‹ Les principes de 89 et la doctrine catholiqueChapitre 4 sur 22 · DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ NATURELLES · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ NATURELLES

Art. i'\ « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.»

La première partie de cet article déclare que les hommes sont par nature libres et égaux en droits, et que nul d'entre eux ne possède, de droit naturel^ aucune autorité sur les autres, ni au moment de sa naissai^ce, ni plus tard. Ce principe est exprimé de la manière la plus nette par les Pères de l'Église et par les théologiens. « Les Pères , dit Suarez, enseignent fréquemment que l'homme a été créé libre, en parfaite possession de lui-même, ingmuum el liberum^ et que la puissance des hommes sur les

hommes a été introduite par la volonté humaine^» Il cite ensuite saint Âmbroisc, saint Augustin, saint Grégoire le Grand.

Ce grand théologien est parfaitement d'accord avec les auteurs de la Déclaration des droits, quand ils débutent par poser en principe la liberté naturelle de l'homme pour en venir à la liberté du citoyen, c'est-à-dire à la liberté que les hommes, se réunissant en société, possèdent également pour établir au milieu d'eux le pouvoir qui leur convient. Si l'individu est libre de droit naturel, la collection des individus ne se compose nécessairement que d'hommes libres les uns par rapport aux autres, et nul ne peut revendiquer la moindre autorité sur les autres s'il ne la reçoit par une institution spéciale, par une élection que Dieu ne fait point et dont il laisse le soin aux citoyens '•

*■ Suitii potest hsec veritas ex sanctis Patribus, quia sœpe nsserunt hominem a Deo fuisse creatum ingequum etliberum... domiiiium autém hominum in homines per humanam voluntatem... fuisse introductum. Suarez, Defensio Fidei catholicxel aposlolicx adversus anglicanx sectx errores. Lib. III, c. li, col. 248. Voir la Cité de Dieu, liv. XÏX, ch. xv.

* Quod enim illi (Patres Ecclesiœ) de libertate uniuscujusque hominis et servitute illi opposila dicunt éadem ratîone in persona misti seu ficta unius communitatis seu civitatis bumanse verum ha~ bet. Nam prout a Deo immédiate regitur, jure naturali libéra est et sui juris ; quae libertas non excludit, sed includit potîus potestatem regendi se ipsam... Excludit autem subjectionem ad alium hominem» quantum ex vi solius naturalis juris, quia nulli homini dédit Deus immédiate talem potestatem ; doncc per institutionera vel eleclionem bumanam in aliquem transfemtur. Suarez,- ibidem.

Est-il besoin de remarquer que les théologiens et la Déclaration, lorsqu'ils disent que les hommes naissent libres et égaux en droits, prennent la race humaine dans son ensemble et considèrent un enfant par rapport à un autre enfant. Ils n'ont pas et ne peuvent avoir la pensée de rejeter la puissance paternelle, qui ne regarde que la famille et qui n'appartient pas à Tordre politique, on le verra plus loin, mais à Tordre purement économique,

a Le droit positif ôté, dit Bellarmin, il n'y a pas de raison, entre un grand nombre d'hommes égaux, pour que Tun doinine plutôt que Tautre^ »

Suarez s'exprime aussi nettement que possible dans ces paroles qui résument Tenseîgnement catholique : a La communauté civile parfaite est libre par droit de nature; elle n'est soumise à aucun homme en dehors d'elle-même. Elle atout entière le pouvoir dans *)n propre sein. Perfecta communitas civilis jure naturx libéra est et nulli homini eMra se mbjicitur; tota vero ipsa habet in se potestatem *• »

Les inégalités naturelles de force physique , de capacité intellectuelle, par exemple , ne sauraient constituer par elles-mêmes des inégalités de droits;

^ Sublato jure positivo non est major ratio cur ex multis sequa* libus unus potius quam alius dominetur. DeLaiciSf lib. III. c. Vh « Defemio Fidei, lib. III, c. ii, col. 248.

elles ne peuvent être que des motifs de conférer à Tun plutôt qu'à Vautre Tautorité, le droit de commander. Car rhomme est homme et pleinement mi juris^ avec plus ou moins de vigueur corporelle ou de puissance intellectuelle. Et si le droit à Tautorilé émanait de cette vigueur des membres ou de cette puissance de l'esprit, il serait toujours incertain et disputé entre des milliers de rivaux ; la société ne pourrait ni se former ni durer.

