‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 29 sur 73 · L’Enseignement spécial a été créé en · texte numérisé non relu

L’Enseignement spécial a été créé en

2. M. Faguet (Études litt. sur le XVI° siècle) a très justement insisté sur « l'esprit positiviste » qui anime le système d’éducation de Rabelais. « Ponocrates, dit-il, est un professeur du xvi° siècle, qui ressemble beaucoup moins à un Budé ou à un Erasme qu’à un

Buffon, un Darwin ou un Spencer. Surtout, il ne ressemble pas à un Montaigne. » Cf. p. 105. \

grès de la science ont déterminé l'éclosion et le développement de la doctrine utilitaire, c'est que cette doctrine procède du même besoin que la science, de ce besoin de notre esprit de voir toujours, entre les phénomènes, un enchaînement nécessaire de cause à effet?

Au surplus, ce n'est pas seulement une affinité probable, ce sont des rapports réels et profonds qui, selon nous, existent entre la doctrine d'éducation positive et la métaphysique déterministe. La pédagogie utilitaire fait plus que d'interférer avec l'hypothèse de la nécessité ; elle s'appuie sur elle, elle en est directement issue. Par quelque biais en effet qu'on l’envisage, que l’on en considère le principe, la fin, les moyens ou les résultats, c'est toujours à la conception déterministe que l'on aboutit. À tous les tournants se dresse l’idée de nécessité. C'est ce que nous voudrions montrer brièvement.

Le principe de la doctrine utilitaire, tel que l'a posé Spencer, est celui-ci : L'éducation doit viser avant tout l'utilité de l'individu. Dans quel sens restreint et positif Spencer entend ce mot d'utilité, c'est ce que le seul exposé de son système nous a déjà montré. Nous avons vu, en effet, que son plan d'éducation est dominé par le souci presque exclusif des intérêts matériels de l'individu. Faire de l'homme d'abord un « bon animal », suivant son expressive formule, lui procurer ensuite les moyens de bien vivre matériellement, de se bien nourrir, lui et sa famille, tel est, selon Spencer, le premier objet de l'éducation. Mais si la pédagogie utilitaire s'enquiert si diligemment des besoins physiques et matériels de l'homme, si c'est eux qu'avant tous les autres elle veut satisfaire, si c'est en un mot aux parties inférieures et

« animales » de l’activité humaine qu'elle s'adresse, ne: serait-ce pas qu'elle ne voit en effet dans l'homme qu'un animal, un être organisé semblable en tout aux autres êtres organisés, soumis aux mêmes lois d'existence et de progrès, — et non pas un être à part, assujetti sans doute aux lois de la vie, mais en qui pourtant réside un pouvoir autonome et libre, force distincte des forces naturelles? Or, cette conception de l'homme est justement celle que nous propose le déterminisme, lorsque, se refusant à considérer l'homme comme « un empire: dans un empire », il le replonge tout entier dans l’univers physique, c'est-à-dire dans le monde des phénomènes déterminés nécessairement. Et nous constatons là un premier rapport entre la pédagogie utilitaire et la théorie déterministe.

Au lieu du principe, regardons la fin que se propose l'éducation utilitaire. Cette fin, affirme Spencer, c'est l'acquisition du savoir le plus utile. Ainsi la pédagogie utilitaire n'assigne point pour but à l'éducation le développement et la culture de l'esprit; elle ne se préoccupe point de le fortifier, de l’affiner, de lui donner de la justesse, de la promptitude, de la pénétration; en un mot, elle ne voit point en lui, suivant le mot de Plutarque, un « instrument à forger ». Ce qu'elle veut, c'est simplement emmagasiner dans l'esprit la plus grande quantité possible de connaissances utiles; elle traite l'intelligence comme « un vase à remplir ». Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle nie l'activité originale de l'esprit? Un Système d'éducation qui se fonde sur la seule valeur positive et pour ainsi dire objective des savoirs, qui, pour les comparer et les classer, ne considère point

d'abord leur effet sur l'esprit auquel ils sont destinés, mais seulement leur utilité matérielle et palpable, un Système qui se construit ainsi tout entier en dehors de l'esprit, sans tenir compte de la nature intime des intelligences, qui prosterne le sujet devant l’objet, — qu'est-il, sinon la négalion même de l'esprit en tant que force distincte et sui generis?

