Autrement, il faudrait