Cf. H. Michel, L'Idée de l'État, p
sur une société, c'en est fait de toute communauté de pensée et d'action, c'en est fait de toute cohésion.
$ 2. — II serait facile de constater l'existence de cette anarchie dans tous les domaines où s'exerce l’activité de nos classes moyennes. Mais il nous suffit, pour notre objet, d'en noter les effets dans l’ordre politique et social,
Le premier de ces effets, c'est que les classes moyennes, qui furent pendant longtemps les plus fermes soutiens de l'idéal démocratique, ont laissé s'obscurcir en elles la notion de cet idéal. Sans doute, dans leur ensemble, elles sont — ou se disent — républicaines. Mais il y a bien des façons, et bien diverses, d'être républicain. Les uns se proclament républicains ralliés, les autres, conservateurs, ceux-ci, libéraux, ceux-là, progressistes; il est des républicains démocrates, il en est de plébiscitaires ; et voici les républicains radicaux, et ceux qui sont révolutionnaires, et ceux qui s'appellent nationalistes. Tous cependant, ou presque tous, se prétendent les vrais héritiers de la tradition démocratique. La vérité, c'est que ni les uns ni les autres ne savent au juste quelle est cette tradition et que, si jamais les principes démocratiques n'ont été plus souvent invoqués que de nos jours, jamais non plus ils n'ont été moins compris ni moins vivants dans l’âme de la bourgeoisie. Il semble qu'aujourd'hui ces principes soient relégués au rang de ces vérités mortes dont la conscience publique n'a plus qu'une vague et froide notion, qui règnent de nom, mais ne gouvernent plus.
Or, il est clair qu'une doctrine politique dont les principes tombent dans l'oubli est marquée pour l'anarchie. Quand ce n'est plus l'attachement réfléchi à une idée
qui dicte les choix de l'opinion publique, il faut bien que ce soit le tempérament des individus, leurs intérêts, leurs passions. De là cette innombrable et confuse multitude des doctrines issues de la doctrine républicaine, et dont chacune est née, non de l'effort libre et désintéressé d’esprits qui cherchent le rationnel et le juste, mais d'une mesquine et précaire conjuration de passions ou d'intérêts. — De là encore, de ce même oubli des principes, vient l'incohérence, la fragilité, l'anarchie interne de chaque doctrine particulière. Rien, en effet, n'est plus variable que les intérêts et les passions. Comment, dès lors, une doctrine sortie de cette source agitée et trouble ne serait-elle pas formée d'éléments disparates et n'aboutirait-elle pas aux plus étranges syncrétismes? Oui certes, nos classes moyennes ont désappris, en politique plus que partout ailleurs, la probité intellectuelle qui veut dans les idées la clarté et dans les raisonnements la logique.
Un autre effet, plus frappant encore, de l'anarchie qui désorganise nos classes moyennes, ç'a été l’avilissement des luttes de partis. Du jour où les opinions ne se fondent plus sur des idées, mais sur des intérêts, des ambitions, des préférences purement égoïstes, il ne se peut pas que les discussions politiques conservent la hauteur, la sérénité de débats tout intellectuels et désintéressés; 1l ne se peut pas que les luttes politiques gardent la loyauté, la générosité des combats où n'ont point de part les convoitises personnelles. Chaque citoyen engage dans la lutte des partis précisément le fond même de sa personnalité, de son tempérament, de ses instincts, c'est-à-dire la portion de soi-même la plus irréductible, la plus intrailable, celle qu'on sacrifie le plus malaisé-
ment. Comment, dès lors, n'apporterait-il pas à la défendre le plus pre acharnement, la plus aveugle violence? Comment les divergences politiques ne dégénéreraient-elles pas en querelles personnelles? Comment les basses animosités ne remplaceraient-elles pas les « haines vigoureuses » et loyales? — C'est bien aussi ce que nous avons vu se produire, et tout le monde a pu constater à quel degré de violence sont montées nos mœurs politiques. Mensonges cyniques, racontars niais, injures, calomnies, tout est mis en œuvre. Nulle manœuvre n'est jugée indigne qui réussit à entamer l'adversaire.
Dernière conséquence enfin de cette anarchie : l'évolution de notre démocratie est comme suspendue. C’est un fait d'une ironie affligeante que, depuis le commencement du siècle, chaque régime ait vu un progrès des institutions démocratiques, conquis de haute lutte par les classes moyennes, tandis que, sous la troisième République, ce sont justement elles qui s'opposent résolument aux progrès. Sans doute, il faut leur rendre cette justice qu'elles ont organisé l'école primaire. Mais toutes les autres réformes démocratiques, elles les ont subies et non provoquées. L'état social d'aujourd'hui, dont elles profitent, leur paraît, sinon le meilleur possible, du moins très acceptable, et elles repoussent toutes les innovations, ou presque toutes. Leur doctrine économique, c'est le maintien du statu quo. Quel régime plus favorable en effet, pour celui qui est bien armé et sûr de vaincre, que la libre concurrence sociale? Aussi voiton leurs économistes déclarer toute intervention du législateur funeste et attentatoire à la liberté. Ou, quand ils l’acceptent, c'est poussés par de médiocres motifs. «Ils
trouvent que l’arrangement des choses n'est pas ce qu'il devrait être, et c'est par souci de l’eurythmie, qu'ils se résignent à de rares interventions de l'État; quand ce n'est point, mobile inférieur encore, pour amener l'égoisme des plus favorisés à payer une prime d'assurance contre le péril résultant de la misère et de la colère des autres. Intérêt bien entendu, satisfaction d'ordre esthétique, à quoi il faut ajouter encore, pour beaucoup d'entre eux, le sentiment religieux et ses impérieuses dictées : telles sont les raisons d’être des concessions que ces économistes et ces moralistes veulent bien accorder!'. » L'état d'esprit de ces économistes, c’est celui de nos classes moyennes tout entières. C'est celui que Michelet a si bien décrit, et qui tient en deux mots : l'égoïsme et la peur. « La bourgeoisie a perdu le mouvement... Le jeune élan de la Révolution, hélas! qui en trouverait ici la moindre trace? [Le bourgeois d'aujourd’hui] regarde en bas, il voit la foule monter derrière lui, comme 1l a monté, et il n'aime pas qu'elle monte, il recule, 1l se serre du côté du pouvoir. S'avoue-t-il nettement ses tendances rétrogrades ? Rarement, son passé y répugne ; 1l reste presque toujours dans cette position contradictoire, libéral de principes, égoïste d’application, voulant, ne voulant pas?. » Ce portrait que Michelet traçait de la bourgeoisie de 1846 n'est-il pas le portrait plus frappant encore de nos classes moyennes actuelles?
Tels sont, dans la vie politique de nos classes moyennes, les effets de l'anarchie où elles se sont laissé glisser. Quels périls fait courir aux classes moyennes ellesmêmes, à notre société tout entière un tel état de choses,