Cette liberté, cette égalité naturelles dans lesquelles nous naissons , comme enfants d'Adam ^ n'ont pas été détruites par le Christ ; il en rappelle au contraire le souvenir aux hommes qui les avaient oubliées. Dans Tordre surnaturel aussi nous n'avons qu'un même père qui est Dieu ; tous les hommes sont frères et sont appelés au même héritage. « Il n'y a plus de Juifs, ni de Grecs, s'écrie saint Paul^ il n'y a ni incirconcis, ni circoncis , ni esclave , ni libre ; mais tous vous n'êtes qu'un en Jésus- Christ ^ » Le Christianisme a coupé l'esclavage par la racine , il l'a détruit moralement dans tout ce qu'il a de contraire au droit naturel. Qu'on lise l'épître à Philémon, et l'on nous dira ensuite si Onésime élait un esclave , selon la notion du droit païen. 11 n'a d'esclave que le nom , comme dit saint Chrysostome, et l'Église ne distingue point entre lui et son maître '•

* Ad Galatas, m, 28. — Ad Ephesios, m, 5.

^ Et hic servitutem. Verum superreniens Dominus Ghristus ha&c

La seconde partie du principe n'est pas moins conforme à la doctrine chrétienne. Elle établit uniquement sur l'ulilité commune toute distinction sociale, le pouvoir ou les privilèges quelconques dont la société civile peut honorer ses membres.

Écoutons saint Thomas sur le pouvoir conféré* par les hommes en vertu dé la liberté qu'ils tiennent de la nature : Ce pouvoir n'a d'autre but que la conservation de la société et le bien commun. Si celui qui en est revêtu en use pour son avantage particulier, et non dans Tintérêt de tous, il se rend coupable d'injustice et de tyrannie ^ Quant aux droits de la société contre le pouvoir sorti de son

omnia esse permisît ad nomina usque tantum, si volumus. Hom, XXIX in cap. ix Gènes., n" 7.

Ecclesia enim differentiam non novit herum inler et servuin : ex recte factis et ex peccatis et hune et illum discernit. Hom. I in Epist. ad Philem., nM.

1 Unus homo per se sufBcienter vitam transigere non posset. Est igitur honiini naturale quod in societate multorum vivat... Si naturale est homini quod in societate multorum vivat, necesse est in hominibus esse per quod multitudo rcgatur... Si igitur liberoruni multitude a régente ad bonum commune multitudinis ordinetur erit regimen rectum et justuni, quale convenit liberis. Si vero non ad bonum commune multitudinis, sed ad bonum privatum regentis regimen ordinetur, erit regiihen injustum atque perversum. Si igitur regimen injustum per unum tantum fiat qui sua commoda ex régimine quserat, non autem bonum multitudinis sibi subjectse, talis rector tyrannus vocatur, nomine a forlitudine derivato, quia scilicet per potentiam oppriinit, non per justitiam régit. D. Thomas, De hegimine prindpum. Lib. I, c. i, col. 312. Paris, 1634. — Voir également Suarez, Defens-, lib. 111, c. i. ^

but et devenu tyrannique, saint Thomas nous les apprendra toutàTheure.

Que toute distinction ou privilège doive être fondé sur le bien commun, nous y souscrivons des deux mains, avec les théologiens. Ils admettent tellement ce principe, qu'ils ne reconnaissent pas au privilège un caractère opposé à la loi, à la loi qui est essentiellenient faite pour le bien commun ^ c< Et pourquoi, dit Suarez, le privilège répugneraitilà rentrer dausla loi? Bien que son objet prochain, son but immédiat soit le bien spécial de quelques familles, de quelques personnes, il doit néanmoins avoir formellement pour but le bien commun*. » Saint Thomas avait dit : « Lorsque quelqu'un est dispensé de la loi commune, il faut que ce ne soit pas au préjudice du bien commun, mais dans Tintention que cela soit utile au bien général '. »

Nous aimons à croire que parmi les citoyens anoblis ou nobles par hérédité il n'en est plus qui

^Nulla est înter auctores controversia, sed omnium commune axioma est de ratione et substantia legis esse ut pro bono commun! feratur. Suàrez, De Legibus, lib. I, c. vu, col. 155. Cours complet de théologie. Paris, 1838.

