‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 21 sur 73 · Esprit des Lois, 1. I, ch. v · texte numérisé non relu

Esprit des Lois, 1. I, ch. v

sent, sinon de s'élever jusqu’à une conception politique désintéressée, du moins d'y conformer leurs actes. Car il n’est pas possible qu'une loi nécessitée par les intérêts généraux de la démocratie où par sa prospérité future ne blesse quelques intérêts particuliers ou présents; et ce sont justement ces intérêts privés que nos représentants, soucieux de préparer leur réélection, s'appliquent à ménager. De là vient l'impuissance des Chambres à réaliser les réformes sociales, toute réforme générale se heurtant à l'opposition égoïste de ceux qu'elle ne favorise pas. De là encore ces lois mal faites, incohérentes, conçues en vue d'un intérêt de parti, votées par surprise ou par indifférence, lois caduques, dont l'amas enchevêtré encombre inutilement notre code

Et à quoi attribuer encore, sinon au souci de satisfaire les Comités électoraux, ces interpellations bruyantes et oiseuses, ces débats irritants et stériles — entraves continuelles aux travaux des Assemblées — cette effervescence surtout qu'à la fin de chaque législature on voit se manifester parmi nos représentants : hâte fiévreuse d'agir, de parler, de paraître, pour frapper l'esprit des électeurs, pour reconquérir, s’il en est besoin, leurs bonnes grâces; angoisse de joueurs à leurs dernières cartes, qui se traduit par des votes plus incohérents encore qu'à l'ordinaire?

Il est fatal que des Chambres ainsi composées aient à leur tour sur le gouvernement la plus fâcheuse influence. Un gouvernement ne peut accomplir une œuvre vraiment haute et durable s'il ne s'appuie sur une majorité stable qui lui assure quelque sécurité, quelque liberté d'action. Pour oser entreprendre, il faut espérer au moins le succès, il faut pouvoir compter sur un lende-

main. Or, il n'y a de majorité solide que celle qui se forme autour de principes et d'idées, autour d'une théorie politique désintéressée. L'attachement aux intérêts de personnes, aux intérêts locaux ne peut engendrer qu’une majorité précaire. La coalition que forment ces intérêts se désagrège aussitôt qu'ils ne sont plus en cause. Et, le lendemain, un autre groupement se constitue, aussi éphémère, parce qu'il est, lui aussi, dû au hasard et non à la volonté réfléchie de ceux qui le forment. La majorité ne peut donc être que de rencontre. Le gouvernement marche sur un terrain mouvant qui se dérobe à chaque pas et l'oblige à des prodiges d'équilibre.

Quoi d'étonnant, dès lors, s’il n'occupe sa fragile existence qu'à se défendre et à se préserver, s’il oublie, dans le souci quotidien de déjouer ses ennemis, les réformes qu'il a promises et qu'attend de lui le pays? Il lutte pour durer, jusqu'au jour où, sans qu’on s'y attende, sans que rien l'ait fait prévoir, sur la question la plus insignifiante, une combinaison inopinée d’intérêts le renverse, au grand étonnement des électeurs, au grand étonnement de la Chambre elle-même.

Tous ces vices de notre régime politique, dénoncés journellement par les hommes qui sont le mieux placés pour les observer, découlent ainsi, par voie de conséquence plus ou moins directe, del’apathie de nos classes moyennes. C'est de ces classes moyennes, qu'est, à quatre reprises au cours du siècle, en 1789, en 1830, en 1848, en 1870, partie l'impulsion décisive, la force vivante qui a transformé l’ancienne société monarchique en société démocratique et républicaine. Mais aujourd'hui qu'il s'agit de poursuivre courageusement leur œuvre, de T

développer ce qu'elles ont eu tant de peine à fonder, alors qu’elles devraient redoubler d'activité et de zèle, elles sont prises de défaillance; une sorte d'anémie s’est emparée d'elles. Leur énergie et leur vitalité semblent, sinon taries, du moins singulièrement amoindries. Et c'est dans cet amoindrissement qu'il faut, selon nous, chercher la cause, non seulement des vices politiques que nous avons énumérés et qu'on préfère trop souvent attribuer à la nature même du régime démocratique et parlementaire, mais encore de certains maux sociaux dont on rend fréquemment responsables des institutions assurément innocentes.

L'on entend tous les jours, par exemple, mettre le fléau du « fonctionnarisme » au compte de notre éducation gréco-latine, qui ne prépare pas les jeunes gens aux carrières industrielles, commerciales et agricoles. Nous ne voyons pas cependant que les colonisateurs du xvin® siècle ni les classes moyennes de 1789 ou de 1848, qui pourtant avaient reçu cette même éducation classique, aient été possédés de la passion des emplois publics. Mais nous voyons, par contre, bien des gens du peuple, qui ont fait leur éducation à l'école primaire, se ruer avec convoitise vers les petites places de l'État.

C'est qu'il faut chercher ailleurs que dans l'étude du grec et du latin la source de ce mal. Il faut la chercher dans le rétrécissement des activités, dans l’affaissement des caractères. Les places de fonctionnaires sont sûres; elles n'exigent pas un grand déploiement d'initiative; elles procurent une vie tranquille et stable. Elles conviennent merveilleusement à des hommes abouliques, tels que sont ceux d'aujourd'hui. Et sans doute l'Ensei-

gnement secondaire — le moderne d'ailleurs aussi bien que le classique — est dans une certaine mesure responsable de cette course aux emplois publics, s’il est un enseignement léthargique, qui ne sait point susciter les énergies et dresser les volontés à l’action. Mais s’il ne secoue pas la paresse de nos classes moyennes, il ne la produit pas non plus. Et l'accuser de cet engourdissement où elles gisent, c'est se contenter d’une explication bien superficielle.

Nous avons vu quels troubles graves entrainait, dans la vie générale de notre démocratie, l'état d'anarchie et d'apathie où sont tombées nos classes moyennes. Il n’est pas, à l'heure actuelle, de tâche plus urgente que de rouvrir en elles la source des vertus civiques, d’y susciter l'énergie et la vaillance, d'y tendre le ressort des âmes. Puis, ces âmes redressées et vivifiées, il faudra essayer de les unir, de préparer l'accord des esprits et l'alliance libre des bonnes volontés.

Alors seulement nous verrons notre pays reprendre sa marche normale et s'avancer pacifiquement, sans secousses, sans violence, vers l'idéal démocratique de justice et de raison, le seul digne des efforts de la société humaine.

Page 1