‹ Les principes de L'Enseignement libéral dans leur application à la question de l'Enseignement secondaireChapitre 31 sur 73 · A4 LES PRINCIPES DE L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL · texte numérisé non relu

A4 LES PRINCIPES DE L'ENSEIGNEMENT LIBÉRAL

Ainsi, ce qu'un enfant, instruit selon les programmes de l'éducation utilitaire, aura appris à connaître, c'est le monde physique, ce sont les phénomènes naturels et leurs causes. Cet enfant pourra exposer les effets de la pesanteur, ceux de l’électricité et de la chaleur; il pourra décrire les propriétés des corps et leurs innombrables combinaisons; il connaîtra la structure des plantes et celle des organismes; il saura les lois qui régissent la matière organisée et celles qui règlent les mouvements des astres; il connaîtra la nature tout entière, le ciel, l'univers, tout enfin, excepté lui-même. Car, ce qu'on ne lui aura point enseigné, c’est cette science, la première de toutes, que le « Connais-toi toi-même » de Socrate résume tout entière; on ne l’aura point initié à cet art difficile de lire en sa propre conscience; on n'aura point créé en lui l'aptitude à juger des choses morales, le goût de l'observation intérieure, le souci de son propre perfectionnement. On lui aura laissé ignorer cet autre monde, que l’homme porte en soi, le monde de la pensée et de la « charité », comme dit Pascal, le monde de la /tberté, dirons-nous, cet univers intérieur où règne l’activité libre et souveraine de l'être humain. Ces enfants qui connaîtront la nature, c'est-à-dire les apparences, les aspects illusoires d'une force inconnaissable, ne sauront rien de leur âme, c’est-à-dire de la seule réalité certaine qu'il nous soit donné de saisir. Ils seront exclus des rêves, des contemplations et des efforts qui ne sont pas le charme de la vie, comme dit Spencer, mais qui sont vraiment l'essence même de la vie humaine.

Qu'on n'objecte pas que la psychologie est inscrite <ans les programmes utilitaires. Il serait trop facile de

LA PÉDAGOGIE UTILITAIRE 145 répondre que la psychologie descriptive et générale ne peut en aucune façon suppléer à l'observation directe de soi-même, à l'analyse du sujet par le sujet. L'éducaüon utilitaire se borne à initier les élèves aux résultats acquis de la science psychologique. Elle place, pour ainsi dire, sous leurs yeux une carte soigneusement dressée d'un pays inconnu, mais ne s'inquiète point de leur donner le goût des voyages ni les qualités de l'explorateur. C’est là une besogne à peu près vaine et stérile et qui ne fera point avancer les jeunes gens dans la connaissance d'eux-mêmes et de leurs semblables. Mais surtout l'éducation utilitaire ne leur donnera point la nette conscience de cette force libre, de ce pouvoir autonome qui gît en eux, ignoré d'eux-mêmes, et qui constitue toute leur dignité d'homme. La psychologie positive, par cela même qu'elle se prétend une science et rien qu'une science, qu'elle s’approprie l'esprit et les méthodes scientifiques, étudie l'homme moral comme les sciences naturelles étudient l'homme physique, c'est-à-dire comme un ensemble de phénomènes soumis aux lois de l’universel mécanisme. « L'esprit, comme le corps, dit Spencer (et, par esprit, il entend l'âme tout entière), a son évolution déterminée d'avance. » Ainsi, la psychologie et la morale sont des sciences au même titre que les autres. La moralité, la volonté, l'effort, le sacrifice sont des phénomènes semblables aux autres phénomènes, et dont on peut établir la genèse et déterminer les causes. Tout, dans l'âme, s’accomplit nécessairement. Il n'y a pas, pour l’homme, de possibilité d'un progrès intérieur dont il serait l'artisan souverain. Suivant une forte expression de Renouvier, l'homme est absent de lui-même.

Envisageons enfin les résultats intellectuels que produit chez l'élève l'éducation utilitaire; nous y découvrirons un lien de plus avec le déterminisme. Quelles méthodes, en effet, cette éducation emploie-t-elle pour former les esprits? Puisque tout doit être aménagé, dans l'éducation, en vue de l'utilité positive et pratique et que, d'autre part, l'utilité suprême réside dans le savoir, il faut donc que les méthodes employées soient les plus utiles, c'est-à-dire celles qui sont capables d'emmagasiner dans les cerveaux la plus grande quantité possible de connaissances. L'enseignement utilitaire ne doit donc pas, quoi que prétende Spencer, que nous avons surpris sur ce point en flagrant délit de contradiction ‘, « dire à l'enfant le moins possible et lui faire trouver le plus possible ». Ce qui importe, ce n'est pas qu'il apprenne à frouver, c'est qu'il sache. Ce n'est donc pas la méthode analytique, méthode de découverte, ce n'est pas même la méthode historique que doit recommander la pédagogie utilitaire, mais la méthode synthétique, qui est une méthode d'exposition. Ne perdons pas notre temps à enseigner à nos élèves les voies et moyens par lesquels un Pasteur fut amené à établir les principes de la bactériologie; ne les immobilisons pas dans l'historique de ses recherches, de ses tâtonnements, de ses inductions. Hâtons-nous plutôt de leur exposer ces principes ainsi que les applications pratiques qui en dérivent. L'enseignement utilitaire ne doit et ne peut être, logiquement, qu'une énumération des faits observés, des lois établies par la science, en un mot des vérités découvertes ?.

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