^ Assero ex parte boni communîs non repugnare quîn sit lex, quia licet proxima ejus materia sit spéciale bonnm alicujus familise, Tel domus, Tel aliquarum personarum..., nihilominus formaliter etiam débet respicere bonum commune. Nam illud bonum per prÎTilegium concessum ita débet esse aliquorum proprîum ut in bonum commune redimdet. Ibid.f col. 162.

> Quando cum aliquo dispensatur ut legem communem non ser- ▼et, non débet fieri in'prgejudicium boni conamunis, sed ea intentioneut ad bonum commune proficiat. 1» 2», q. xcviii, art. 4.

révent une noblesse naturelle ou résidant de quelque manière dans le sang. Ceux-là n^auraient pas d'adversaires plus déclarés que les théologiens, et nul ne les aurait percés de traits plus mortels que saint Thomas, noble lui-même, de rilliistre famille des comtes d'Aquin, Tune des premières des Deux-Siciles. a C'est une erreur fréquente parmi les hommes, dit ce 'grand thédh>gien, de se croire nobles parce qrfils sont issus de noble famille. Cette erreur peut être combattue de plusieurs manières. Et d'abord, si Ton considère la cause créatrice dont nous sommes les ouvrages, Dieu, en se faisant l'auteur de notre race, l'a sans doute ano-^ blie tout entière.. i Si l'on envisage la cause seconde et créée, les premiers parents de qui nous descendons, ils sont encore les mêmes pour tous : tous ont reçu d'Adam et d'Eve une même noblesse, une même nature. On ne lit point que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes : i'un d'argent, pour être le premier ancêtre des nobles, l'autre d'argile, pour être le père des roturiers. Mais il en fit un seul, formé du limon, et par qui nous sommes frères. .. Le même épi donne à la fois la fleur de farine et le son. Le son est une misérable pâture qu'on jette aux pourceaux, et de la fleur de farine se pétrit un pain d'élite qui est servi sur la table des rois. Sur une même tige naissent la rose et l'épine. La rose est une noble créature, bienfaisante pour qui l'approche; elle ré-

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pand avec une douce profusion ses parfums autour d*elle. L'épine, au contraire, est une vile excroissance qui déchire les mains assez imprudentes pour l'effleurer. Ainsi d'une même souche deux hommes pourront naître : Tun vilain, l'autre noble. L'un, comme la rose, fera le bien autour de soi, et celuilà sera noble; l'autre, comme l'épine, blessera ceux qui l'approchepont, jusqu'à ce qu'il soit jeté comme elle au feu, mais au feu éternel, et celui-là sera vilain... Si tout ce qui procède du noble héritait de sa noblesse, les animaux qui habitent sa chevelure et les autres superfluités qui s'engendrent en lui s'anobliraient à leur manière ^ Les philosophes eux-mêmes ont reconnu que la noblesse ne s'acquiert point par descendance^ Qu'est-ce que chevalier, esclave, affranchi î c< Ce sont, répond Séc( nèque, autant de titres créés par l'orgueil ou « l'injustice. » Platon l'a dit : « Point de roi qui « n'ait des esclaves parmi ses aïeux; point d'esclave c( qui ne soit le petit-fils des rois... » Il est beau de n'avoir pas failli aux exemples de nobles ancêtres; mais il est beau surtout d'avoir illustré une humble naissance par de grandes actions... Je répète donc avec saint Jérôme que rien ne me paraît digne d'envie dans cette noblesse prétendue héréditaire, si ce n*est que les nobles sont astreints à la vertu par la

* Pediculi et alise superfiluitates quse a nobilibus generantur, es sent nobiles.

honte de déroger. La véritable noblesse est celle de Tâme selon la parole du poëte :

Nobilitas sola est animum quae moribus ornât ^ »

< Dans cette élégante traduction, Ozanam (Œuvres complètes, t. VI, p. 476) reproduit les pensées les plus saillantes de saint Thomas, au chapitre iv du premier livre de son traité De Eruditione principum, chapitre où le saint docteur réfute les erreurs qui avaient cours de son temps sur la noblesse : De Erroribus qui sunt circa nohilitatem. Mais saint Thomas n'attaque pas institution civile de la nobVesse, ni l'hérédité du titre nobiliaire fondée exclusivement sur la loi civile. Nous n'y sommes pas plus opposé que lui.

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