‹ Les principes de 89 et la doctrine catholiqueChapitre 16 sur 22 · S6 LES PRINCIPES DE · texte numérisé non relu

S6 LES PRINCIPES DE

contradictions que la raison lui opposerait dans une discussion libre ou par une presse libre. Mais l'autorité politique n'est point inraillible et elle ne vient que médiatement de Dieu par le peuple. On peut donc discuter utilement le motif de ses actes, parfois la contredire ayec justice, la préserver ellemême des excès et des erreurs dont elle n'est garantie que par les seules lumières de la raison. Plus ces lumières sont répandues dans la foule, plus il est juste et avantageux que la nation les fasse briller aux yeux du pouvoir, et c'est précisément la liberté de la presse qui sert de Qambean ; car la presse, mais la presse libre, est la manifestation de l'opinion publique.

A ce point de Vue donc nous admettons comme essentiellement désirable celte liberté, sauf la limite du droit naturel assignée par les lois qui interdisent la provocation à la destruction du gouvernement, à la haine des citoyens et autres excès du même genre contre la chose publique ou les particuliers.

Si nous considérons maintenant la liberté de la presse en tant qu'elle s'exerce sur les matières de religion, nous rentrons dans une question qui se résoud comme celle de la liberté des cultes.

La doctrine catholique, pas plus que le bon sens, ne peut admettre la liberté illimitée, parce qu'elle est contraire au droit naturel comme aux principes de 89 et destructive de la société.

La presse qui allaque la morale publique, les premiers principes de la religion naturelle ou les fondements communs de tous les cultes, le serment, le respect dû aux lois, cette presse ne peut revendiquer la liberté à aucun titre ; et elle aura toujours pour juge la raison humaine, la raison universelle, qui est impérissable et qui se dégagera éternellement de^ nuages dont les sophistes s'efforcent de l'envelopper. En la réprimant, le pouvoir, loin de priver les citoyens d'un droit naturel, défend au contraire le droit de la société contre les criminelles tentatives des insensés qui en veulent la ruine.

L'encyclique du 1 5 août 1 852 condamne les partisans de la liberté illimitée delà pressa et en même temps ceux qui dénieraient à TÉgiise le droit de défendre, pour le bien et au for de la conscience, la publication et la lecture des livres opposés à la religion catholique, comme si TÉglise n'était pas juge en matière de doctrines religieuses et morales, ou comme si, en thèse générale, la censure de l'Ëglise était plutôt nuisible qu'utile. Elle ne condamne pas la liberté delà presse accordée parles lois civiles, mais limitée, proportionnée aux nécessités de l'état social, comme la* liberté des cultes elle-même. Voici les paroles du chef de TÉglise : « A l'indifférentisme se rapporte cette liberté funeste, qu'on ne saurait jamais assez maudire et détester, cette liberté de la librairie pour publier tout écrit, quel

qu'il soit, liberté que plusieurs osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d*ardeur. Nous sommes épouvanté, vénérables frères, en considérant de quelles monstrueuses doctrines ou plutôt de quelles erreurs inouïes nous sommes accablé, et en voyant qu'elles se propagent au loin et de tous côtés par une multitude innombrable de livres et d'écrits de toutes sortes, qui sont peu de chose par le volume, mais qui sont pleins d'une grande malice et d'où émane sur la surface du monde une malédiction qui fait couler nos larmes. U en est cependant, ô douleur ! qui se laissent entraîner à ce point d'^impudence qu'ils soutiennent opiniâtrement que le déluge d'erreurs qui sort de là est bien assez compensé par un livre qui, au milieu d'un pareil déchaînement "de perversité, paraîtrait pour la défense de la religion et de la vérité.

« Or c'est assurément une chose condamnable et contraire à tout droit de faire, de dessein prémédité, un mal certain et plus grand parce qu'il y a espérance qu'il en résultera quelque bien. Quel homme en son bon sens dira qu'il faut laisser les poisons se répandre librement, se vendre et transporter publiquement, les boire même, parce qu'il y a un remède tel que ceux qui en usent parviennent quelquefois à échapper à la mort ^ ? »

*■ Hue spectat deterriina illa, ac nunquam satis execranda et detestabilis libertas artis librariae ad scripta quselibet edenda in vulgus» quam tanto convicio audent noimulli efllagitare ac promoTere. Pe^

ET U DOCTRLNE CATHOLIQUE. 1^9

Le Souverain Pontife rappelle ensuite la tradition constante et la pratique de TÉglise relativement à la censure des livres; mais il ne dit point que cette censure ecclésiastique doit recevoir de Tautorilé civile, en tout état de cause, une sanction quelconque. Il ne s'agit là que du gouvernement propre et intérieur de l'Église.

Du moment que la répression des écrits impies ou licencieux opérée par le pouvoir civil, conformément à la censure ecclésiastique, exposerait l*Église à une réaction dont les suites funestes sont incalculables; du moment qu'elle provoquerait contre le pouvoir civil lui-même des mécontentements profonds et peut-être des violences de la part delà nation, un catholique sage ne peut trouver mau- .vaise la liberté ci vile|de la presse, et, si elle n'existait pas, il devrait la voter : car la théologie enseigne

horfescimus, Yenerabiles Fratres, intuentes quibus monstris doctrinarum, seu potius quibus errorum portentis obruamur, quse longe ac late ubique disseminantur ingenti librorum multitudine, libellisque et scriptis mole quidem exiguis, malitia tamen permagnis, e quibus maledictionem egressam illacrymamus super faciem terrae. Sunt tameu, prob dolor! qui eo impudentiae abripiantur, ut asserant pugnaciter banc erroramcolluviem inde prorumpentem satis cumuîate compensariex libro aliquo qui» in bac tanta pravitatum tempestate» ad religionem ac vcritatem propugnandam edalur. Nefas profecio est, omnique jure improbatum, patrari data opéra malum certum ac majus, quia spes sit inde boni aliquid babitum iri. Numquid venena libère spargi ac publiée vendi, comportarique, imo et obbibi debere, sanus quis dixerit, quod remedii quidpiam habeatur, quo qui utuntur, eripi eos ex interitu identidem contingat. — Encyclique Mtrari vos.

150 .LES PRINCIPES DE 89 ET LA DOCTRINE CATHOUQUE. au pouvoir qu'il n'est pas tenu à l'impossible, ad impossibilenemo tenelur^ et, d'autre part, qu'entre deux maux il faut choisir le moindre : De duobus malis minus est eligendum.

Il en serait encore de même si le pouvoir civil, étouffant par la censure le scandale dans la presse, se constituait juge des enseignements de l'Ëglise au même titre et ne laissait parvenir ces enseignements aux fidèles que suivant son bon plaisir. Aucun avantage ne saurait compenser pour TËglise la privation de sa propre liberté : « Dieu, dit saint Anselme, ^Pieu n'aime rien tant en ce monde que la libertéde son Ëglise : Nihil magis ddligit.Deusin hoc mundp quam libertatem Ecclesis^ sux K »

Ainsi, nous admettons la liberté delà presse comme un bien en soi dans les affaires humaines, et nous croyons qu'elle peut être un bien relatif dans les choses divines. Les principes de i 789 ne nous en demandent pas davantage. Ici encore ils n'ont pour adversaires que les partisans de la liberté illimitée, et ceux du despotisme, qui ne s'inspire pas plus de nos doctrines que la Révolution elle-même.

* EpisL IV, 9. C'est la doctrine éloquemment développée par Mgr Parisis, dans ses Cas de conscience, p. 157. Paris, 1847»

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