Il est vrai que Spencer a essayé de se défendre de cette conséquence. Nous avons vu qu'influencé malgré lui par la tradition libérale, il a prétendu faire une place, dans son système, à la formation de l'esprit, et qu'il a complété sa première formule, « la fin de l'éducation est l'acquisition du savoir le plus utile », par celle-ci, « la fin de l'éducation est aussi la formation de l'esprit ». — Affirmation certes inattendue, et qui, loin de renforcer l'argumentation de Spencer, soulève contre elle de nouvelles difficultés. Car, comment accorder ensemble ces deux fins différentes, acquisition du savoir le plus utile, et formation de l'esprit? Spencer croit lever l’objection en la niant. Il n'y a point contradiction entre ces deux fins, affirme-t-il, parce que, distinctes en apparence, elles se confondent en réalité au point de n'en faire qu'une. Le savoir le plus utile est, en même temps et par cela même, le plus éducatif. Ne serait-il pas « tout à fait contraire au bel ordre de la nature qu'une sorte de culture nous fût nécessaire comme instruction et une autre sorte comme gymnastique mentale 1»? — Médiocre argument, nous semble-t-il, et qui soutient mal un paradoxe sans vraisemblance. Qui voudra prétendre sérieusement que la géographie élé-

1. Spencer, De l'Éducation intellectuelle, morale el physique, p. 74.

mentaire, le calcul, l'orthographe, l'hygiène, ces connaissances pratiquement les plus utiles, soient aussi de toutes les plus éducatives? — Mais passons condamnation, et tenons pour vraie cette proposition non démontrée. Qu'en résulte-t-il? Si la seule acquisition des connaissances les plus utiles suffit à former l'esprit, c’est donc que l'intelligence, modelée et pétrie par le savoir, cire molle sur laquelle il vient s'inscrire et déposer son empreinte, ne tire sa valeur que des connaissances qu'elle reçoit; c'est donc qu'elle est dénuée de toute activité propre, de toute force originale; c’est donc qu'elle n'existe que par le savoir qu'elle absorbe, ou plutôt qu’en elle le savoir seul existe. Mais qui ne voit que cette conception de l'esprit est précisément celle que résume la célèbre proposition des déterministes : nthil est in intellectu quod non prius fueril in sensu? Nous découvrons ici, pris sur le vif, un rapport étroit et frappant entre la pédagogie utilitaire et la philosophie déterministe.

Le système de Spencer n'est pas le seul, d’ailleurs, où nous puissions découvrir ce rapport; il est facile de le discerner, non seulement dans tous ceux qui, comme celui de Spencer, négligent la formation des esprits, mais encore dans ceux qui, tout en se flattant de conserver le souci éducatif, le subordonnent, en fait, à des préoccupations d'une autre nature. De toutes ces doctrines l'on peut dire qu'elles supposent une conception déterministe de l'esprit.

C'est le cas, par exemple, du système d'éducation positive de Comte. Il semblerait d'abord, à s’en tenir aux affirmations de son auteur, que ce système doive

être rangé parmi les systèmes libéraux, c'est-à-dire parmi ceux qu'inspire la préoccupation de former les esprits. On sait en effet que si Comte voulait, comme Spencer l'a voulu après lui, substituer une éducation toute scienüfique à la vieille éducation littéraire, la principale raison qu'il en donnait était que la science est une meilleure éducatrice intellectuelle que les lettres. On sait aussi le soin avec lequel il a caractérisé, pour chacune des six sciences fondamentales, les procédés propres qu'elle met en œuvre, les particularités de sa méthode, en un mot le genre de discipline intellectuelle qu'elle constitue. On sait enfin que « le résultat le plus important » qu'il se flattait d'obtenir, en écrivant son Cours de philosophie positive, était la constitution d'un « système d'éducation rationnelle », destiné à façonner tous les esprits suivant une même discipline, et à jeter ainsi les bases d'un ordre social stable. D'ailleurs les formules frappantes sur la valeur de la méthode, la sévérité de la discipline qu'impose la science, abondent chez Comte, et l'on s'explique qu’un philosophe, séduit par ces formules, ait cru pouvoir, à ce point de vue, le rapprocher de Descartes !.

Cependant, à y regarder de plus près, on s'aperçoit vite que ces déclarations de Comte ne doivent pas faire illusion et que les vraies tendances de l'éducation positive la classent parmi les systèmes utilitaires. Le point culminant de la pédagogie de Comte, comme d’ailleurs du positivisme tout entier, c’est la détermination et la classification des six sciences fondamentales : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, socio-

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