‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 20 sur 73 · Cf, Faguet, Politiques el moralistes, 2° série, p · texte numérisé non relu

Cf, Faguet, Politiques el moralistes, 2° série, p

grave et qui les menace dans leurs intérêts. Alors elles se raidissent et tentent un effort. Mais, aussitôt le péril passé, chacun retourne à ses affaires. Mème, elles affectent de mépriser un peu le zèle pour la chose publique. Ne pas s'occuper de politique est, à leurs yeux, signe de distinction et d'intelligence. Elles considèrent la politique comme une « carrière » bruyante, pas très honorable, qu'il faut laisser aux intrigants, aux « journalistes » et aux « déclassés ». La politique n'est pas, à leurs yeux, un drame vivant dans lequel, bon gré mal gré, chaque ciloyen est acteur; c'est seulement une comédie, généralement bouffonne, quelquefois violente, en tout cas intéressante seulement de ce côté-ci de la rampe. Et même, ce qui les intéresse dans cette comédie, ce ne sont pas les événements qui se déroulent sur la scène, ni les idées qui s’y discutent; ce sont simplement les acteurs, leurs gestes, leur débit, leur façon d'entrer et de sortir, de tomber ou de se relever.

Cette indifférence des classes moyennes pour la vie politique du pays, ilest facile de la constater dans la presse. La presse est l'instrument de l'opinion publique, et l’opinion publique, c'est, avons-nous vu, l'opinion des classes moyennes. Or la presse d'aujourd'hui n’est presque plus politique. Les affaires du pays ne l'intéressent que bien après celles des tribunaux, des théâtres et des courses. L'aspect seul des journaux suffit à révéler cette transformation. Même dans les grandes feuilles dites politiques, il n'y a guère qu'une page sur quatre consacrée aux discussions politiques. Un « premier Paris », un autre article politique, les nouvelles de l'étranger, un compterendu rapide des séances du Parlement, voilà de quoi se compose à peu près le sommaire politique. Les trois

autres quarts du journal sont occupés par des chroniques littéraires ou artistiques, par les faits divers, les informations financières, les courriers des théâtres, les échos mondains, les réclames, etc. Encore ces grands journaux sont-ils précisément les moins lus. À côté d'eux, les narguant de leur gros tirage, il est une légion de journaux, dits « littéraires », d'où la politique est absente, où du moins elle est reléguée en une mince demi-colonne.

Pour trouver d’autres signes de l'indifférence de l’opinion à l'endroit de la politique, il ne faut qu'observer et écouter ce qui se dit et se fait autour de soi. Partout, dans les conversations comme dans les actes, se trahit le même détachement des questions sociales. Les individus de nos classes moyennes ne parlent et n'agissent plus en tant que citoyens et en vue de la nation, mais en tant que commerçants, industriels, littérateurs ou fonctionnaires, et en vue d'eux-mêmes. Ils s’absorbent dans leurs intérêts, réservent toute leur activité et toute leur intelligence pour leurs propres affaires et n'ont plus pour la chose publique qu'insouciance. Les gouvernements ont coutume d'appeler cette disposition bon ordre et tranquillité publique. De son vrai nom, elle s'appelle apathie, et elle est la mort des vertus politiques.

$ 3. — Cette torpeur de nos classes moyennes recèle peut-être le plus grave péril qui puisse menacer notre démocratie.

Car si nos classes moyennes meurent à la vie politique, le peuple, lui, commence à y naître. Il a besoin, pour guider son inexpérience, d'un conseiller sage et dévoué. Aux classes moyennes était naturellement réservé

ce rôle. Sans doute elles auraient eu à vaincre des défiances. Le peuple aime qui lui ressemble ou qui le flatte. Les classes moyennes, pour le conquérir, auraient dû déployer infiniment de tact, de désintéressement et de persévérance. La tâche cependant n'était point impossible. Mais cette tâche ne les a point tentées. Qui donc ce peuple ignorant, ce peuple qui pourtant veut agir, veut gouverner, puisque aussi bien on lui répète que c’est son droit, qui ce peuple va-t-il choisir pour guide?

C'est ici que commence le rôle de ceux que leur ambition ou leur tempérament pousse au métier de « démagogue », — métier facile, car il n’y faut ni rare intelligence ni vertus singulières, métier agréable, car la popularité est sans doute la forme la plus capiteuse de la gloire. Aussi, que « d'amis du peuple » dans notre démocratie! Les uns le flattent, les autres le malmènent; ceux-ci viennent familièrement à lui, s'assiéent à son foyer, l’enveloppent de leur pitié amollissante; ceux-là, de haut, laissent tomber sur lui leurs déclamations sonores ou leurs sophismes enflammés; cet autre le fascine par son geste insolent de gentilhomme encanaillé, et ceux-ci enfin, revêtant sa blouse et empruntant son langage, le charment par leur dédain brutal de toute élégance. Tous, d’ailleurs, ou presque tous, parasites du peuple et redoutant ses caprices, n’ont qu'un but : lui plaire, qu'un moyen : flatter ses moins nobles instincts, griser son ignorance d’espoirs chimériques.

A cette foule qui les suit, avide et docile, ce n’est point la vérité qu'ils jetteront en pâture ; ils savent bien que, pour des esprits inexpérimentés et simples, la vérité est une nourriture rebutante; ils savent bien que ces pensées inhabiles concevraient- malaisément la complexité

du réel. Et, au lieu de leur faciliter cet effort vers le vrai, au lieu de hausser lentement l'intelligence du peuple vers une conception exacte de la société et de la vie, ils l'emprisonnent — tâche plus facile et plus conforme à leurs intérêts — dans une basse philosophie, ramas de notions fausses, d'utopies dangereuses, système enfantin dont la grossière simplicité est pour ces esprits simples une marque d'évidence.

« Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité », s'écriait Montesquieu‘. Il n'y paraît guère. Peut-être le serait-il, si l’on avait pris la peine de former son jugement, si on Jui avait enseigné à juger les choses et les hommes. Les classes moyennes n'ayant pas assumé l’œuvre de son éducation, il est devenu la proie des politiciens médioores.

C'est ainsi que, par le fait de la négligence des classes moyennes, l’action politique se trouve monopolisée par un petit groupe de professionnels, pour la plupart gens brouillons, tumultueux, violents, qui, s’organisant en comités électoraux, disposent des votes du peuple en faveur des candidats de leur choix. La représentation nationale ne représente pas la nation, mais seulement une minorité d'agités et d'ambitieux.

Il est évident qu'un Parlement élu dans de telles conditions ne peut nous assurer les avantages du régime parlementaire. Ce n’est pas le bien de la nation, ce ne sont point les intérêts généraux et permanents du pays que ces représentants d’étroites coteries songeront à défendre. Leur origine et leurs attaches leur interdi-

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