Ibid., p
La langue allemande ni la langue anglaise, selon lui, ne sauraient constituer pour un esprit français une gymnastique comparable à celle du latin; leurs « formes grammaticales, si différentes des nôtres », sont « en opposition trop grande avec la tournure de nos pensées pour seconder en nous le mouvement de la pensée‘ ».
On le voit par cette phrase, nul n'a mieux compris que Cournot l'esprit de l’enseignement libéral. La vertu de cet enseignement, il l'a bien senti et bien dit, « consiste bien moins dans des manifestations actuelles et dans les connaissances qu'il inculque d'une manière durable, que dans le tour qu'il donne à l'esprit et dans les habitudes secrètes qu'il lui fait prendre : de manière que son influence, destinée à produire des effets très sensibles dans le cours continu de la vie, reste pour ainsi dire infiniment petite et comme latente à un moment donné? ». Le but de l'éducation libérale, dit encore Cournot, est « de former les âmes et de discipliner les esprits? ».
Cette conception très nette du but de l'éducation libérale suggère à Cournot une distinction très fine et très juste — et que, pour notre part, nous retiendrons — entre l'esprit de l’enseignement libéral et sa matière. Il se refuse à lier le sort de l'Enseignement classique à celui de tel ou tel programme d’études, non pas même des études gréco-latines. « Les matières de l'Enseignement secondaire changent en effet selon les lieux et les temps...; mais le caractère essentiel de l'Enseignement secondaire reste au fond le même, partout où s'établit
1. Cournot, Des Institutions d'instruction publique en France, 1864,
un système d'études libérales, considérées comme nécessaires à tous les esprits cultivés et comme l'introduction commune aux diverses professions studieuses !. » En d'autres termes, la fin de l'éducation libérale est invariable et pour ainsi dire absolue. Conçue par la raison, elle participe de son universalité. Mais les moyens par lesquels on poursuit cette fin ne peuvent être déterminés que par l'expérience. Aussi varient-ils avec les époques et les lieux. Ce sont « les institutions, les lois et les mœurs » qui fixent, « pour chaque nation, pour chaque époque, le type » de l'Enseignement classique?. « Les Grecs et les Romains n'avaient, en fait de textes canoniques, qu' Homère et les Douze Tables : bien des gens leur en ont fait compliment, et aujourd'hui surtout on les entend féliciter tous les jours de ce qu'ils n'avaient point de grec et de latin, c'est-à-dire de langues mortes à apprendre. Or, qu'en est-il arrivé? Qu'ils ont dû imaginer, pour l'éducation de leur jeunesse, pour les besoins de leurs écoles, cette rhétorique si subtile, si technique, siscolastique, qu'Aristote, Cicéron, Quintilien et les autres rhéteurs de moins haut parage nous font connaître : rhétorique que les modernes ont avec raison abrégée, simplifiée, Aumanisée, parce qu’elle est de peu de valeur intrinsèque, et qu’à titre d'outil ou d'instrument scolastique, elle ne leur était plus nécessaire, grâce à l'invention du latin; sans qu'il en faille conclure que les Grecs et les Romains ont eu tort de s’y tant attacher, lorsqu'ils n'avaient rien de mieux à mettre à la place *. »
4. Cournot, Des Institutions d'instruction publique en France, 1864, D'00